En 2019, l’obsession budgétaire prévaut toujours sur les enjeux climatiques

La vision comptable et court-termiste des États interdit aujourd'hui de bien poser les problèmes. Maradon 333 / Shutterstock

Selon les dernières estimations de l’Insee, la dette publique française s’établissait à 2 358,9 milliards d’euros au premier trimestre, soit 99,6 % du PIB. Conséquence de 45 exercices budgétaires déficitaires consécutifs, cette dette réduit nos marges de manœuvre à un moment pourtant décisif de notre histoire collective – même si le déficit devait être légèrement supérieur aux anticipations dans le budget 2020. Car, comment pourrions-nous seulement espérer répondre efficacement aux grands enjeux du XXIe siècle, transition écologique en tête, si l’État stratège reste enfermé dans une vision comptable et court-termiste de ses finances, jusqu’à poser en objectif majeur le fait de stabiliser la dette en deçà de la barre symbolique des 100 % du PIB ?

S’offrir un horizon et des objectifs communs

Or, une telle vision nous interdit de bien poser les problèmes. Quel meilleur exemple pour l’illustrer que celui de la dette des nouveau-nés français ? Selon les chiffres couramment avancés par nos dirigeants et certains économistes, chaque bébé qui naît en France aurait déjà contracté une dette de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Outre de passer sous silence la question de l’actif de la France (chaque nouveau-né hérite aussi d’une fraction de notre patrimoine national), une telle approche est inadéquate à deux égards. D’une part, parce que si notre inaction nous amène à hypothéquer l’avenir de ce nouveau-né, il sera bien en peine de s’acquitter de sa dette. D’autre part, parce qu’un tel problème ne saurait tolérer la lecture statique qu’impose un indicateur mélangeant indifféremment des stocks et des flux.

« Dette de la France : idées fausses et vérités cachées », Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision chez Xerfi (Xerfi canal, 2018).

Plusieurs générations succéderont à celle qui voit le jour actuellement, et elles seront solidaires de l’actif, comme du passif. Dès lors, ces milliers d’euros d’endettement individuel devraient être dilués sur n générations, n correspondant à l’espérance de vie – potentiellement infiniment longue – de l’État. Pour l’ensemble de ces raisons, la question n’est pas tant de savoir à quel horizon la dette de l’État doit être remboursée, mais de savoir comment offrir un horizon à cet enfant qui est né, et à tous ceux restant à naître.

Le spectre d’une crise sans frontière

Cette question a une résonance toute particulière alors que le 23 septembre prochain s’ouvrira l’édition 2019 du Climate Action Summit, durant laquelle les États devront préciser leurs engagements pour faire face à l’urgence climatique. Or, selon le dernier rapport du GIEC, contenir la progression de la température globale à +1,5 degré ne peut s’envisager sans une réduction drastique de 45 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030.

Inondations à Jakarta, qui ne sera plus capitale de l’Indonésie en 2040. Findracadabra/Shutterstock

Cet objectif revêt une importance cruciale alors que les cris d’alarme émanant de la communauté scientifique se multiplient. Mentionnons, par exemple, la montée des eaux sur les côtes (qui a même récemment poussé l’Indonésie à envisager de déplacer sa capitale de Jakarta, directement menacée, vers Bornéo à horizon 2024), l’effondrement des rendements agricoles, ou encore les pénuries d’eau potable entraînant des conflits d’usage, y compris dans les pays européens.

Un changement de paradigme aussi brutal aurait des répercussions majeures tant du point de vue humain qu’économique, provoquant des vagues migratoires d’ampleurs inédite, tout autant que de vives tensions internationales sous fond de contrôle de l’eau ou des gisements de matières premières, notamment des métaux rares.

« La guerre des métaux rares avec Guillaume Pitron » (France Culture, 2018).

Le scénario de crise qui se profile n’aura de frontière ni géographique, ni générationnelle. Un article publié dans la revue scientifique américaine PNAS en 2018 fait d’ailleurs état que, même en respectant les accords de Paris, la Terre connaîtra des réactions en chaîne qui conduiront à des augmentations de température de +4 à +5 degrés par rapport à la période préindustrielle.

Quelle que soit l’ampleur de la crise, nous pouvons néanmoins nous donner collectivement les moyens de l’infléchir. Or, la transition écologique se heurte à un problème structurel de financement, à plus forte raison en Europe où le Pacte de stabilité et de croissance oblige les États à une gestion rigoureuse de leurs finances.


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Résumons-nous. D’un côté, la préservation des ressources et écosystèmes nécessaires à la vie humaine. De l’autre, des équations budgétaires à équilibrer et des dettes à rembourser. Certains chercheurs y voient tout le « dilemme » de l’écologie politique.

D’autres, un décalage vertigineux entre les enjeux et les moyens d’action réellement mis en œuvre. Si l’enjeu est d’éviter une sixième extinction de masse, pourquoi se priver de politiques publiques plus ambitieuses et déterminées fléchées, par exemple, vers la rénovation thermique des logements, la résilience des villes, la mise à l’échelle des transports en commun, ou encore la création de filières d’excellence hydrogène/méthanisation ?

