Un journaliste nommé Albert Camus

Albert Camus en 1953, à Paris. AFP

Albert Camus disparaissait il y a 60 ans, le 4 janvier 1960. Écrivain, penseur, dramaturge, essayiste, prix Nobel de littérature en 1957, son nom est associé au monde littéraire, mais il ne faut pas oublier qu’il fut aussi journaliste.

La période algérienne

Camus débute dans le métier à 25 ans en Algérie, sa terre natale, à un âge auquel, encore aujourd’hui, la majorité des futurs journalistes ne sont que stagiaires.

Il travaille alors pour cinq titres différents, dont Alger Républicain et Le Soir Républicain, de 1938 à 1940. On y trouve probablement, comme l’a souligné Jean Daniel, certaines de ses meilleures productions journalistiques, notamment la série de reportages « Misère de la Kabylie », publié par épisodes du 5 au 15 juin 1939, excellent exemple de journalisme d’investigation dans lequel il dénonce les conditions de vie inhumaines de la population Kabyle. Il s’intéresse à une région oubliée, ignorée par le reste de la presse d’alors. Camus se rend là où les autres médias ont déserté, pour révéler des réalités sociales invisibles.

Durant 10 jours, Camus parcourt à pied et en bus cette région reculée de l’Algérie. Il entre chez les gens, et cherche à retracer leur histoire de la façon la plus concrète possible, dans un style direct, sobre et incisif :

« Par un petit matin, j’ai vu à Tizi-Ouzou des enfants en loques disputer à des chiens le contenu des poubelles. »

Il développe dans l’exercice du reportage son goût pour l’expression, le mot juste, la nécessité d’observer et de toucher du doigt ce qui se passe réellement :

« Les ouvriers agricoles emportent avec eux, pour la nourriture de toute la journée : un quart de galette d’orge et un petit flacon d’huile. Les familles, aux racines et aux herbes, ajoutent les orties. Cuite pendant plusieurs heures, cette plante fournit un complément au repas du pauvre. »

On trouve ici la genèse de l’œuvre postérieure de Camus, qui tel un Don Quichotte, dénonce sans relâche les injustices lorsqu’il se trouve confronté à des causes qui le révoltent.

Camus choisit de donner la parole aux opprimés, aux humiliés, d’exposer la situation des « sans voix », de révéler l’exploitation et la misère dans lesquelles ils vivent. Cette sensibilité sociale et cet engagement lui viennent probablement de sa fidélité à son origine familiale, très modeste, qui l’unit au destin des opprimés du monde. « La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout », écrit Camus. Cette misère, il l’a connue dans le quartier ouvrier de Belcourt où il vivait avec sa mère, une femme simple d’origine espagnole, qui ne savait ni lire ni écrire et faisait des ménages pour nourrir ses deux fils.

C’est à cette femme digne qu’il dédie son œuvre inachevée, Le premier homme. De sa mère, il apprend à se méfier des lieux de pouvoir. Quand il lui annonce qu’il a été invité au palais de l’Élysée, elle lui répond : « Ce n’est pas pour nous. N’y va pas, mon fils, méfie toi. Ce n’est pas pour nous ». De fait, Camus n’ira jamais à l’Élysée. Ni dans aucun palais… sauf pour recevoir son prix Nobel.

La période Combat

Quand les autorités algériennes ferment le quotidien Le Soir Républicain le 10 janvier 1940 – journal qui succède à Alger Républicain (actif du 13 octobre au 28 octobre 1939) pendant un an, après une lutte acharnée avec les censeurs, Camus devient persona non grata en Algérie et décide de déménager à Paris. Son pacifisme et ses dénonciations du fascisme dérangent. Grâce à son ami et mentor Pascal Pia, il trouve du travail comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Peu après, à l’automne 1943, il commence à travailler pour le mythique quotidien Combat, un journal unique dans l’histoire de la presse en France, organe de la Résistance.

Il débute sa collaboration dans la clandestinité, au péril de sa vie, puis devient rédacteur en chef et éditorialiste, de 1944 à 1947, incarnant la voix de la Résistance sur les réformes démocratiques que le pays doit entreprendre. Parmi ses écrits mémorables et courageux, notons sa dénonciation de la barbarie qui avait entraîné le lancement de la bombe atomique sur Hiroshima, éditorial publié le 8 août 1945. Camus a été l’unique journaliste occidental à signaler cette atrocité nucléaire, quand ses confrères saluaient la prouesse technique.

Dans ses éditoriaux de Combat, il critique la violence, les nationalismes, tous les totalitarismes, ainsi que le dogmatisme. Tous ses écrits journalistiques sont imprégnés d’une réflexion civique ; Camus défend l’importance du dialogue, vertu cardinale de la démocratie. Son opposition au fascisme se traduit par une série d’éditoriaux qui nous invitent à réfléchir aujourd’hui sur la montée de l’extrême droite en Europe.

