Sommes-nous vraiment en guerre contre un virus ?

L'exécutif en guerre contre le Covid-19: Christophe Castaner, Edouard Philippe et Olivier Veran se rendent à une réunion de crise après avoir appelé les Français à rester chez eux en détaillant les mesures à prendre. Ludovic Marin / AFP

Le lundi 16 mars, en soirée, les chaînes de télévision françaises ont interrompu leurs programmes habituels pour diffuser l’allocution du président de la République, Emmanuel Macron. Ces prises de parole restent rares et incarnent une dimension symbolique pour le pouvoir. Elles ont lieu lors de grands moments comme à Noël ou lors de la fête nationale, mais aussi dans le cadre de circonstances extraordinaires. Elles contiennent un cadre, un décor, une musique avec l’hymne national, des images du palais présidentiel ou encore les drapeaux européen et français.

Ce discours du lundi 16 mars a généré une rupture majeure sur deux éléments : la rhétorique de la guerre, ici déployée face à un virus, et la résurrection de l’État providence. Nous étayons ici ces éléments et discutons en quoi ils révèlent une reconnaissance à la fois de notre vulnérabilité humaine, et de l’échec des politiques d’austérité.

La rhétorique de la guerre est un jeu de communication politique à prendre avec des pincettes. Elle mérite d’être questionnée au regard de tous les habitants de la planète qui meurent sous les bombes ou qui fuient des régions dévastées par les conflits armés. Certes, elle témoigne d’une situation exceptionnelle à l’hôpital, où l’ensemble du personnel est « mobilisé » face au virus, mais sa formulation vise aussi à reconfigurer le récit pour permettre au président Macron d’apparaître comme « le sauveur » de la nation.

Allocution du président Macron 16 mars 2020.

Les principes de la propagande de guerre

Dans les sciences sociales, les travaux de l’historienne Anne Morelli ont porté sur « la propagande de guerre ». Elle montre comment la rhétorique de la guerre s’incarne dans un discours. Parmi les dix principes identifiés, plusieurs peuvent être mobilisés pour analyser le discours du président de la République.

Principe n°3 : « L’ennemi a le visage du diable » est un concept qui permet d’éclairer le discours anxiogène à propos du coronavirus. Emmanuel Macron parlait d’un ennemi furtif et sournois qui est là un peu partout : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes, en guerre sanitaire certes, nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse ».

Principe n°8 : « Les artistes et les intellectuels soutiennent notre cause » s’applique également à la situation si l’on entend que les corps de légitimité ont ici changé. Ceux qui jouent le rôle de cette certification à mener la guerre, c’est le personnel scientifique qui conseille le gouvernement français. Ils donnent un cadre sur lequel la France peut s’appuyer pour agir.

Principe n°9 « notre cause a un caractère sacré ». De tous les principes c’est sans doute celui qui est le plus prégnant dans la symbolique du discours du président. Cela lui permet de lancer un appel général à la mobilisation de tous et de stigmatiser les comportements déviants de ceux qui agissent « comme si la vie n’avait pas changé » puis de les interpeller avec force : « vous ne protégez pas les autres ! […] Vous risquez de contaminer vos amis, vos parents, vos grands-parents, de mettre en danger la santé de ceux qui vous sont chers ».

Dix affiches types de propagande de guerre et de messages guerriers.

Une posture politique

La rhétorique de guerre est une posture politique. Elle permet de mobiliser la population française face à un ennemi commun. Elle permet à Emmanuel Macron d’apparaître comme celui qui pourra protéger son peuple si ce dernier consent à lui obéir, dans une perspective ici proche du Léviathan de Thomas Hobbes. La rhétorique de guerre nourrit alors l’injonction à la discipline et à l’obéissance aux lois sous la surveillance paternaliste du chef de l’État. Si cette rhétorique n’est pas innovante en soi – elle a d’ailleurs été élargie à d’autres contextes ces dernières années, par exemple dans la lutte contre le terrorisme, ce qui est marquant ici est son déploiement vers un acteur non-humain, en l’occurrence un virus.

La (re-)découverte de la vulnérabilité humaine

Si le terme de « guerre » peut et doit être déconstruit pour révéler sa portée performative, il s’y cache aussi une autre dimension : une reconnaissance, même implicite, de notre vulnérabilité humaine.

