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Tigré : tombeau de l’Éthiopie ?

Un soldat montre des impacts de balles sur un mur
Sur cette photo prise le 25 novembre 2020, un soldat éthiopien montre des impacts de balles tirées lors de l'attaque du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), le 3 novembre 2020, contre le 5e bataillon du commandement nord de l'armée éthiopienne à Dansha, en Éthiopie. Eduardo Soteras/AFP

Le Tigré est l’un des dix États de la fédération d’Éthiopie. Il s’étend sur une superficie de l’ordre de 50 000 km2 (soit 4,5 % du territoire national), partageant des frontières avec l’Érythrée et la République du Soudan du Sud. Depuis la fin de l’été 2020, les relations entre les autorités de la province du Tigré et le gouvernement d’Addis-Abeba se sont fortement détériorées, au point de provoquer de violents affrontements armés, qui auraient fait à ce jour plusieurs milliers de victimes, dans une région déjà durement éprouvée par le passé.

Un conflit ancien

Le conflit actuel a de profondes racines. Les Tigréens sont les descendants de populations de langues couchitiques qui se sont progressivement unies à des populations originaires de la péninsule arabique. La province du Tigré compte aujourd’hui environ 6 millions d’habitants sur les 113 millions du pays, principalement des Tigréens de confession chrétienne, qui se considèrent comme les héritiers du royaume d’Aksoum, établi sur ces hautes terres d’Abyssinie (un terme tombé en désuétude, qui désignait l’actuelle partie septentrionale de l’Éthiopie), et qui se distingue par sa longévité (du IVe siècle avant notre ère jusqu’au Xe siècle). Au IVe siècle, sous l’autorité du roi Ezana, les sujets du royaume se convertirent au christianisme. C’est également sous son règne que fut bâtie, à Aksoum, la première église Sainte-Marie-de-Sion, un édifice qui fut à plusieurs reprises démoli puis reconstruit. Dans une chapelle adjacente reposerait l’Arche d’Alliance.

Chapelle de la Tablette, qui abriterait l’Arche d’Alliance. Photo de l’auteur. Author provided

La minorité tigréenne fut progressivement marginalisée après le règne du dernier empereur d’origine tigréenne, Yohannes IV (1872-1889). Après lui, Ménélik II (1889-1913) puis Hailé Sélassié (1930-1974), tous deux soucieux de bâtir une administration moderne, s’appuieront principalement sur le peuple Amhara (près d’un quart des habitants de l’Éthiopie actuelle). Ce sentiment d’abandon amena la noblesse du Tigré à voir dans l’occupation italienne (1935-1941) l’occasion de retrouver une partie de son prestige et une large autonomie administrative. Quand la Grande-Bretagne mit un terme à l’occupation italienne, elle répondit à l’appel d’Hailé Sélassié pour réprimer l’indépendantisme latent des Tigréens (1943).

Obélisques d’Aksoum. Photo de l’auteur.

Dans les années 1960, plusieurs mouvements fondés à l’initiative de jeunes diplômés se constituèrent en vue de réclamer l’autonomie de la province du Tigré, dont les deux principaux furent le Tigray Liberation Front (TLF) et le Tigray People’s Progressive Association (TPPA). En 1974, ils participèrent au renversement de la monarchie, une institution jugée désuète et oppressive. Déçus par le nouveau régime militaire (le gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste ou, en forme plus simplifiée, le Derg) et hostiles aux projets de réformes agraires d’inspiration marxiste, les partisans de l’autodétermination du Tigré fondèrent en 1975 le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), tout en demeurant ambigus quant au but poursuivi : souhaitaient-ils la sécession ou « seulement » une large autonomie au sein de l’Éthiopie ?

Le FPLT dans l’opposition puis au pouvoir

En tout cas, pendant près de quinze ans, le FLPT combattit le régime de Mengistu (1977-1991), scellant une alliance avec d’autres mouvements insurrectionnels comme le Front populaire de libération de l’Érythrée (Voir François Lafargue, « Promesses et faiblesses de l’Éthiopie », Diplomatie Magazine, juin-juillet 2020). En 1989, une coalition rassemblant plusieurs mouvements d’opposition à l’initiative du FLPT fut constituée. Dénommée Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), elle parvint à prendre le pouvoir à Addis-Abeba en mai 1991 et à contraindre Mengistu à s’exiler au Zimbabwe. Son principal fondateur, Meles Zenawi, devint alors premier ministre (1995-2012).

Mais au sein de cette coalition électorale (le FDRPE était constitué de quatre partis : le Front populaire de libération du Tigré, le Mouvement démocratique national amhara, l’Organisation populaire démocratique de l’Oromo et le Mouvement démocratique du peuple d’Éthiopie du Sud), le FLPT restait le primus inter pares.

Après le décès de Meles Zenawi, la minorité tigréenne, très présente dans l’économie et l’appareil de sécurité – de 1991 à 2018, le poste de chef d’état-major de l’armée nationale éthiopienne a toujours été confié à un Tigréen, comme de nombreux postes ministériels régaliens. Le président de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus, est également un Tigréen –, a vu son rôle s’amoindrir, alors que les mouvements de contestation s’amplifiaient contre un régime de plus en plus autoritaire. Les ONG, comme Human Rights Watch, ont dénoncé le fréquent recours aux détentions arbitraires et aux exécutions extrajudiciaires. Le FDRPE n’a pu se maintenir au pouvoir que grâce à des fraudes massives lors des différents scrutins législatifs (en 2015, il obtenait encore la totalité des sièges à la Chambre des représentants du peuple, l’Assemblée nationale).

