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jeune femme qui regarde l'écran de son téléphone cellulaire
Une image de « Stay » (Kid Laroi) qui joue sur l'ambiguïté du message « Privacy Matters » de la compagnie iPhone. (YouTube)

« Stay » : voici comment une chanson d’amour véhicule mépris et violence envers les femmes

Les chansons d’amour qui visent un public de jeunes filles véhiculent des messages de tout ordre. Dans la foulée de la Journée internationale des femmes, cet article consiste à montrer par quels moyens symboliques ces formes de la culture populaire peuvent communiquer des messages négatifs tout en se prétendant inoffensives.


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C’est à titre d’anthropologue que j’ai approfondi cette question dans le cadre d’un ouvrage collectif publié en mars 2022. J’y examine les stratégies musicales d’une industrie qui entretient un esprit mercantile, misogyne, patriarcal et globalement méprisant à l’égard des femmes.

Ma démonstration repose ici sur le seul décryptage de la chanson « Stay », du chanteur australien The Kid LAROI. Si vous avez une adolescente à la maison, vous le connaissez sans doute déjà ; sinon, vous verrez son nom sur la liste des récompenses et nominations qu’il a reçues depuis ses débuts en 2019.

Mercantilisme

Il faut d’abord visionner la vidéo officielle de cette chanson de 2 minutes 37 secondes. Vu plus de 488 millions de fois sur YouTube depuis sa sortie en 2021, ce clip paraît répondre aux attentes d’un public ciblé, très majoritairement composé de filles, d’adolescentes et de jeunes femmes. Or, ce succès n’est pas un hasard : il résulte d’une stratégie payante.

Vidéoclip de la chanson Stay, de The Kid LAROI.

Comme le répétait inlassablement à ses émules Ralph Murphy, auteur-compositeur plusieurs fois acclamé par l’American Society of Composers, authors, and publishers, le succès commercial d’une chanson est intrinsèquement lié à la capacité du créateur de se mettre dans la tête d’un auditoire féminin : « Quand on va à la pêche, affirmait-il, il ne faut pas penser comme le pêcheur, mais comme le poisson ». Murphy en savait quelque chose : sa chanson la plus payante s’intitule He Got You (Il t’a eue) (1982) interprétée ici par le chanteur Trea Landon (2020).

Parmi les conseils livrés par Murphy aux professionnels de la chanson dans ses conférences ou dans son livre Murphy’s laws of Songwriting, celui-ci est capital : « le script doit faire passer le chanteur pour un héros, même quand les auditrices sont prédisposées à le détester ».

En s’attribuant le rôle du proxénète dans « Stay », The Kid LAROI semble avoir compris la leçon.

Phallocratie

La scène se déroule dans le voisinage d’un hôtel de mauvaise réputation, l’Hôtel Barclay situé au Centre-Ville de Los Angeles. Les histoires macabres qu’on raconte à son sujet n’ont rien à envier à celles entourant le tristement célèbre Cecil Hotel, situé tout proche.

Ce quartier est hostile aux femmes. À quelques minutes se trouve la rue Figueroa, bien connue des policiers pour son trafic d’êtres humains et ses parades de filles piégées par les mécanismes de la prostitution.

La rue Figueroa, à 14 minutes de marche de l’Hôtel Barclay, au centre-ville de Los Angeles. Bing Maps

Dans ce décor sordide où la vie des femmes est suspendue au règlement de problèmes graves d’inégalité sociale, d’itinérance ou de proxénétisme, deux jeunes hommes (The Kid LAROI et Justin Bieber) et une femme (anonyme) sont placés dans des rapports mutuels difficiles à saisir.

Un héros masculin en état d’apesanteur

Dans « Stay », The Kid LAROI est un héros à la fois vulnérable et invincible. Par quelques indices, on le devine violent (un miroir vole en éclat), oisif (il est affaissé sur la table à déjeuner) et irresponsable (il marche à contresens de la circulation). Lui-même s’avoue menteur, manipulateur et plein de défauts indécrottables :

I do the same thing I told you that I never would/(Je fais tout ce que je t’ai dit que je ne ferais jamais/)

I told you I’d change, even when I knew I never could/(Je t’ai dit que je changerais, même si je savais que je ne pourrais jamais/)

[…] I get drunk, wake up, I’m wasted still/(Je me soûle, je me réveille, je suis encore saoul/)

