Trump : comment en est-on arrivé là ?

La campagne de Donald Trump pendant la Primaire républicaine, le 3 septembre 2015. Michael Vadon/Wikimedia, CC BY-SA

Ce n’était pas censé se passer comme ça.

Comme le prédisait le politologue américain Francis Fukuyama il y a plus de 25 ans dans La fin de l’histoire et le dernier homme, la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste et de l’Union soviétique étaient censés inaugurer une ère d’économie capitaliste et de politique libérale-démocratique sans fin. Certes pas partout, et pas dans tous les pays en même temps. Mais c'est dans ce sens que se dessinaient les grandes tendances politiques et économiques.

Ce qui s’est passé au cours de la décennie qui a suivi la chute du mur semblait confirmer en grande partie l’analyse de Fukuyama. Au fur et à mesure que le capitalisme avançait ses pions dans les pays post-communistes et dans certains pays du « tiers-monde », longtemps protectionnistes, les échanges transfrontaliers se sont rapidement développés. Ce processus a été encouragé par toutes sortes d’accords de libéralisation du commerce des biens et services, notamment via la création en 1995 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) que la Chine a rejoint en 2001. En Europe, la mise en place d’organisations régionales a renforcé cette tendance. C’est ainsi que l’Union européenne s’est élargie et s’est dotée d’instruments d’intégration politique puissants, avec l’euro et l’instauration de l’espace Schengen.

1989 : la démocratie libérale comme seule option possible

Politiquement, la démocratie libérale semble la seule option possible à la fin des années 1980. Les conflits armés à grande échelle se font de plus en plus rares et de moins en moins sanglants. Reste le cas de l’ex- Yougoslavie, qui s’est effondrée violemment, coûtant la vie à 140 000 personnes, mais il s’agit de l’une de ces régions encore piégées dans l’histoire, selon Fukuyama, comme c’était le cas dans certains pays d’Afrique. Au début du nouveau millénaire, l’ex-Yougoslavie est pacifiée par l’intervention militaire occidentale et s’engage à rejoindre l’UE comme la plupart des ex-pays communistes.

Bien sûr, ce processus de démocratisation capitaliste, si puissant en apparence, a rencontré des obstacles tenaces, même quand il était à son apogée. La répression du mouvement de protestation de la place Tiananmen a tué dans l'oeuf la libéralisation politique en Chine, où, tout en opérant une transition très réussie vers un système d’économie capitaliste, le Parti communiste a maintenu son monopole politique.

En Russie, la privatisation chaotique de l’économie qui s’est mise en place dans le vide institutionnel et juridique post-communiste a créé une nouvelle classe de riches oligarques sans pour autant favoriser l’adhésion aux valeurs démocratiques libérales et au capitalisme de libre-échange. Beaucoup de Russes se sont sentis humiliés par la perte de l’empire soviétique et ont rallié la politique nationaliste de Vladimir Poutine, d’autant plus qu’avec la hausse des prix des ressources naturelles, l’économie russe prospérait au début des années 2000.

Le Moyen-Orient, quant à lui, était encore dominé par des systèmes politiques répressifs – militaires ou monarchiques – et leurs économies stagnantes, ne pouvant s’appuyer sur une abondance de ressources naturelles, ont alimenté l’essor de l’islamisme radical.

2003 : quand l’histoire – et la guerre – se répètent

Le Président George W. Bush annonce le début de l’« Opération Liberté irakienne », le 19 mars 2003. Paul Morse/Wikimédia

Au début du siècle, deux évènements ont sapé, voire détruit le processus de démocratisation capitaliste initié à la fin de la guerre froide. Le premier fut l’invasion et l’occupation de l’Irak sous la houlette des États-Unis, en réaction aux attentats du 11 septembre et, indirectement, à la première guerre du Golfe, après laquelle Al-Qaïda avait été fondée, pour riposter à l’intervention américaine dans la région.

La fabrication de « preuves » par l’administration Bush pour justifier l’invasion du pays a délégitimé la guerre et sapé le soutien à de telles interventions. La stabilité démocratique ne pouvait être imposée par une force militaire extérieure. En Irak, l’accession de la communauté chiite au pouvoir a aiguisé le conflit entre chiites et sunnites au Moyen-Orient, opposant l’Iran et l’Arabie Saoudite et leurs alliés respectifs et déstabilisant un peu plus toute la région, ce qui s’est soldé par six ans de guerre civile sanglante en Syrie.

2008 : la déréglementation déclenche une crise financière mondiale

Deuxième événement perturbateur en 2008-2009 : la crise financière mondiale, causée en partie par la déréglementation complète du secteur financier en faveur de laquelle les entreprises les plus puissantes – notamment américaines – ont exercé un lobbying très efficace au cours des deux décennies précédentes.