Ce virus tue, c’est en sens qu’il est notre ennemi commun : « l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse ». Il amène au cœur du jeu politique des questions existentielles, de vie ou de mort. Et il parvient à sensibiliser l’ensemble des élites politico-économiques car cet ennemi ne connaît pas de frontières, ni géographiques, ni encore moins de classe ou de couleur.

Tout le monde peut en souffrir, même le Président Macron, ou le Président Donald Trump qui se voit contraint, une fois n’est pas coutume, d’accepter notre vulnérabilité commune.

Le président Trump a finalement « changé de ton » face à la propagation du virus, CNN.

Invisible, insaisissable et même pas humain, le Covid-19 a déjà, lui, gagné une première « bataille ». Il questionne nos rapports au vivant, si bien que son apparition et nos difficultés de coexistence avec lui marquent la fin d’une illusion : celle d’une domination de l’homme sur tous les autres êtres qui peuplent notre monde.

Métamorphoser nos modes de vie

Mais pas seulement. Ce virus, contre lequel nous n’avons pas encore d’immunité, a été capable, en quelques semaines seulement de métamorphoser nos modes de vie humains à un niveau à peine croyable : fermeture des frontières terrestres, suspension du trafic aérien, ralentissement forcé de l’économie et des millions de gens contraints au confinement.

Il questionne donc aussi nos rapports au collectif et au bien commun, et fait voler en éclat une deuxième illusion : la viabilité de notre modèle actuel de société, fondé essentiellement sur des valeurs individualistes et capitalistes. En effet, la riposte que nous tentons d’organiser contre le Covid-19 révèle de manière implacable les dégâts causés par l’austérité économique, surtout dans les secteurs essentiels à l’existence humaine, comme la santé ou l’éducation.

C’est à cette lumière que nous pouvons interpréter le retour de l’État providence dans les discours de personnalités politiques qui ont pourtant contribué à sa progressive disparition.

La résurrection de l’État providence ?

Cette vulnérabilité humaine et notre incapacité à faire face à cette crise « seuls » expliquent, en partie, le retour de l’État providence dans les discours. En rupture avec les postures libérales célébrant l’affaiblissement des services publics, nous assistons dans le discours d’Emmanuel Macron à une volte-face et une véritable résurrection de l’État providence tel que défini par des auteurs classiques du vingtième siècle.

L’État providence se caractérise par une protection de tous les citoyens face à l’insécurité, causée notamment par les maladies (selon l’historien anglais Asa Briggs. C’est ce même État, longtemps ignoré, dénigré, qui se révèle être aujourd’hui le seul acteur qui puisse assurer la protection des plus faibles et éviter un effondrement total de nos sociétés. Pour les médecins qui prennent le taxi ou qui vont à l’hôtel, pour toutes les entreprises qui risquent la faillite, « l’État paiera » ! annonçait, il y a deux jours, le Président Macron.

Ce point est remarquable puisqu’il constitue un changement de cap complet par rapport aux mesures prises au cours du quinquennat d’Emmanuel Macron notamment au sujet des réformes en suspension, comme la réforme des retraites pour ne citer qu’un exemple.

Au-delà du Covid-19

De cette « guerre », nous devrons tirer des leçons. De la pertinence des métaphores guerrières, certes, mais aussi de ce que cet épisode doit nous apprendre pour les crises futures. Sur la nécessité de développer un modèle de société plus résilient, moins tributaire de chaînes d’approvisionnement délocalisées, et de secteurs de soins de santé sous-financés.

Nos relations avec le Covid-19 nous apprennent aussi que nous sommes capables d’abandonner certaines libertés individuelles, pour le bien de tous. Nous sommes capables d’empathie à grande échelle et d’accepter l’imposition de mesures fortes, lorsqu’elles sont légitimées et guidées par l’expertise scientifique. Dans ce contexte, on est en droit de se mettre à rêver que cette capacité incroyable de mobilisation soit transposable à d’autres domaines, tels que la lutte contre le changement climatique ; un front encore plus insaisissable et meurtrier, comme le suggère ce jour une tribune dans Le Monde.

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