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Toutes les femmes qui congèlent leurs ovocytes ne veulent pas forcément d’enfant

Expérimentale jusqu'en 2012, la congélation des ovocytes est aujourd'hui une technique maîtrisée et relativement répandue dans de nombreux pays, comme ici, au KL Fertility Centre de Kuala Lumpur, en Malaisie, lors d'une démonstration du processus pour la presse, en mai 2021. De nombreuses Singapouriennes se rendent dans ce centre médical pour congeler leurs gamètes afin de retarder leur choix de maternité, dans un pays où la carrière revêt une importance de premier plan pour le statut social des individus. Sam Reeves/AFP

Après trois ans de débat, l’autoconservation ovocytaire hors raisons médicales vient d’être autorisée en France, dans le cadre de la loi bioéthique votée par l’Assemblée nationale le 29 juin. Ce texte contient d’autres mesures bouleversant le rapport à la grossesse et à la filiation, comme l’autorisation de la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes seules et en couple lesbien.

Cette mesure fait suite à un débat ouvert en 2018 en France avec les états généraux de la bioéthique, sur la possible autorisation de l’autoconservation ovocytaire dite sociale ou « de précaution ». Aussi nommée « congélation d’ovocyte à visée autologue », cette pratique consiste à prélever ses ovocytes, c’est-à-dire les cellules reproductives femelles, puis à les congeler pour son propre usage, sans motif médical.

Jusqu’ici, la cryopréservation (conservation par le froid) des ovocytes était autorisée et remboursée à 100 % dans deux cas : en cas de maladie (par exemple, en cas de cancer ou d’endométriose) et en cas de don d’ovocyte (à condition d’avoir moins de 37 ans et ne pas avoir eu d’enfant). Les femmes qui ne répondent pas à une de ces deux conditions devaient se rendre à l’étranger pour congeler leurs gamètes. L’Espagne et la Belgique sont les principales destinations des femmes françaises. Cette situation pourra être amenée à évoluer à la suite de l’adoption de la loi bioéthique.

Publiées majoritairement dans le contexte anglo-saxon, les rares études qualitatives suggèrent que les femmes qui congèlent des ovocytes ont un « fort » désir d’enfant. Pourtant, en termes statistiques, moins de 10 % des femmes se servent par la suite de leurs ovocytes congelés. De même, comme le montrent certaines études, les femmes qui ont des enfants après autoconservation ovocytaire ne le font pas toujours à l’aide de leurs ovocytes congelés. Une question s’impose : et si l’objectif de ces femmes n’était pas d’avoir des enfants avec leurs gamètes congelés ?

Ma recherche doctorale en anthropologie sociale et ethnologie, conduite auprès de 43 femmes ayant autoconservé des ovocytes en France et à l’étranger, s’est penchée sur cette question. Bien qu’une majorité de ces femmes expriment leur désir d’enfant, un peu plus d’un tiers (16) ont affirmé leur incertitude de vouloir devenir mère. Cinq ont même fait le choix de ne pas avoir d’enfants, toutes raisons confondues. Sans être représentatives de la population totale de femmes qui autoconservent des ovocytes, ces données ouvrent la voie pour penser depuis une nouvelle perspective cette technique de procréation médicalement assistée (PMA) qui, paradoxalement, n’aurait pas forcément pour objectif la procréation.

Une révolution technologique et sociale : la « vitrification ovocytaire »

Dès le développement de la technique de congélation d’ovocyte vers la fin du XXᵉ siècle et notamment autour de 2013, quand la technique de la « vitrification ovocytaire » (congélation ultrarapide d’ovocytes) est mise au point, de plus en plus de femmes font autoconserver leurs gamètes. La pratique reste cependant minoritaire. Selon une étude récente, aux États-Unis, autour de 20 000 femmes ont congelé leurs ovocytes dès la mise sur le marché de la technique début 2000. En Angleterre, l’autoconservation d’ovocytes a augmenté de 240 % dans les années récentes ; elle est passée de 569 « cycles » (stimulation hormonale, ponction et congélation de gamètes) en 2013 à 1 933 en 2018. En France, selon mes estimations, autour de 2 500 femmes congèlent ses ovocytes chaque année, toutes raisons confondues.