Dans le monde entier, la libéralisation du commerce qui a suivi la Guerre froide a représenté une aubaine pour bon nombre d’habitants des ex-pays communistes et du tiers-monde, ainsi que pour les multinationales occidentales. Les disparités de revenus entre les pays ont diminué. Pour les habitants du vieux monde capitaliste démocratique, cependant, ce processus a été à double tranchant. En tant que consommateurs, ils ont profité de la baisse des prix des biens fabriqués à l’étranger. En tant qu’employés, confrontés à des changements technologiques qui réduisaient le besoin de main-d’œuvre, ils ont dû faire face à la menace d’une baisse des salaires et/ou à l’augmentation du chômage. Les classes moyennes ont perdu du terrain.

Après la Guerre froide, la répartition des revenus dans le « vieux » monde capitaliste et démocratique était déjà pleine de disparités – avant même la crise financière. Suite à la crise de 2008, afin d’éviter l’effondrement financier et économique, les gouvernements ont dû emprunter de l’argent aux contribuables pour renflouer les compagnies financières - ce qui a entraîné des déficits explosifs et des pressions terribles en faveur de l’austérité budgétaire. Les plus pauvres ont été durement frappés, tandis que les responsables de la crise s’en sortaient bien.

2011 : grogne populaire à gauche comme à droite

Aucun des dirigeants d’entreprise responsables de cette crise n’a été poursuivi par la justice, et peu de changements réglementaires ont été mis en place dans l’optique d’éviter une nouvelle flambée financière. L’indignation populaire s’est fait corps à travers le mouvement « Occupy Wall Street » et « Nous sommes les 99 % ». Les élites financières et politiques étaient de plus en plus discréditées.

Une manifestation du Tea Party à Washington, le 12 septembre 2009. NYyankees51/Wikimédia, CC BY

Des élites désabusées, des inégalités croissantes de revenus, l'austérité fiscale. La menace – imaginaire ou réelle – de l’immigration à grande échelle, associée à des craintes de concurrence croissante pour l’emploi, les salaires et l’accès aux services publics, sans parler des angoisses liées à la culture, à la religion et à la langue. Des attaques terroristes de plus en plus nombreuses. Ajoutez à cela l’incapacité des grands partis politiques de gauche comme de droite à affronter et à gérer efficacement ces problèmes : vous obtenez les ingrédients parfaits pour la tempête politique populiste qui a frappé les États-Unis.

Pourtant, pour une prise de pouvoir populiste, le terrain semblait mieux préparé dans beaucoup de pays européens qu’aux États-Unis. Sous la pression incessante de l’Allemagne en faveur de l’austérité budgétaire, la zone euro a lutté plus dur et plus longtemps que les États-Unis après la crise financière. Aux USA, en effet, la Réserve fédérale est intervenue rapidement pour relancer la croissance économique.

La Grèce, membre de la zone euro le plus durement frappé par la crise, a certes succombé aux radicalistes de gauche avec Syriza. Mais, avec des systèmes électoraux à représentation proportionnelle, les mouvements populistes des autres pays d’Europe pouvaient difficilement accéder au gouvernement, sauf – de façon minoritaire – dans les gouvernements de coalition, comme en Finlande, où leur influence a été contenue jusqu’à présent. En revanche, le système politique américain – avec son scrutin indirect – était plus vulnérable à la conquête du pouvoir par un candidat populiste.

2016 : un milliardaire à la tête de la première puissance mondiale

C’est là que le candidat Trump entre en scène, héritant de la loyauté au parti républicain d’une grande partie des électeurs américains. Un magnat de l’immobilier multimilliardaire peut sembler un choix étonnant pour l’« Américain moyen ». Trump a néanmoins réussi à réveiller des sentiments isolationnistes et protectionnistes profondément enracinés dans l’histoire des États-Unis et à mobiliser toutes les peurs liées à la mondialisation, à l’immigration et au terrorisme – insécurité économique, sociale, culturelle et physique – en germe depuis le début du XXIᵉ siècle.

Le Taj Mahal, un casino qui appartient à Trump. Inauguré en 1990, il a connu plusieurs faillites avant de fermer en 2016. Kevin Wong/Wikimédia, CC BY

La contre-révolution populiste peut maintenant commencer. Et elle ne sera pas agréable. Ses effets se feront sentir bien au-delà des États-Unis. Les Nations Unies, l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain), l’OTAN et l’UE, toutes ces institutions internationales qui ont facilité la coopération et les échanges internationaux pour maintenir la paix seront dans la ligne de mire de Trump. La politique internationale risque fort de devenir anarchique, conflictuelle et violente.

This article was originally published in English