Des policiers fragilisés et en mal d’écoute, au bord de la rupture

Clash entre policiers et gardiens de prison aux Baumettes, à Marseille, le 22 janvier 2017. Boris Horvat/AFP

Les policiers français ne cessent de clamer leur malaise et leur mal-être, non seulement à chaque fois que survient un conflit violent avec des groupes de jeunes ou de moins jeunes qui marque l’actualité, mais également lors des enquêtes ou consultations réalisées par les administrations, les syndicats ou les chercheurs.

Une protestation permanente

Pour les plus anciens, la « grogne » policière n’est pas un phénomène neuf, les professionnels ayant toujours reproché à leurs hiérarchies de ne pas comprendre leurs problèmes de terrain, aux magistrats de les ignorer, et au public de ne pas les « aimer ».

Ainsi, les manifestations de policiers n’ont jamais vraiment cessé depuis au moins au moins 40 ans : que ce soit par exemple en 1983 devant les fenêtres du ministre de la Justice Robert Badinter, en 2001 suite au meurtre de deux policiers par un récidiviste, Jean Claude Bonnal, en 2004 devant le ministère des Finances pour protester contre les restrictions budgétaires, ou en décembre 2016.

La protestation policière fait ainsi partie du paysage permanent du monde de l’Intérieur, au même titre que l’omniprésence des syndicats dans la gestion du ministère ou la persistance de croyances floues sur la délinquance, par exemple la montée en puissance de la violence ou la jeunesse toujours plus précoce des délinquants.

Proche du point de rupture

Faut-il pour autant relativiser la portée de ces protestations et malaises policiers ? Outre le fait que, dans ce domaine comme dans d’autres, l’accumulation de mauvaise humeur et de désappointement alimente une spirale infernale, rendant de plus en plus probable des réactions de désengagement ou de violence des professionnels, de nombreux points amènent à considérer que nous sommes peut-être proches d’un point de rupture, aux conséquences imprévisibles mais potentiellement graves.

Les facteurs extérieurs à l’institution et qui participent à cette tension croissante sont bien connus : maintien d’une délinquance qui semble toujours incontrôlable, même si tous les indicateurs montrent qu’elle a tendance à baisser sur le moyen terme et le court terme ; menace terroriste pérenne qui touche directement et personnellement les policiers, et que le meurtre de deux policiers à leur domicile dans les Yvelines, en juin 2016, n’a fait que renforcer ; incompréhension entre policiers et citoyens qui rendent le travail au quotidien difficilement supportable.

Néanmoins, à côté de ces facteurs externes, d’autres – liés au fonctionnement des institutions policières – viennent conforter ce désarroi des fonctionnaires de terrain.

Un monde clos difficilement gouvernable

Si, individuellement, beaucoup de ces policiers, au même titre que nombre de hauts fonctionnaires en charge au ministère de l’Intérieur, ont des réponses intéressantes à apporter au malaise policier, on constate que, collectivement, ces femmes et ces hommes ont du mal à fonctionner ensemble, et encore plus à élaborer – ensemble – des solutions fondées sur les analyses des uns et les expériences des autres.

Face à l’extérieur, le monde de l’Intérieur semble homogène et cohérent – ce qui alimente les idées de [stratégies policières complotistes]. La mise en accusation fréquente de la Justice, bouc émissaire est utile au maintien de cette image de cohésion, que ce soit à travers les syndicats prompts à dénoncer le « laxisme » judiciaire ou à travers un premier ministre qui pour présenter le projet de police de sécurité du quotidien, insiste sur le renforcement de la sévérité et des peines de prison.

Mais, en interne, les ambitions individuelles, les jeux corporatistes, les logiques bureaucratiques et politiques structurent un système de fonctionnement assez peu rationnel qui rend l’ensemble difficilement gouvernable.

Une autonomie de fait qui gêne la hiérarchie

Ensemble très hiérarchisé et très centralisé, la Police nationale fonctionne sur le principe d’une séparation entre conception du travail et exécution de celui-ci. Les chefs donnent des ordres auxquels sont supposés se conformer les personnels de terrain.

