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Shulamith Firestone, un autre regard sur les origines du féminisme aux États-Unis

A gauche, Shulamith Firestone (1945 - 2012). A droite, Elisabeth Cady Staton (1815 -1902). Capture d'écran Youtube et Wikipédia

Les différents courants féministes contemporains relèvent-ils des mouvements sociaux issus des contestations contre-culturelles des années 60 et 70, ou de mouvements plus anciens formés au cours des XVIIIe et XIXe siècles ?

En 1968, un bulletin associatif, Notes from the First Year, est vendu au hasard d’une rue de New York. Il rassemble « une année de discussions et d’activités » d’un groupe de réflexion féministe fondé l’année précédente : les New York Radical Women.

La première contribution, intitulée : « The Women’s Rights Movement in the USA : A New View », est rédigée par une certaine Shulamith Firestone (1945-2012), future figure centrale du féminisme dit de la « deuxième vague ». Dans cet essai, Firestone explore la question des origines du féminisme américain né à la Convention de Seneca Falls, les 19 et 20 juillet 1848. Elle souhaite démontrer que ces origines n’ont rien à voir avec un quelconque engagement « civique et moral » souvent valorisé en raison d’un amalgame entre ce qu’elle nomme le « Mouvement » (pour le droit des femmes) (ou Women’s Rights Movement, qu’elle abrège en WRM) et un plus large courant réformiste comprenant le mouvement en faveur du suffrage, peu soucieux des rapports systémiques de pouvoir.

Firestone ne nie à aucun moment la valeur du vote, pas plus que les difficultés considérables avec lesquelles certaines féministes surent imposer le suffrage universel jusqu’à son adoption en 1920. Elle regrette cependant la réduction constante des idées radicales des pionnières du féminisme américain à la seule question du combat pour le suffrage. « The monster Ballot had swallowed everything else », écrit-elle en page 4 de son essai de 1967.

Quelle histoire du féminisme ?

Si une continuité idéologique incarnée par différentes générations de féministes existe bel et bien entre 1848 et 1920, date de la ratification du 19e amendement accordant le droit de vote aux femmes américaines, tous les combats jugés féministes ne s’inscrivent pas dans le même « féminisme ». Firestone distingue plusieurs courants qui, dès l’origine, s’entrecroisent. Le premier d’entre eux, le féminisme radical, dénué de concessions pratiques envers les institutions, est avant tout destiné à renverser un système patriarcal d’oppressions fondé sur l’inégalité entre les sexes, mais aussi entre les groupes ethniques et sociaux.

Le second « grand » courant s’appuie sur des tentatives de réformes négociées au sein d’un système nullement remis en cause car non identifié en tant que système. Ce féminisme qu’elle nomme « conservative feminism » dans son ouvrage The Dialectic of Sex : The Case for Feminist Revolution publié en 1970, est selon elle l’objet d’une attention toute particulière d’un certain discours officiel sur les « droits des femmes » prisé par les médias de masse, l’école et même le gouvernement, dès le milieu du XXᵉ siècle.

Firestone souhaite démontrer tout le potentiel révolutionnaire du premier mouvement féministe américain en le posant non pas comme « historique », mais comme réservoir de ressources intellectuelles et pratiques.

Il existe selon elle une tendance pernicieuse consistant à dépeindre la pionnière du Mouvement comme une moraliste affiliée à divers courants religieux non conformistes, inscrivant les premiers combats féministes dans une plus vaste histoire du progrès social national. Aussi écrit-elle des féministes du Mouvement, telles Elizabeth Cady Stanton ou Susan B. Anthony, qu’elles ont eu le courage d’attaquer les institutions religieuses et leurs valeurs telles que la famille.

Cette vision est aussi nourrie par sa propre expérience de militante au sein d’organisations de la gauche radicale de la fin des années soixante.

La question des origines

En 1967, Shulamith Firestone est au centre d’un documentaire restauré 30 ans plus tard par la cinéaste engagée Elisabeth Subrin. Dans Shulie, Firestone apparaît comme étudiante aux Beaux-Arts et employée des services postaux, sources d’une progressive conscientisation.

L’année suivante, elle se démarque lors d’une université d’été organisée par la National Conference for New Politics (NCNP), une coalition de mouvements en faveur de la paix et des droits civiques. Aux termes de la conférence, elle réclame avec Jo Freeman le droit à la parole. L’organisateur, William Pepper, leur refuse. Les deux femmes font alors irruption sur la scène où les conférences ont lieu. Cet acte est accueilli par des rires et une remarque acerbe de Pepper en direction de Firestone : « Cool down, little girl ».

Firestone pense alors qu’il faut avoir recours à de nouvelles formes d’organisation. L’année suivante, en 1968, après un déménagement pour la ville de New York, elle réunit des militantes au sein d’un « groupe d’éveil de conscience », les New York Radical Women, qui éclate l’année suivante pour devenir les Redstockings. Au sein de ces groupes d’éveil de conscience qui s’étendent sur tout le territoire américain, les femmes découvrent que leurs problèmes et choix individuels sont déterminés par des forces structurelles générant l’adage (crée par les New York Radical Women) selon lequel « the personal is political ».

Cet ancrage social et intellectuel conduit Firestone à dresser un parallèle entre les luttes des féministes de la deuxième vague et celles du Mouvement. Au XIXe siècle, comme dans les années 60 et 70, la lutte pour les droits des femmes rejoint celle d’autres groupes dominés, en particulier des Noirs américains et des membres de la classe ouvrière en marge des grands rassemblements :

« Dès le départ, écrit Firestone dans son essai de 1967, le Mouvement s’est identifié aux femmes de la classe ouvrière. Susan B. Anthony, Elizabeth Cady Stanton et d’autres, les plus militantes du Mouvement, sont apparues comme déléguées à la National Labour Union dès 1868 ».

Firestone rend compte d’intersections d’oppressions sociales et racistes en soulignant les nombreux échanges intellectuels entre les membres du Mouvement et ceux d’autres courants d’émancipation sensibles aux questions d’égalité. Ces liens intersectionnels impulsent de nouvelles dynamiques mobilisatrices, mais sont aussi, selon elle, la preuve même d’une vision radicalement nouvelle de la femme qui devient une classe dominée.

Shulamith Firestone souhaite sortir le féminisme de ses périodisations historiques successives et loge ses ressources organisationnelles dans le Mouvement du XIXe siècle. Ces ressources invariantes comprennent des intersections entre groupes dominés, le constat d’un même système patriarcal d’oppressions et la conscientisation en marge d’organisations politiques déjà existantes. Les origines du féminisme américain s’avèrent alors chez elle une source d’inspiration pour des luttes ancrées dans sa réalité propre et non une séquence d’évènements imputables à une simple histoire du progrès social.

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