L’autoconservation ovocytaire a gagné en popularité internationale quand, en 2014, Apple et Facebook ont annoncé la prise en charge de la congélation d’ovocytes pour les employées qui le désiraient. L’objectif, selon The Guardian, était de permettre aux femmes de concilier maternité et vie professionnelle. L’annonce a été plutôt bien reçue dans la société étatsunienne où, sans Sécurité sociale, les femmes doivent débourser entre 6 000 et 15 000 dollars – soit entre 5 000 et 12 000 euros – pour une tentative de congélation d’ovocytes. Dans des pays comme l’Espagne, le coût est d’entre 3 000 et 4 000 euros.

La presse véhicule fréquemment une image « carriéristes » des femmes qui congèlent leurs ovocytes pour raisons dites sociales. Néanmoins, les recherches qualitatives publiées jusqu’à ce jour s’accordent à dire que l’absence de compagnon (et non l’éducation ou la carrière) est leur principale motivation. Majoritairement célibataires, elles souhaitent se « donner du temps » pour trouver un compagnon stable avec qui avoir des enfants. Elles rêvent de procréer dans le cadre d’un couple hétérosexuel stable, avec un homme dont elles soient amoureuses et qui sera le père de leurs enfants. Les ovocytes congelés représentent l’espoir d’accomplir ce projet.

Étonnamment, que cela soit pour des raisons dites sociales, dans le cadre d’une maladie ou d’un don d’ovocyte, les femmes qui autoconservent des gamètes ne sont pas toutes certaines de vouloir enfanter. En couple ou célibataires, elles sont plusieurs à congeler des ovocytes pour continuer à se questionner sur leur « vrai » désir d’enfant, sans pour autant perdre la possibilité de devenir mère. D’autres, certaines de ne pas vouloir devenir mères, craignent de regretter leur décision et la congélation de leurs gamètes leur permet de réaffirmer leur décision.

« Est-ce que je souhaite « vraiment » avoir des enfants ? »

Au cours des entretiens que j’ai pu réaliser, plusieurs femmes ont expliqué avoir décidé d’autoconserver des ovocytes sans pour autant être sûres de leur désir d’enfant. Dans leurs témoignages, souvent, elles se placent explicitement à la frontière entre vouloir et ne pas vouloir devenir mère. Ilka (prénom fictif), 39 ans, célibataire ayant fait conserver ses ovocytes à l’étranger, dit ainsi :

« J’ai fait cette démarche pour me confronter à la question de si je veux vraiment des enfants ou de si j’en veux à tout prix. Alors, je ne me situe ni dans la catégorie “J’en veux pas du tout”, ni dans la catégorie “J’en veux à tout prix”. »

C’est aussi le cas de Rosalinda, célibataire de 34 ans, qui a mené une double démarche, un don d’ovocyte et une autoconservation ovocytaire dans le cadre d’une prise en charge médicale pour insuffisance ovarienne précoce :

« Je ne sais pas si je veux un enfant. À chaque fois on me pose la question : “Vous ne voulez pas d’enfant en ce moment. Et plus tard ?” Je n’en veux pas, point. Peut-être plus tard, je n’en sais rien. »

Pour les femmes « incertaines » de vouloir enfanter, célibataires dans leur majorité, la congélation ovocytaire permet de se confronter à la question de leur « vrai » désir d’enfant, sans pour autant perdre totalement la possibilité de concevoir. Confrontées à une potentielle infertilité associée à l’âge, à une prise en charge médicale ou à une maladie, elles craignent ne plus avoir la possibilité d’enfanter, si elles en avaient le désir. Placées à la frontière entre « ne pas vouloir d’enfant » et « en vouloir à tout prix », la congélation d’ovocyte leur offre une sorte de « prolongement de l’incertitude » en attendant que l’une ou l’autre option devienne une évidence.

