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Universités : comment les inégalités se sont renforcées en France et au Royaume-Uni

Des étudiants sur le campus de l'Université Jean-Jaurès de Toulouse, en février 2017. Shutterstock

Les systèmes d’enseignement supérieur en France et au Royaume-Uni connaissent d’importantes turbulences depuis quelques années. Les établissements, les étudiants et les personnels apparaissent de plus en plus vulnérables. Les universités sont en difficulté sur le plan budgétaire, les étudiants luttent contre l’endettement et la pauvreté, et le personnel académique fait face à une perte de pouvoir d’achat (salaires et retraites) et à une précarisation croissante.

Des deux côtés de la Manche, les syndicats enseignants se mobilisent. Au Royaume-Uni, ils revendiquent des améliorations en matière de salaires et de conditions de travail, mettant en avant des contradictions internes au discours qui relie les frais d’inscription élevés au maintien d’un service de qualité. En France, la contestation se focalise sur la dénonciation d’une politique de mise en concurrence au sein de la profession, favorisée par la Loi de programmation de la recherche qui contribue au développement des inégalités internes au système d’enseignement supérieur.

Ces débats relativement similaires en France et au Royaume-Uni concernant les personnels académiques s’articulent autour de deux questions majeures :

Cette convergence des problèmes peut surprendre quand on connait les différences de structures qui existent entre les deux systèmes : le modèle hautement marchandisé et décentralisé britannique s’oppose presque terme à terme au modèle français centralisé et quasiment gratuit (bien que 25 % des étudiants français soient désormais inscrits dans l’enseignement supérieur privé et que des droits d’inscriptions conséquents soient désormais en place dans certains établissements).


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Pourtant, malgré ces différences, nous montrons dans un récent papier que les développements des professions universitaires des deux pays ont suivi des évolutions historiques parallèles, caractérisées par des réponses similaires aux transformations induites par la massification entamée dans les années 1960 et renforcée au début des années 1990.

De l’ère des élites universitaires à l’âge managérial

Sur la moyenne durée (le dernier siècle), trois périodes se dégagent qui correspondant à des configurations organisationnelles successives de la profession académique, en lien avec les évolutions du contexte.

La première période peut être qualifiée d’ère des élites universitaires. Elle représente le mode traditionnel de (re)fondation des universités contemporaines. Du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, elle se caractérise par la permanence du personnel en place, avec un recours limité à une main-d’œuvre de substitution, dont la très grande majorité rejoindra à terme le groupe des titulaires. Dans ces systèmes de petite taille, la profession forme une communauté au sein de laquelle les carrières sont linéaires, même si leur rythme varie dans le temps (un recrutement important limite les possibilités d’entrée de la génération suivante, créant des blocages cycliques). Le marché du travail est à la fois fermé et malthusien.

Oxford, Angleterre
À Oxford, ville réputée pour sa prestigieuse université. Shutterstock

L’ère de la massification fordiste qui suit durant la seconde moitié du XXe siècle est marquée par l’augmentation du nombre des employés permanents, complétée par un recours accru aux employés contractuels (en particulier après la crise des années 1970). Dans cette nouvelle configuration, le nombre de ces derniers dépasse celui du personnel permanent, et les carrières peuvent être temporairement plus rapides (en fonction des besoins de recrutement), mais tendanciellement plus longues (les accès aux positions permanentes sont plus incertains). Le marché du travail est ouvert dans la mesure où une fraction non négligeable du personnel contractuel a la possibilité (mais non la garantie) de rejoindre le groupe du personnel permanent. Cette configuration se caractérise par un lien plus fort entre différentiation du travail académique entre établissements et segmentation professionnelle.

Enfin, l’âge managérial de la seconde massification des années 1990 est associé à l’émergence d’une nouvelle catégorie d’universitaires marginalisés. Les personnels permanents et contractuels ont été complétés par une troisième catégorie de plus en plus nombreuse de travailleurs précaires, travaillant à la pièce et sans contrat, même de moyenne durée.

Les travailleurs permanents ne sont plus majoritaires au Royaume-Uni (45 %). En France, le nombre de travailleurs précaires appelés « vacataires » est plus élevé que le nombre de travailleurs permanents et contractuels. Deux marchés du travail coexistent alors : l’un basé sur le modèle de l’époque fordiste, qui associe un ratio de permanent/contractuel suffisamment favorable pour qu’il puisse être qualifié d’ouvert. L’autre qui rassemble nombre de contractuels et tous les précaires, en marge du premier, et sans liens permettant l’accès au groupe des permanents.

