Davos : un premier pas vers la guérison du capitalisme ?

L'observation des débats a permis de mesurer la place grandissante de la question de l'environnement dans le discours des grandes entreprises. Fabrice Coffrini / AFP

« Le capitalisme tel que nous le connaissons est mort ». En prononçant ces mots lors de la 50e édition du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, Marc Benioff, PDG de Salesforce.com, s'inscrit dans une désormais longue liste de personnalités faisant le constat des limites du système capitaliste, et de sa nécessaire évolution.

Dès 2011, Michael Porter et Mark Kramer – deux célèbres professeurs de Harvard que nul ne saurait suspecter de défiance idéologique vis-à-vis de l'économie de marché – évoquaient déjà un «capitalisme en état de siège», entraîné par des entreprises dont les pratiques sont suspectées de «prospérer au prix d'un accroissement des problèmes sociaux, environnementaux et économiques».

« Le capitalisme tel que nous le connaissons est mort », a déclaré Marc Benioff, PDG de Salesforce.com, le 21 janvier dernier lors du Forum économique mondial (World Economic Forum).

Il n'y a donc rien de particulièrement novateur, prophétique ou révolutionnaire, à prédire (ou à souhaiter) l'extinction d'une forme de capitalisme fondé sur une surexploitation de ressources naturelles finies, générateur d'externalités négatives sur le plan environnemental, social et sur celui de la santé.

Défaillance des marchés, impuissance des États

À Davos, les grandes entreprises sont venues au chevet de ce grand malade. Face à elles, un défi homérique : celui d'inventer et de proposer dans la mesure du possible, un «capitalisme vert» (et responsable), et à travers lui, tracer les sentiers d'une croissance soutenable.

Mais comment relever ce défi alors que, d'une part les mécanismes de marché semblent défaillants et d'autre part, que même la France – pays qui accueillait en 2015 la COP21 qui a enfanté des « accords de Paris sur le climat » et dont le président actuel s'était fait le premier des promoteurs («make our planet great again») – vient de réviser à la baisse son plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre à horizon 2023 ?

Si les grandes entreprises semblent à ce point désarmées face au problème de la transition, c'est qu'elles prennent peu à peu conscience de la défaillance structurelle des mécanismes de marché.

Tout d'abord, les progrès techniques, certes réels, reposent sur un processus long et incertain qui s'accorde mal avec l'urgence de la situation (nous y reviendrons).

Ensuite, les investisseurs continuent de privilégier la rentabilité de court terme, même lorsque cette rentabilité est à chercher auprès d'entreprises dont le bilan énergétique est pour le moins perfectible. Les capitalisations records des géants du numérique en sont un marqueur indéniable.

Infographie: Une décennie de montée en puissance pour les GAFAM | Statista Vous trouverez plus d'infographie sur Statista

Dans le même ordre d'idée, lors de son audition auprès de la Commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale, Isabelle Kocher, directrice générale d'Engie, soulignait que le repositionnement du groupe industriel énergétique français, en tant qu'acteur de la transition énergétique, se faisait sous la pression des marchés pour qui une durée de trois ans était probablement le maximum acceptable.

Enfin, la transition exige un déclassement massif d'actifs productifs installés dans les industries les plus émettrices (énergie, transport, bâtiment, etc.). Or, on imagine sans mal les effets qu'aurait un tel déclassement sur les marchés financiers et, à ce jeu, les gestionnaires d'actifs, mais aussi les fonds de retraite et d'assurance, se retrouveraient en première ligne.

Or, quand les mécanismes de marché sont défaillants, il est du ressort des États d'aiguiller les investissements, à travers les dépenses publiques, mais aussi les taxes comportementales (pigouviennes), les mécanismes incitatifs, les normes, et la législation.