Le militant et journaliste Jawar Mohammed prétendait canaliser cette contestation, en se présentant comme le principal opposant au régime en place. Né en Éthiopie en 1986, Jawar Mohammed a vécu de nombreuses années aux États-Unis, dont il est devenu citoyen, pour fonder le groupe de presse Oromia Media Network. Il n’a cessé, pendant une dizaine d’années, de dénoncer les violations des libertés publiques commises par le gouvernement éthiopien, et il fut l’un des organisateurs des manifestations qui entrainèrent la démission du premier ministre Hailemariam Desalegn (2012-2018), qui sera remplacé par l’actuel premier ministre Abiy Ahmed.

La dégradation

En novembre 2019, Abiy Ahmed, conscient du discrédit du FDRPE, crée une nouvelle formation, Le Parti de la prospérité, qui se veut plus unitaire, ouvert à toutes les nations du pays (en associant plusieurs formations électorales) et surtout plus démocratique. Mais le Front populaire de libération du Tigré refuse de rejoindre cette alliance, qui accentuait l’effacement de la minorité tigréenne sur la scène politique. Les arrestations de plusieurs hauts responsables d’origine tigréenne, accusés de corruption comme Kinfe Dagnew (en novembre 2018), qui dirigeait le conglomérat Metals and Engineering Corporation, ou leur mise à l’écart comme Samora Yunis, le chef d’état-major de l’armée, accentuent cette rupture entre le FLPT et le premier ministre Abiy Ahmed.

L’élection des députés à la Chambre des représentants du peuple, prévue en mars 2020, a été reportée sine die, à cause de l’épidémie du coronavirus. Le premier ministre de la province du Tigré, Debretsion Gebremichael, a vu là une manœuvre dilatoire car ce sixième scrutin législatif depuis l’adoption de la nouvelle Constitution en 1994 – et qui devrait in fine se tenir au début de l’été 2021 – reste très incertain pour le pouvoir en place. L’affaiblissement attendu d’Abiy Ahmed aurait sans doute permis aux Tigréens de revenir sur la scène politique.

Les autorités du Tigré ont organisé leurs propres élections parlementaires en septembre 2020, puis ont menacé d’appliquer l’article 39 de la Constitution de l’Éthiopie qui reconnaît le droit des provinces à la sécession. La génération actuelle des dirigeants du FPLT estime ne pas avoir obtenu la place qu’aurait dû lui accorder le long et douloureux combat mené contre le régime de Mengistu. La région du Tigré, en dépit des investissements massifs consentis depuis trente ans, reste très pauvre (85 % de la population est rurale), pénalisée par l’absence d’infrastructures routières, et par son relief escarpé, puisque les villes de Mekele comme Aksoum sont situées à 2 100 m d’altitude.

Les rivalités personnelles entre Debretsion Gebremichael et Abiy Ahmed ne sont pas à minorer, puisque le premier espérait devenir premier ministre, mais sa personnalité comme ses anciennes fonctions, notamment comme ministre des Communications et de l’Information (2012-2018), ont sans doute pesé en sa défaveur, puisqu’il est accusé d’avoir placé sur écoutes de nombreux rivaux politiques.

Écrasement du Tigré dans la violence ou partition du pays ?

Deux scénarios se dessinent :

  • La violente réponse militaire du gouvernement fédéral permet de mettre un terme aux velléités séparatistes et nolens volens Abiy Ahmed engage un processus de réconciliation avec la minorité tigréenne, lui permettant d’apaiser les tensions politiques. Le prochain scrutin législatif valide cette politique d’apaisement et l’autorité du premier ministre en sort renforcée.
  • L’Éthiopie sombre dans un processus de partition, face à un peuple tigréen déterminé à combattre, qui a fait la preuve par le passé de sa détermination et qui encourage d’autres minorités comme les Oromos à l’imiter dans ses revendications de souveraineté. Jawar Mohammed, qui avait pourtant aidé Abiy Ahmed dans les premiers mois de son action politique, a été arrêté en juillet 2020, et reste incarcéré à ce jour, accusé d’actes terroristes. Il lui est reproché d’avoir tenu des discours séditieux (puisqu’il menace de soutenir la sécession de l’Oromiya) et d’avoir lancé des appels à la violence en s’appuyant sur un mouvement de jeunesse, les Qeerros.

Les bailleurs de fonds étrangers (particulièrement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui furent les artisans du rapprochement entre l’Éthiopie et l’Érythrée) comme la communauté internationale dans son ensemble laisseront-ils sombrer un pays longtemps considéré comme un modèle de développement en Afrique ?

Après les indépendances de l’Érythrée (1993), puis de la République du Soudan du Sud (2011), l’inquiétude face à ces discours séparatistes est légitime. En mars 1896, lors de la bataille d’Adoua, une ville située à 25 km au nord-est d’Aksoum, l’Empire d’Éthiopie avait tenu en échec l’armée du Royaume d’Italie. Plus d’un siècle plus tard, le destin de l’Éthiopie se joue encore au Tigré.

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