Des inégalités entre établissements du supérieur

Les conséquences de ce « troisième moment » du système sont identiques en France et au Royaume-Uni. La précarisation d’une partie de la main-d’œuvre, la segmentation professionnelle et la différenciation sectorielle en sont les caractéristiques principales, conséquences des tensions fortes produites par une augmentation massive des étudiants dans un contexte de ressources contraintes inégalement distribuées.

La détérioration du ratio entre personnel enseignant et étudiants en constitue la marque la plus immédiate. Elle n’est pas le simple résultat des variations démographiques (le nombre des étudiants fluctue selon une temporalité différente de celles des effectifs enseignants) mais aussi et surtout un effet de la pression financière.

Le recours à l’emploi précaire s’impose comme la principale variable d’ajustement, contribuant fortement à la segmentation de la profession. En France, la diminution du nombre des personnels permanents, impliqués à la fois dans l’enseignement et la recherche coïncide d’abord avec la montée en puissance des personnels permanents uniquement enseignants, suivie par un recrutement massif de « vacataires ».

Au Royaume-Uni, la croissance du personnel sous contrat à durée déterminée et du personnel payé à la pièce a permis d’absorber la massification dans un contexte d’austérité et de financiarisation croissante. Dans les deux systèmes, la question des inégalités devient centrale.

Ce processus de segmentation est également favorisé par un phénomène de différenciation institutionnelle commun aux deux pays. Il ne s’agit plus alors seulement de la question de l’accès à l’enseignement supérieur en général mais du type d’institution dans laquelle sont poursuivies les études.

Les différences des taux d’encadrement entre universités, ou entre universités et autres établissements, reflètent les différences de ressources par étudiants (financières, mais aussi sociales et culturelles) et contribuent à renforcer la stratification sociale. Le cumul s’opère alors entre caractéristiques sociales des étudiants et inégalités de financement des établissements.

Au Royaume-Uni, la différence de ressources et de prestige entre les universités traditionnelles et nouvelles s’est traduite par une disparité significative des taux d’encadrement. Les inégalités sont encore plus prononcées si l’on considère les universités d’élite du Russell Group. En France, les inégalités se situent en premier lieu entre les écoles et les universités, mais aussi de plus en plus entre les universités elles-mêmes.

Finalement, les populations les plus favorisées socialement bénéficient des institutions les mieux financées et les mieux dotées sur le plan pédagogique. À l’inverse, les établissements qui accueillent le public de la massification bénéficient de moindres moyens financiers qui affectent d’autant plus leur fonction d’élargissement social de l’enseignement supérieur.

Des systèmes en croissance sur des fondements inchangés

Cette évolution historique similaire aboutissant à la mise en place d’un double marché soulève la question des conditions dans lesquelles les systèmes d’enseignement supérieur se transforment. Elle permet tout particulièrement de comprendre la façon dont ont été prises en charge les massifications successives des systèmes, indépendamment de la manière dont ils sont organisés.

Les deux systèmes partagent un contexte de restriction du financement public. En France, ceci conduit à un sous-financement chronique à l’origine de la crise actuelle. Au Royaume-Uni, cela permet de comprendre comment l’augmentation des droits d’inscription s’est substituée au financement public, au lieu de permettre un accroissement des ressources, amplifiant les inégalités au sein des établissements et entre eux.


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Dans les deux pays, le choix de la solution la plus économique (une précarisation du personnel) s’est fait sans tenir compte des risques d’inégalités croissantes qu’elle induit, tant pour la profession universitaire que pour les étudiants. D’aucune façon la question d’une réforme structurelle et institutionnelle n’a été envisagée. C’est donc par une simple croissance de systèmes inchangés mais de plus en plus mal financés que les deux pays ont ambitionné de produire les diplômés de plus en plus nécessaires à une société de la connaissance.

Or la résolution des inégalités des chances dans l’enseignement supérieur nécessite une relance combinée de l’investissement public et une réorganisation des systèmes d’enseignement supérieur et de leur personnel académique.

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