Problème : que reste-t-il des capacités réelles d'action des États quand ceux-ci sont surendettés et lorsque les taxes et autres mesures environnementales sont de moins en moins bien acceptées par les populations, notamment les plus fragiles ? Car là réside le drame de la situation : l'effort qu'exige la transition semble inversement proportionnel au niveau de revenus. Et ce, que l'on se situe sur une base nationale ou internationale. Face à l'impuissance palpable des États, la tentation est alors forte de se tourner vers les instances internationales.

Les ODD, un exemple d'insuffisance

Au-delà du débat concernant leur affaiblissement actuel (présumé ou réel, conjoncturel ou durable), les institutions internationales paraissent être le niveau de décision le plus naturel compte tenu des enjeux que porte la transition. Le dérèglement climatique, les externalités négatives liées aux activités humaines, et leurs conséquences socio-économiques effectives et potentielles, ne connaissent pas de frontières.

C'est ce constat qui a poussé l'ONU à établir, en septembre 2015 (après deux années de négociations), 17 Objectifs de développement durable (ODD), donnant aux 193 pays signataires une «marche à suivre pour parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous». Les différentes feuilles de route sont échelonnées à horizon 2030, notamment pour permettre au tissu productif une transition aussi graduelle que possible.

Or, une récente étude de Novethic et du cabinet B&L nous montre que, si les ODD ont manifestement fait leur chemin au sein des entreprises françaises (68 % du SBF 120 le mentionne dans ses documents), 71 % d'entre elles avouent essentiellement les mobiliser pour des raisons de mises en conformité vis-à-vis des attentes des agences de notation et des investisseurs. Ces mêmes investisseurs qui estiment malgré tout que ces données sont insuffisantes pour prendre des décisions

Les raisons motivant l'utilisation des ODD. B&L évolution

Traduction : la politique RSE (responsabilité sociétale des entreprises) de nombre d'entreprises – qui en reste souvent davantage à l'étape des mots qu'à celle des lourds chantiers de transformation – est une condition de plus en plus nécessaire pour dialoguer avec les investisseurs. Mais, c'est bien la question de la profitabilité qui reste largement prépondérante pour comprendre les décisions d'investissement. En cela, les ODD semblent insuffisantes pour infléchir réellement les stratégies, et in fine l'impact écologique et social, des entreprises.

Innovation, pragmatisme et résilience

Reste, enfin, la question de l'innovation. Parmi les éléments de réflexion à retenir de l'ouvrage Bureaucratie de l'anthropologue américain David Graeber, figure la question du temps que met le progrès technique à émerger et à se diffuser, ne serait-ce que parce qu'il bouscule les intérêts établis. Dès lors, le progrès technique souffre d'une lenteur relative face à l'urgence climatique et au risque d'une 6ᵉ extinction de masse.

L'urgence climatique s'impose à tous – individus, entreprises et États – sans distinction. Ce qui implique que chacun doit prendre sa part. On attend des plus grandes entreprises – celles dont les activités émettent le plus de GES comme celles qui en dépendent de façon indirecte – un engagement qui aille au-delà de leur communication corporate ou de leurs inquiétudes médiatiques. Car si le mur climatique – et ses conséquences funestes – venait à nous heurter faute de n'avoir su arbitrer avec sagesse entre les intérêts immédiats et la préservation du temps long, l'heure sera à la survie et à la reconstruction, non aux procès en hypocrisie ou en incompétence !

Face à cette sinistre situation, il n'y a point de fatalisme. Au-delà des propos de Marc Benioff dont nous nous faisions l'écho en introduction, l'observation des débats à Davos nous a permis de mesurer tout le chemin parcouru (sans occulter celui qui reste à parcourir) depuis une décennie pour faire infuser la nécessité d'intégrer l'environnement dans le discours des grandes entreprises mondialisées, à défaut – pour l'heure – de toujours les retrouver dans leurs pratiques.

Et si les remèdes aux maux structurels dont souffre l'économie mondiale sont complexes et nécessitent des consensus à la fois longs et douloureux, le patient semble enfin sorti du déni. Ne dit-on pas qu'il s'agit là du premier pas vers la guérison ?

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