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Des personnes âgées attendent leurs vaccins contre la Covid-19, le 1er mars, à Montréal. Les débuts de la campagne de vaccination ont été lents, mais les objectifs des gouvernements restent ambitieux. Sont-ils réalistes? La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

Vaccination de masse : la bataille ne sera pas facile

La vaccination de masse contre le nouveau coronavirus présente des défis importants, voire inédits, dans sa logistique. La bataille scientifique du vaccin a été remportée en quelques mois à peine, la question est de savoir si celle de la vaccination le sera.

Bien que le gouvernement fédéral ait investi plus d’un milliard de dollars dans l’achat de vaccins, le Canada n’a commencé à les recevoir massivement qu’il y a quelques semaines, ce qui a ralenti les débuts de la campagne. À l’heure actuelle, moins de 10 % des Canadiens et moins de 12 % des Québécois ont reçu au moins une dose, ce qui fait que le Canada n’est pas dans le top 40 mondial.

Les objectifs sont cependant très ambitieux : le projet consiste à administrer une dose du vaccin à tous les Canadiens cet été ou au plus tard, fin septembre (24 juin au Québec et en Ontario) sur un territoire aussi vaste que le Canada. Ce court délai a été fixé par le premier ministre Trudeau lui-même.

Ces objectifs sont-ils réalistes ?

Pour y arriver, il faudra accélérer la cadence de vaccination et passer à au moins 51 000 doses en moyenne par jour soient 357 000 doses par semaine contre un maximum hebdomadaire moyen de 250 000 vaccins pour l’influenza.

En tant que professeur de gestion de projet et directeur fondateur de l’observatoire des grands projets de l’Université d’Ottawa, j’étudie la complexité inhérente aux grands projets, dont la trajectoire dévie souvent du plan et peut provoquer leur contre-performance. Mon co-auteur, professeur de sciences de gestion et directeur d’Aix-Marseille Université Éditions, jouit d’une longue expérience dans la logistique d’entreprise. Nous suivons de près l’actualité entourant la vaccination de masse, un projet sans précédent dans l’histoire et d’une grande complexité.

Course contre la montre

La vaccination de masse est devenue une véritable course contre la montre engagée pour contrer l’éclosion de multiples variants (britannique, sud-africain et brésilien, entre autres). Ils sont plus contagieux, parfois plus mortels, mais heureusement, ils répondent bien aux vaccins comme ceux de Pfizer/BioNTech et de Moderna, plus adaptables en raison de leur technologie particulière (dite ARN Messager).

Dans une telle course, la vaccination fait face à beaucoup de complexité et d’incertitude. Il semblerait que 80 % de la complexité d’un projet d’envergure tient à sa double complexité, à la fois intrinsèque et socio-politique. La complexité intrinsèque de la vaccination tient aux vaccins eux-mêmes et aux difficultés de les acheminer, sans pertes de doses, jusqu’aux sites de vaccination massive, aux pharmacies ou au domicile des patients.

La complexité est aggravée par la diversité des situations rencontrées : l’administration d’une dose (Johnson & Johnson) contre deux (Pfizer/BioNTech et Moderna) ; des délais plus ou moins longs recommandés entre les doses (21 jours pour Pfizer/BioNTech, 28 jours pour Moderna même si en pratique, on attend quatre mois) ; des chaînes du froid différentes sur le plan technologique (-70 °C pour Pfizer/BioNTech, — 20 °C pour Moderna, et froid positif pour AstraZeneca et Johnson & Johnson).

À cette complexité de nature logistique, s’ajoute au Canada une complexité socio-politique, en raison de la profusion des acteurs impliqués : le gouvernement fédéral canadien s’occupe de l’approvisionnement sur les marchés internationaux, alors que la vaccination est de compétence provinciale. Chaque province a des façons différentes de faire : par exemple, le Québec a mis à contribution les pharmacies, ainsi que les grandes et moyennes entreprises.

Nicole Picard reçoit une dose du vaccin Moderna du pharmacien Nabil Chikh, le 22 mars à Montréal. Tout comme les entreprises, les pharmacies ont été réquisitionnées pour l’administration du vaccin contre la Covid-19. La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

L’Ontario, de son côté, met l’accent sur les cliniques de vaccination de masse, mais aussi les pharmacies et les sites mobiles dans les quartiers en crise. Pas sûr donc que le Canada ait pu éviter « la confusion d’avoir 13 stratégies différentes à travers le pays », comme le craignait le premier ministre Trudeau dès novembre 2020. En Ontario, le chef du groupe de travail sur la distribution des vaccins va quitter ses fonctions le 31 mars, sous fond de critiques sur la lenteur et les ratés dans la campagne de vaccination.

