Voici venir l’homme bionique : quand les bio-hackers inspirent le marché

Main bionique. Labfab/YouTube

L’adoption de la technologie bionique par une société est souvent perçue comme une contre-utopie. Et pourtant, elle se manifeste tout autour de nous… par la faute des lois du marché.

Philosophie punk

Les bio-hackers sont des individus qui appliquent au monde biologique la philosophie des « bidouilleurs » informatiques, le plus souvent en travaillant sur des projets similaires au sein de communautés en ligne. Les « grinders » sont un groupe particulièrement intéressant. Ses membres essaient de pirater leur propre corps grâce à des opérations technologiques.

Un exemple : afin d’enregistrer et de diffuser ses propres données biologiques, un « Grinder » a fait greffer dans son bras un dispositif appelé Circadia, de la taille d’un grand téléphone mobile.

Beaucoup de « Grinders » agissent ainsi parce qu’ils s’identifient à une philosophie qui vise à améliorer l’humain au-delà de ses actuelles limitations, essentiellement grâce à la technologie. Comme la plupart des « Grinders » travaillent hors des institutions existantes et comme l’étrangeté – voir le côté gore – de ce qu’ils font est généralement perçu comme une contre-culture, ils sont fréquemment assimilés à un genre de science-fiction dystopique et bio-punk.

Assimilation technologique

Les bio-hackers ont le sentiment de retirer divers avantages de leurs productions, parmi lesquels la connaissance de soi (au sens physiologique). Cette valeur ajoutée intéresse aussi certains groupes de consommateurs, comme les gens malades, les athlètes, les personnes qui pratiquent le jeûne, ce qui donne potentiellement à ces technologies la possibilité de devenir un marché de masse. Et pourtant, nombre de ces innovations restent ignorées par le commerce traditionnel, pour cause de résultats relativement mauvais ou pour cause de coûts de revient prohibitifs. Dans le cas des technologies bioniques s’ajoutent des préoccupations supplémentaires concernant leur sécurité et leur caractère impressionnant pour les hypersensibles.

Quand ce genre d’innovations, même sous une forme encore peu développée, profite à une niche d’utilisateurs, on leur consacre du temps, de l’argent, et on prête attention à leur évolution. Au fil du temps, les produits se modifient, s’améliorent jusqu’à atteindre finalement le seuil requis pour être proposés au grand public. Cette progression est celle du « dilemme de l’inventeur », selon l’expression du professeur en management Clayton Christensen : les produits moins élaborés sont poussés en avant par les utilisateurs de niche, qui sont ensuite, une fois qu’ils sont suffisamment performants, adoptés à grande échelle.

Bracelets fitness.

Alors, allons-nous, dans un futur prévisible, commencer à voir apparaître des technologies de bio-hacking ? Elles sont déjà là et beaucoup d’entre nous s’y trouvent actuellement soumis. Pour optimiser et améliorer notre corps, des dispositifs de mesure de la condition physique comme Fitbit, Nike+ ou Withings Pulse captent et enregistrent en temps réel nos données biologiques. Ces dispositifs ont été inspirés par des pionniers bio-hackers qui, il y a des décennies, faisaient partie d’un mouvement « Se quantifier soi-même ».

Alors que beaucoup trouvent grotesques les innovations de bio-hackers comme l’appareil Circadia, l’amélioration graduelle de ces dispositifs – plus petits, moins chers et moins intrusifs – signifie qu’ils deviennent capables de séduire une clientèle massive.

Où sont donc les sociétés bio-hackers ?

« Le dilemme de l’innovateur » continue en suggérant que les entreprises de niche développant ces technologies risquent de mettre le marché sens dessus dessous et d’attirer de gros acteurs commerciaux. Tel n’a pas été le cas jusqu’à présent et vraisemblablement cela ne devrait pas arriver. Alors qu’actuellement, il existe une multitude d’appareils de mesure de condition physique, ceux qui connaissent le plus grand succès sont fabriqués par de grosses firmes comme Nike ou par des entrepreneurs qui ne font pas partie du mouvement bio-hacker traditionnel (par exemple Withings).

Il y a de nombreuses explications au fait que les biohackers eux-mêmes n’ont pas mis la main sur le marché. Primo, la technologie de ces dispositifs de mesure est relativement simple, ce qui rend difficile aux bio-hackers de protéger leurs inventions grâce à des brevets ou en gardant le secret. Cela signifie que d’autres n’ont pas eu grand mal à imiter leurs produits. Deuxièmement, la plupart des bio-hackers des débuts ne s’intéressent pas au potentiel commercial de leurs inventions et les distribuent gratuitement sur les forums sociaux et utilisent des wikis comme biohack.me. Troisièmement, tandis que le modèle de Christensen est fondé sur un chamboulement du marché, les traqueurs de fitness et consorts n’ont pas bouleversé un marché déjà existant, mais ils en ont créé un nouveau.

Avant que se répandent ces instruments, la plupart des gens ne se préoccupaient pas de leurs données biométriques (à l’exception toutefois du poids et de la taille) et sauf en cas de maladie comme le diabète. Résultat, nous avons vu apparaître au sein du grand public une demande généralisée de technologies de niche, issues de la contre-culture, sans que pour autant cela provoque un désordre commercial, mais au contraire crée un nouveau marché.

Un futur post-humain ?

A quand, le cerveau augmenté ? Gengiskanhg/ Wikipédia, CC BY-SA

Jusqu’à présent, bien d’autres technologies des bio-hackers n’ont pas encore pénétré le marché de masse. Pour n’en citer que deux, les aimants implantés et les dispositifs modifiant le cerveau. Alors que ces dispositifs peuvent paraître effrayants sous leur forme actuelle, la demande du grand public est bien réelle pour réclamer des capacités extra-sensorielles et cognitives supplémentaires. Ce qui signifie qu’il n’y a plus qu’à attendre quelques ajustements mineurs pour rendre ces inventions commercialisables.

Cependant, pour la plupart des bio-hackers, leur activité est une fin en soi. Attendons-nous donc à ce que ces innovateurs de la contre-culture continuent de développer leurs curieuses créations au cours des années à venir.

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