Progressivement, on comprend que le proxénète est surtout contrarié par la perte de sa source de revenus :

I know that I can’t find nobody else as good as you/ (Je sais que je ne peux pas en trouver une autre aussi bonne que toi/)

I’ll be fucked up if you can’t be right here (Je serai dans la merde si tu ne peux pas rester/)

Alors, pourquoi aimerions-nous un perdant pareil ? Une réponse plausible se trouve dans la voix plaintive et suraiguë du chanteur imberbe qui réclame la présence de sa compagne comme un bébé réclamerait le sein de sa nourrice :

I need you to stay, need you to stay, hey, hey ! (J’ai besoin que tu restes, besoin que tu restes, hey, hey)

Une femme alibi

En adoptant la posture du dramaturge, on peut identifier dans la trame de ce clip l’une des 36 situations dramatiques distinguées par Georges Polti, une référence classique dans le domaine de l’écriture romanesque. Le scénario retenu se classe sous la rubrique « aimer l’ennemi ». En gros, une femme s’éprend d’un homme pour qui elle n’est qu’un alibi, une couverture, une diversion, parce que son héros a besoin d’elle pour préserver un secret qu’il ne saurait dévoiler sans ravaler son honneur.

Marguerite Yourcenar fournit une déclinaison élaborée de cette structure dans « Coup de grâce » (1939), un roman dont s’inspire le film du même titre (1976).

Une scène du film « Coup de grâce » dans laquelle Sophie se livre à une introspection dans l’intimité de sa chambre à coucher. Stream-Blog.net

Dans un moment de lucidité, Sophie réalise qu’elle est amoureuse d’un homme qui n’est « pas fait pour elle ». Elle change alors d’état d’esprit : « J’en ai assez de vos mensonges, assez de vous, de votre honneur et de vos amitiés viriles. Si vous avez des désirs pareils, pour les satisfaire, prenez un valet d’écurie, mais ne m’utilisez pas comme alibi ».

La supercherie

Selon une structure dramatique similaire, la femme anonyme du vidéoclip n’est que l’alibi d’une entreprise rentable. Comme l’héroïne de Yourcenar plongeant son regard froid dans un miroir à main, l’amoureuse bafouée fixe un regard vide sur l’écran de son téléphone tactile, condamnée à perpétuité dans cette posture.

Dans un mouvement d’indiscrétion, la caméra survole alors l’appareil, au moment mal choisi où s’affiche un solde bancaire. Cette intrusion dans la vie privée de cette femme est la représentation de ce qui se passe à une échelle plus vaste : Internet utilise les données de navigation des enfants pour faire du placement de produits. C’est dans ce rapport aux écrans que résonne l’injonction « Stay ! » (Reste !). Ce n’est pas le cri du cœur d’un amoureux transi, mais un impératif auquel l’industrie musicale soumet son auditoire féminin.

Dans cette mécanique d’exploitation, le rôle de Justin Bieber est explicite. Son message l’est également : c’est celui de sa gratitude pour les énormes redevances encaissées.

Ain’t no way that I can leave you stranded/(Il n’est pas question que je te laisse tomber/)

’Cause you ain’t ever left me empty-handed/(Parce que tu ne m’as jamais laissé les mains vides/).

Casser le code

D’un point de vue critique, la chanson n’est pas une œuvre, mais un dispositif d’exploitation des émotions pubères qui livre un message codé globalement méprisant pour les femmes.

Pour le rendre inopérant, il faut en casser le code.

Or, ça prend plus qu’une écoute distraite pour décrypter les mystères d’une chanson piégée. Il faut tout ce qui manque généralement aux enfants : de la culture et de la maturité.

Dans « Stay », par exemple, l’énigme n’est déchiffrable que si l’on saisit la symbolique du corps flottant au-dessus d’un lit, dans la chambre trop blanche d’une maison de passe. Cette métaphore, radicalement insoutenable, est celle du spectre de la mort qui plane au-dessus des femmes et des enfants « inaptes au travail » du tableau de David Olère (1945).

Dans le prolongement d’une Journée internationale des femmes et d’une Semaine nationale de lutte à l’exploitation sexuelle des mineurs passées presque inaperçues, je vous presse d’écouter « Jenny », la très belle chanson d’amour de Richard Desjardins. C’est un hommage émouvant à l’indulgence de toutes les femmes.

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