L’art subtil de faire de la stratégie

Comme n’importe quelle stratégie, la stratégie vaccinale doit constamment être adaptée afin de tenir compte des contraintes logistiques rencontrées sur le terrain. La dernière mise à jour du comité de l’immunisation du Québec témoigne de l’existence d’une politique pour guider l’action, par exemple avec l’absence de choix du vaccin pour les patients.

Selon nous, il manque un plan d’action cohérent au niveau canadien. Ce plan national, qui sans doute reposerait sur une concertation sans faille entre les divers paliers de gouvernement, aurait permis de déboucher, à l’échelle du pays, sur des échéanciers réalistes et convenus par rapport aux approvisionnements et à la distribution des vaccins. Les deux caractéristiques majeures, l’approvisionnement au fédéral et la capacité de distribution des provinces, auraient ainsi été mieux anticipées.

L’exemple américain

La mise au point du « vaccin de l’espoir » représente une percée scientifique majeure, un succès de gestion pour un projet d’innovation livré en moins d’un an. Mais les percées technologiques ne s’accompagnent pas toujours, tant s’en faut, de réussites commerciales ou sociales. Les promoteurs de projets se retrouvent couramment dans une situation bien connue en médecine, que l’on peut résumer par l’adage : « L’opération a été un succès, mais le patient est mort ».

En matière de succès, l’expérience américaine est inspirante tant au niveau du leadership que de la distribution. Les États-Unis ont sans doute été les « cancres » de la pandémie, mais certainement pas de la vaccination. En effet, le pari du président Biden d’administrer 100 millions de doses en 100 jours a été devancé d’un mois. Plus de 20 % de la population ont reçu au moins une dose. Les États-Unis représentent aujourd’hui 30 % du nombre total d’injections effectuées dans le monde. La Grande-Bretagne connait aussi une excellente campagne de vaccination : le 21 mars, le pays enregistrait son record journalier, avec plus de 874 000 doses administrées.

Les deux pays ont un point commun : ils produisent des vaccins, chose que le Canada ne sait plus faire depuis plusieurs décennies. Les États-Unis se sont dotés d’un budget de 18 milliards de dollars et ils ont bénéficié de l’aide logistique de l’armée américaine dans le but de produire et de distribuer 300 millions de doses de vaccins.

La vice-présidente Kamala Harris rend visite à des marines qui préparent des vaccins Pfizer, au centre de vaccination communautaire de Jacksonville, le 22 mars. La campagne de vaccination aux États-Unis est un incroyable succès. AP Photo/Jacquelyn Martin

Le leadership à la fois vertical (par exemple au niveau du gouvernement Biden et des États) et horizontal (au sein des équipes de vaccination sur le terrain) peut lui aussi faire la différence. En clair, la disponibilité des vaccins sur le territoire national, les ressources importantes consacrées à sa distribution rapide, la stratégie, le leadership et la coordination entre les différents paliers de gouvernements et les acteurs de la vaccination sur le terrain expliqueraient le succès américain. C’est ce qu’il faut pour réussir un projet sans précédent dans l’histoire de l’humanité !

Une expérience dont il faudra tirer des leçons

Pour permettre un retour relativement rapide à la « normale », il est essentiel d’adopter une vision globale et systémique de la logistique associée. Quand un projet est pensé, les contraintes logistiques doivent être identifiées pour chacun des maillons de la chaîne. La stratégie de vaccination contre la Covid-19 a mis en lumière que si l’on ne planifie pas dès le départ les « routes » que les vaccins vont prendre (en gestion de projet, on parle d’options de mise en œuvre), chacune avec des contraintes particulières, le risque d’échec est là.

Les « vaccinodromes », ou sites de vaccination massive, comme le Stade olympique ou le Palais des congrès de Montréal, permettent de procéder à des groupages de livraison sur un nombre réduit de points de réception, avec des volumes importants, ce que de très nombreux transporteurs savent réaliser sans difficulté.

Des personnes âgées arrivent sur les lieux de la clinique de vaccination du Stade olympique, à Montréal, le 3 mars. Ces sites de vaccination massive ont l’intérêt de réduire les points de réception avec des volumes importants. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

En revanche, l’utilisation de pharmacies et de sites mobiles exige des tournées de livraison « capillaires » avec des volumes faibles, et un savoir-faire très particulier aux mains d’un nombre plus réduit d’opérateurs logistiques. Cela veut dire que nous sommes en présence de plusieurs réseaux logistiques s’appuyant sur des compétences différentes. Compte tenu de cette complexité, chacun des réseaux doit être géré comme un système cohérent, en soulignant l’interaction entre ses différentes composantes.

L’opération vaccination de masse sera-t-elle un succès ? L’avenir — très rapproché — nous le dira. Il s’agit là d’une vaste pratique pour les prochaines pandémies, mais aussi pour les changements climatiques, dont les bouleversements ne manqueront pas de se faire sentir dans les prochaines années.

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