Turquie, Tunisie, Liban : quand la politique bouscule l’économie

Devant un bureau de change à Ankara, le 28 août 2018. Adem Altan/AFP

Les turbulences financières du mois d’août en Turquie nous le rappellent avec force : des développements d’ordre politique peuvent déclencher des troubles économiques et financiers de grande ampleur. La détérioration des relations entre la Turquie et les États-Unis et la concentration des pouvoirs entre les mains du Président turc – deux développements de nature politique – sont les principaux facteurs déclencheurs de la forte dépréciation de la monnaie turque. Celle-ci a perdu près de 30 % de sa valeur au cours de ces dernières semaines. Auparavant, la Turquie a longtemps pu présenter des fondamentaux macroéconomiques fragiles sans être sanctionnée pour autant par les acteurs sur les marchés financiers.

Crises politiques et troubles économiques : un lien étroit et ancien

Cette illustration récente de l’imbrication entre politique et équilibres économiques et financiers vient s’ajouter à une succession de cas similaires. Les révolutions égyptienne et tunisienne ont durablement modifié les équilibres macroéconomiques et financiers des deux pays. L’assassinat du premier ministre libanais, Rafic Hariri, en 2005, avait propulsé le Liban au bord de la crise financière).

Les exemples sur le continent africain sont nombreux, du Zimbabwe à la Côte d’Ivoire. Et aujourd’hui les pays occidentaux ne sont plus immuns d’événements politiques qui modifient durablement les perspectives économiques. À l’image du Brexit ou des dernières élections italiennes, ils peuvent conduire à des modifications aussi radicales qu’instantanées de la perception des acteurs des marchés.

Quand il s’agit pour un investisseur d’analyser ex ante le risque qu’il prend à intervenir en Turquie plutôt qu’en Malaisie ou au Brésil, c’est-à-dire le « risque-pays », il est plus confortable de restreindre ses analyses aux données économiques et financières chiffrées que de s’aventurer dans l’analyse politique, par nature plus subjective. Conclure que la trajectoire de la dette publique est sur une dynamique non soutenable ou que les réserves extérieures de la banque centrale sont insuffisantes pour faire face à un choc d’ampleur constituent des exercices moins audacieux que d’anticiper les effets des développements politiques à venir sur le cours du change ou la capitalisation boursière.

Faut-il pour autant baisser les bras et se réfugier derrière l’imprédictibilité de ces événements pour ne pas les intégrer dans ses paramètres de décisions ou n’asseoir ces dernières que sur des intuitions personnelles ?

Analyser les contextes, traquer les vulnérabilités

Bonne nouvelle, la recherche scientifique récente apporte beaucoup de grain à moudre pour qui sait prendre le temps de l’analyse méthodique. Depuis le début des années 2000 en effet, les travaux sur les risques sociopolitiques sont en pleine expansion : économistes, politologues, géographes, historiens et anthropologues cherchent à comprendre les dynamiques sous-jacentes au déclenchement des troubles sociopolitiques ainsi que leurs répercussions sur le développement des pays touchés par ce phénomène.

Ces travaux permettent d’identifier les vulnérabilités qui constituent un terreau fertile à l’instabilité et des facteurs déclencheurs spécifiques qui peuvent transformer des tensions structurelles latentes en troubles sociopolitiques. Quatre grands groupes de vulnérabilités structurelles se dégagent de ces travaux.

La géographie détermine le destin

Ils donnent tout d’abord raison à cette intuition prêtée à Napoléon, en l’étendant à l’histoire idiosyncratique propre à chaque pays. Un pays est plus exposé à connaître des troubles sociopolitiques à l’avenir si un de ses voisins l’est aujourd’hui (Hegre et Sambanis, 2006 ; OCDE, 2016). La propagation des printemps arabes en a été un exemple marquant. De même, les pays ayant déjà connu des conflits sont plus exposés à un risque de rechute matérialisant une forme de « trappe à conflits ». La Centrafrique, qui voit les crises se succéder les unes après les autres, illustre ce phénomène.

Certains régimes plus exposés par nature

Les recherches en sciences politiques mettent également en évidence le rôle de la nature du régime politique dans l’émergence de troubles d’ordre sociopolitiques. Ces travaux concluent que les régimes purement démocratiques ou purement autocratiques sont moins sujets au déclenchement de troubles que les régimes intermédiaires.

Ces derniers ne disposent pas d’institutions démocratiques suffisantes pour que s’expriment pacifiquement les désaccords de la population tout en laissant suffisamment de latitude aux groupes dissidents pour s’organiser. Les actions pacifiques y sont les plus souvent inefficaces poussant les opposants à franchir le Rubicon de l’action violente.

Les inégalités sources de conflits

Les vulnérabilités de nature socioéconomique et démographique doivent également être prises en compte. Les études économiques sur les guerres civiles ont montré une relation robuste entre pauvreté, croissance anémique et probabilité d’occurrence d’un conflit (Fearon et Laitin, 2003 ; Collier et Hoeffler, 2004). Les inégalités sont également une cause importante de contestation.

Le poids croissant du changement climatique

Enfin, et ces risques sont probablement amenés à croître à l’avenir, les changements environnementaux et climatiques sont facteurs d’instabilité. A titre d’illustration, avec la prévision d’une hausse d’un mètre du niveau de la mer, 17 % des terres du Bangladesh disparaîtraient sous les eaux d’ici 2050, provoquant une perte de 13 % de la production agricole et des déplacements de populations massifs. Jusqu’à 8 millions de Bangladais pourraient ainsi devoir fuir leurs terres (les inondations d’eau salée détruisant les champs).

A la recherche des facteurs déclencheurs

Il faut compléter cette analyse par celle des facteurs potentiellement déclencheurs qui peuvent transformer des tensions longtemps latentes en conflit ouvert. L’approche d’une élection contestée dans un régime intermédiaire, la volonté de modifier la constitution pour étendre le nombre de mandats qu’un président peut exercer à l’instar de ce qui a produit la chute de Blaise Campaoré au Burkina Faso, la mort d’un chef d’État omnipotent n’ayant pas organisé sa succession constituent autant de facteurs déclencheurs de troubles sociopolitiques qui peuvent être anticipés. Pour mener à bien ces travaux, ici comme ailleurs, les économistes et financiers gagnent à s’appuyer sur l’expertise des historiens, géographes, politologues et anthropologues.

Bien sûr, beaucoup de développements d’ordre politique ou social restent imprédictibles, tout comme l’emballement des événements dans certains contextes. L’immolation par le feu d’un vendeur de Sidi Bouzid avait, par exemple, conduit en moins d’un mois au renversement du régime Ben Ali en Tunisie début 2011. Mais l’analyste n’est pas démuni. Pour peu qu’il prenne le temps de chercher à comprendre les spécificités de chacun des pays.


Ce texte s’appuie sur le Macrodev n°25, « Comment analyser le risque sociopolitique ? Une composante clé du risque-pays », co-rédigé par Clémence Vergne, économiste à l’AFD et Camille Laville, assistante de recherche à la Ferdi.