Des décideurs qui jouent au poker

L’inaction est d’autant plus préoccupante que, outre de générer un retour sur investissement positif et d’apporter leur contribution à la lutte contre le réchauffement climatique, les investissements de cette nature sont également des remparts à divers conflits sociaux. Il est désormais admis que l’élévation des températures a des conséquences politiques qui peuvent favoriser l’instabilité et l’insécurité, et expliquer la recrudescence des meurtres, viols, larcins et autres crimes et délits. Au-delà, un scénario funeste s’esquisse : la raréfaction des ressources pourrait entraîner des situations de stress extrêmes sur les marchés et aboutir à des conflits sociaux et armés majeurs.

Nous en sommes déjà témoins en Syrie. Et un juste devoir de mémoire nous rappelle d’ailleurs que de la Révolution française aux empires ottoman et romain, de nombreux cycles conflictuels du passé peuvent être expliqués à travers le prisme de la raréfaction des ressources et/ou des épisodes climatiques remarquables. Voulons-nous vraiment croire que des causes identiques pourraient aboutir à des résultats différents ?

D’une certaine façon, la situation dans laquelle nous nous trouvons est à rapprocher de la réflexion du joueur de poker placé en situation d’incertitude. Sa première option est de « payer pour voir » pour se donner une chance d’empocher le pot, mais aussi au risque de tout perdre. À l’inverse, sa seconde option consiste à « se coucher » pour s’acheter du temps à la table, glaner de l’information, et choisir des coups moins incertains.

Ramené à notre problématique, « payer pour voir » pousserait nos dirigeants à poursuivre un business as usual qui a toutes les chances de maximiser les profits de court terme, mais aussi d’hypothéquer le long terme. A contrario, ces derniers pourraient faire le choix de réviser leur stratégie, de « s’acheter du temps », ce qui en l’espèce pourrait se traduire par une action coordonnée à l’échelle planétaire et une modification de quelques règles du jeu institutionnel. La principale difficulté réside dans la réconciliation entre le temps long de la nature et le temps court de l’économie, des (dirigeants) politiques et des citoyens.

Cette tension avait d’ailleurs été formulée dès 1975 par l’anthropologue Margaret Mead qui déclarait alors :

« Si les peuples du monde ne font pas l’effort de saisir les conséquences démesurées et à long terme de ce qui semble d’abord être de petits choix instantanés, la planète tout entière pourrait être en danger ».

Or, ni les mandats politiques, ni les cycles économiques, ni même la vie humaine ne présentent un horizon suffisamment long pour mettre en cohérence les activités anthropiques avec le temps long que la nature exige. Aucun individu, aucune entreprise, ni même aucun État, aussi responsable soit-il dans sa politique, son mode de production ou de consommation, n’a le pouvoir d’infléchir la tendance en agissant unilatéralement. Face à cet abîme d’impuissance, la tentation est encore plus grande de privilégier l’individualisme de court-terme, de garder les choses en l’état même quand on les sait contraires à l’intérêt général.

Le fait que les externalités négatives les plus manifestes aient d’abord touché les populations lointaines a également largement contribué à un certain immobilisme doublé d’une illusion dans les pays occidentaux : à force d’inertie, le manège continue de tourner, mais la fête est finie depuis longtemps.

Pas de salut sans revigorer les institutions

Le constat est là : le mur climatique et toutes ses conséquences les plus funestes ne pourront être évités sans le concours d’institutions supranationales fortes et pérennes, qui résistent aux lobbys, aux salves politiques, et aux intérêts d’individus d’abord soucieux d’eux-mêmes. Plus que jamais, leur mission ne doit pas être de veiller scrupuleusement au respect de traités archaïques, mais de fédérer les acteurs, de catalyser le progrès, de faciliter l’émergence de nouveaux marchés et compétences, tout en accompagnant le déclin de l’héritage des révolutions industrielles. Et plus que jamais, notre devoir est de les renforcer plutôt que de les affaiblir, quand bien même souffleraient fort les vents du protectionnisme, du nationalisme et de l’obscurantisme.

Les institutions internationales sont les seules en capacité d’orienter l’économie vers des modes de production et de consommation qui préservent un avenir, pour les générations actuelles comme futures. Non pas en justifiant toutes nos inactions par la dette qu’elles auraient à supporter, mais tout au contraire en finançant de façon massive et immédiate la lutte contre le changement climatique qui est seule garante d’avenir.

Tandis que le péril climatique nous aspire, la dette publique continue d’être présentée comme un fardeau et d’être combattue par les instances européennes. Au moment de conclure cet article, osons quelques questions : serons-nous capable de faire face au jugement de nos enfants si nous n’avons d’autre justification à notre inaction qu’une règle budgétaire ne reposant sur aucun fondement économique, fixant arbitrairement à 3 % du PIB le plafond d’endettement annuel ? La nature des enjeux ne mériterait-elle pas que les dépenses fléchées vers la transition écologique soient sorties du Pacte de solidarité et de croissance ? Car à quoi bon s’alarmer de l’endettement des générations futures si nous créons, hier comme aujourd’hui, les conditions de notre propre extinction ?