Congeler des ovocytes pour assumer le lourd choix de la non-maternité

Au contraire de ce que l’on pourrait penser, un petit nombre parmi les femmes qui congèlent des ovocytes ont fait le choix d’une vie sans enfant. Aujourd’hui, en France, près de 6,3 % des hommes et 4,3 % des femmes déclarent ne pas avoir d’enfant et ne pas en vouloir. Dans mon échantillon, cinq des quarante-trois femmes ont fait ce choix. Pour elles, l’autoconservation ovocytaire s’entremêle à la construction permanente de leur décision de ne pas enfanter. En effet, le choix de la non-maternité n’est pas une décision prise à un moment donné et qui se maintient immuable au long du temps. Il est le résultat d’un parcours cumulatif et progressif, en interaction avec le parcours professionnel, conjugal et biographique.

Le choix de la non-maternité constitue pour la majeure partie des femmes une décision difficile à porter, tant du point de vue social que personnel. Elles font fréquemment l’objet de questionnements sur leur « projet d’enfant » (ce qui laisse sous-entendre qu’elles souhaitent en avoir). Elles s’auto-questionnent également sur leur condition de femme sans enfant. Elles craignent surtout la possibilité de regretter dans le futur cette décision. Dans ce contexte, l’autoconservation ovocytaire apparaît comme une bonne option pour « prévoir » de possibles regrets. Si elles devaient un jour avoir un désir d’enfant, elles auront prévu cette alternative. Rita, 35 ans, en couple et ayant effectué une conservation ovocytaire dans le cadre d’un don, l’explique de cette manière :

« Je n’ai pas envie d’avoir un enfant. J’ai 35 ans. Je n’en ai pas envie. Je n’en ai jamais eu envie, mais je sais qu’on peut changer. Je me dis que si un jour je change d’avis, j’aurai prévu cette option. »

Le récit de Tania rejoint celui de Rita. Célibataire de 32 ans, elle a fait congeler ses ovocytes suite à un diagnostic de cancer de sein :

« J’ai évolué dans mon rapport au monde et je suis devenue de plus en plus ferme et radicale sur ce que je veux. Non seulement je ne veux pas d’enfant, je n’ai pas spécialement envie d’être en couple non plus. »

Une alternative médicale à l’incertitude

Même s’il s’agit d’un groupe minoritaire de femmes au sein de celles ayant recours à l’autoconservation ovocytaire, la valeur testimoniale de cette découverte est majeure. Ces femmes s’engagent dans un parcours médical lourd et coûteux, non seulement économiquement pour celles qui se sont rendues à l’étranger, mais aussi physiquement, psychologiquement et émotionnellement, dans un but qui n’est pourtant pas forcément procréatif. Bien que multiples, leurs trajectoires dessinent un point commun : le fait que la médecine peut offrir une alternative à l’incertitude autour du fait d’avoir ou ne pas avoir d’enfant. Avoir des ovocytes congelés place ces femmes non dans le groupe des « sans enfant », mais dans celui des « pas encore mères ».

L’autoconservation ovocytaire semble laisser aux femmes « toutes les portes ouvertes », d’un point de vue temporel. Elle vise à donner aux femmes des chances de devenir mères dans le futur. Étonnamment, elle permet aussi aux femmes y ayant recours de faire le choix, temporaire ou définitif, de ne pas avoir d’enfant. Pour citer le sociologue étatsunien Nik Brown, l’on pourrait dire que la congélation d’ovocyte suppose une « articulation temporelle complexe entre le présent et le futur, entre les connaissances fiables et les inconnues peu fiables, entre les preuves avérées et les théories non prouvées, la clarté et le doute, l’immanence et le report, l’immédiateté et l’ajournement ». Autrement dit, pour les femmes, la congélation de gamètes offre une réponse médicale (temporaire) à l’incertitude associée à la (non) maternité.


L’autrice effectue sa thèse sous la direction de Virginie Rozée Gomez.

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