Fidèle défenseur de la République espagnole et de la cause des Républicains jusqu’à sa mort, il écrit souvent pour plaider le retour de l’Espagne à la démocratie. Il soutient sans relâche les exilés espagnols, qui le considèrent comme l’un des leurs.

Son adieu au journalisme a lieu dans une colonne de L’Express, où il travaille pendant un an en 1955, écrivant notamment sur la crise algérienne, une problématique qui le déchirait. Toujours à contre-courant, Camus défendait l’option d’une Algérie française, une position incomprise par la majorité de la gauche française qui soutenait l’indépendance.

Dans bien d’autres domaines, le temps lui a aussi donné raison. Dans sa célèbre polémique avec Sartre au sujet de l’existence des goulags en Union soviétique, Camus a été traité de « philosophe pour les classes terminales » par l’auteur de L’être et le néant, alors qu’il avait entrevu avec justesse les maux que le communisme entraînait.

L’exercice du journalisme, la confrontation avec l’actualité ont beaucoup influencé son œuvre littéraire. À travers le journalisme, Camus « dialogue avec le réel » au travers de l’écriture, prenant à bras le corps les causes qui le révoltent :

« De mes premiers articles jusqu’à mon dernier livre, je n’ai tant, et peut-être trop, écrit que parce que je ne peux m’empêcher d’être tiré du côté de tous les jours, du côté de ceux, quels qu’ils soient, qu’on humilie et qu’on abaisse. »

Les apports du journaliste Camus à son œuvre littéraire

On peut souligner de nombreuses correspondances entre les contributions journalistiques de Camus et son œuvre littéraire. Il adorait le journalisme (« la profession de journaliste est une des plus belles que je connaisse ») et cela se sent dans ses œuvres de fiction.

Le style narratif, sobre et journalistique de L’étranger en témoigne ; de même ; son expérience de chroniqueur judiciaire à l’Alger Républicain et au Soir Républicain transparaît dans le procès de Mersault. Camus y critique l’irresponsabilité d’une presse qui a perdu le sens des valeurs.

Citons également le personnage de Rambert dans La Peste, un journaliste qui finit par s’engager dans la lutte contre la peste, allégorie du nazisme, mais qui condamne tous les totalitarismes. Certaines formulations y sont proches de celles que Camus emploie dans sa série d’éditoriaux « Ni victimes ni bourreaux » (1946) de Combat. La spécialiste de Camus Jacqueline Levi-Valensi, dans son commentaire de La Peste, montre que la consonance de pensée entre Combat et l’œuvre littéraire s’exprime en des modulations quasi identiques. Le professeur Guérin, dans ses « Jalons pour une lecture politique de La Peste », souligne les interférences entre la série des éditoriaux de Combat intitulée « Ni victimes Ni bourreaux » et le récit de Tarrou dans La Peste.

La défense d’un journalisme exigeant

Précurseur de revendications déontologiques dans les médias et d’une pensée critique du journalisme avec ses nombreux éditoriaux de Combat consacrés à la presse,Camus détestait la presse à sensation, dénonçait l’instantanéité de l’information, mettait en garde contre les fausses informations et la dictature de l’audimat. « L’important n’est pas d’être le premier, mais le meilleur », écrivait-il. Il défendait et pratiquait un journalisme libre, critique et indépendant. Un journalisme pilier de la démocratie.

Dans un éditorial du 31 août 1946, il exposait son ambition pour la presse : libérer les journaux des servitudes de l’argent et leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de mieux en lui.

Albert Camus reste aujourd’hui une référence pour l’exercice de la profession journalistique en raison de sa conception exigeante du métier, fondée sur la rigueur dans la recherche de la vérité, sur l’indépendance et sur l’honnêteté intellectuelle.

Dans le contexte actuel, marqué par des protestations sociales aux quatre coins de la planète, face aux débordements du néolibéralisme et du capitalisme sauvage qui laissent tant de segments de la population sur le bord de la route, relire les textes journalistiques de Camus peut servir de manuel de résistance, de bréviaire pour les journalistes. Face à la corruption qui mine la vie publique dans de nombreux pays, l’auteur de L’homme rebelle défend comme personne l’importance de la morale dans la politique. Sa devise « La liberté consiste d’abord à ne pas mentir. Là où le mensonge prolifère, la tyrannie s’annonce ou se perpétue » indique le chemin d’un journalisme rebelle.

Dans ses œuvres littéraires comme dans ses écrits journalistiques, Camus se distingue par l’unité et la cohérence de sa pensée, sa sensibilité et son empathie à l’égard des opprimés, sa dénonciation de la souffrance, sa volonté de comprendre et en définitive, son désir de liberté.

Face à la perte de crédibilité des médias, – le dernier baromètre de Kantar-La Croix nous alerte de la défiance des Français envers les moyens d’information qui atteint en France son plus haut niveau depuis 1987 –, l’œuvre journalistique de Camus reste une boussole pour la pratique du meilleur journalisme.

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