Débat : Et si l’on s’inspirait de l’ethnologie pour changer la formation des élites ?

Créée en 1945, l'Ecole nationale d'administration est régulièrement taxée de former des élites déconnectées des réalités. Patrick Herzog/AFP

Alors que se termine le grand débat initié par le président de la République Emmanuel Macron, voilà qu’est à nouveau remise en cause la fameuse École nationale d’administration (ENA), tremplin vers les plus prestigieux services de l’État. Faudrait-il la supprimer ? La transformer ? Et beaucoup s’interrogent, à juste titre, sur les lacunes dans la formation des hauts fonctionnaires.

Leur cécité sur les modes de vie des gens ordinaires serait due, dit-on, à leur origine sociale. Sans doute la plupart des hauts fonctionnaires sont-ils des « héritiers » issus des classes supérieures de la société. Mais diversifier les origines des candidats à ces formations d’élite ne suffira sans doute pas à les doter d’une vision plus réaliste de la société et du monde.

Leur permettre en revanche d’ouvrir les yeux sur le quotidien des autres est en revanche une voie à envisager. Comment faire ? On pourrait par exemple introduire dans ces cursus une enquête de terrain, où les élèves devraient s’immerger dans un milieu éloigné de leurs relations sociales habituelles.

Observation participante

La cause semble entendue et rallier tous les suffrages si l’on entend par là un stage de quelques jours dans une mairie, auprès d’un organisme public situé en province ou dans une lointaine banlieue. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Il faudrait plutôt s’inspirer des enquêtes pratiquées par les ethnologues. Pour connaître la société qu’ils étudient, ceux-ci ont mis au point des méthodes fondées sur le temps long et une grande proximité avec la population. S’agit-il de transformer les énarques en ethnologues ? Non pas mais, plus modestement, de réinvestir les acquis de cette discipline et de fournir un enseignement portant sur les thèmes à aborder.

L’enquête doit être de longue durée : on se contentera ici de quelques semaines, d’un mois (ce qui est déjà beaucoup dans un cursus universitaire), quand des ethnologues patentés consacrent de nombreuses années à l’étude d’une société. Il convient alors de vivre avec et comme les autres : pas question de rentrer le soir à la sous-préfecture locale ou, si l’on fait son enquête à l’étranger, au consulat le plus proche où des pairs bienveillants apaiseront les tourments ressentis.

« À Rome, fais comme les Romains », dit le dicton qui est devenu un principe de l’enquête anthropologique. Les maîtres mots de cette démarche sont « l’observation participante » : observer directement, et non pas construire son savoir d’après des sources secondaires, participer dans la mesure de ses compétences et en accord avec la population. Cette relation vécue à un terrain, où l’on procède par écoute, par entretiens souples et non-directifs, et non par des questionnaires auxquels bien des interviewés répondent par ce qu’ils pensent qu’il faut penser plutôt que par leurs convictions propres.

Expérience fondatrice

Il s’agit, par cette méthode empathique, d’arriver à vivre et à penser comme si nous en étions, de parvenir à se représenter ce que l’autre peut ressentir. Pour dire les choses autrement, reprenons les termes de l’anthropologue Dan Sperber ; selon celui-ci le chercheur tente d’accorder « ce qu’il pense que les gens pensent avec ce qu’il pense que lui-même penserait s’il était vraiment l’un d’eux ». De la proximité donc mais aussi de la distance pour s’étonner de ce qui semble aller de soi.

Enquêter dans sa propre société, y compris dans des milieux éloignés, est d’autant plus difficile que nous sommes plus ou moins familiers des pratiques et des codes. Le dépaysement total qu’éprouve l’ethnologue sur un terrain lointain fait ici défaut. Clyde Kluckhohn, un anthropologue célèbre, écrivait à juste titre que « le poisson est mal placé pour découvrir l’existence de l’eau » et le grand philosophe Ludwig Wittgenstein rappelait tout aussi justement qu’« on est incapable de remarquer quelque chose parce que ce quelque chose est toujours devant nos yeux ».

L’étonnement, la distance doivent donc se conjuguer à la proximité et à la participation. Formerions-nous ainsi des hauts fonctionnaires répondant mieux à leur mission ? Sans doute et en tous cas des citoyens plus sensibles au quotidien de leurs contemporains. Quelle que soit la carrière de ces étudiants, cette enquête de terrain demeurera, en tous cas, une épreuve fondatrice, fortement inscrite dans la mémoire, une référence quand il s’agira d’envisager une réforme ou de répondre à des revendications.