Dans les faits, cette fiction de gouvernement autoritaire se heurte à un phénomène bien connu dans les bureaucraties et qui se révèle particulièrement pertinent dans le cas de la police : le caractère discrétionnaire de l’exercice de la profession au quotidien, alors même que la hiérarchie n’y est pas ou très peu présente.

Un policier peut voir ou ne pas voir un délit, effectuer un contrôle de manière plus ou moins poussée, aborder les gens sur un mode amical ou agressif. Il est finalement assez maître de son travail, sa contrainte principale étant de justifier ses actions ex post devant ses chefs.

Conscients de leur manque d’emprise concrète, les responsables hiérarchiques ont, depuis longtemps, multiplié les outils pour contrecarrer l’autonomie de fait de leurs subordonnés : exigences de rapports multiples et tatillons, directives non moins nombreuses et détaillées, et surtout, depuis le début des années 2000, exigences statistiques.

Manifestation de policiers à Champigny-sur-Marns, le 2 janvier 2018. Thomas Samson/AFP

Les policiers sont contraints de se plier à des normes de productivité – la culture du chiffre – sans que celle-ci corresponde aux attentes des populations ou bien à leur propre estimation des priorités. Les personnels de terrain ressentent de la défiance à leur égard se sentent infantilisés par leur hiérarchie. Déconnectés d’une partie de la population qui n’a plus confiance en eux, ils se sentent isolés de leurs tutelles qui poursuivent des buts qui leur semblent peu légitimes eu égard à leurs préoccupations personnelles.

La même défiance touche aujourd’hui les syndicats policiers, indispensables pour le policier qui veut obtenir une mutation ou bien être défendu s’il passe en commission de discipline, mais qui sont en général l’objet de vives critiques : eux aussi se seraient « bureaucratisés ». Les permanents les plus anciens sont dénoncés comme profitant du système.

Une vulnérabilité qui s’exprime de plus en plus ouvertement

Face à ce sentiment de ne pas être soutenus en interne, les policiers, autrefois muselés par une fierté corporatiste qui les empêchait de confier leur désarroi au public, expriment – depuis les manifestations de 2001 – leur peur et – depuis celles de 2016 – leur « usure ».

Loin de l’image du policier insensible que renvoyaient leurs aînés, les policiers d’aujourd’hui confient volontiers leur vulnérabilité. Ils cherchent avant tout à se protéger d’une société qui, malgré les sondages qui disent le contraire, les rejettent, pensent-ils, mais aussi d’une hiérarchie – des commissaires aux préfets – qui les mépriserait tout en craignant les réactions d’un corps lassé et excédé par les stratégies peu claires auxquelles il est soumis depuis plusieurs années.

De ce fait, les policiers se replient sur eux-mêmes, et sur un métier idéalisé qui serait débarrassé de toute contrainte, comme le montre le débat sur les tâches indues. Les policiers voudraient définir seuls, indépendamment des attentes du public, ce qui relève du « vrai métier de police » et rejeter tout ce qui ne leur convient pas.

Un risque de désengagement

De tout cela, il ne peut pas sortir quelque chose de positif. Deux types de mouvements sont à craindre : soit une réaction de rejet amenant à des protestations de plus en plus vives, voire à des dérapages lors d’affrontement ; soit au contraire un effondrement de l’institution sur elle-même, avec des policiers quittant leur organisation – mouvement déjà enclenché, même si le ministère reste discret sur ce point –, ou bien refusant d’être envoyés sur des situations dangereuses. Çà et là, certains évoquent l’invocation d’un droit de retrait.

Face à cette situation dont ils ne mesurent pas forcément l’ampleur, les autorités du ministère de l’Intérieur sont partagés entre le recours à l’autorité – voire à l’autoritarisme – et la peur des réactions violentes ou du désengagement que nous venons d’évoquer.

Cette peur de la base engendre, à son tour, une paralysie des politiques publiques et des stratégies en matière de police, comme le montrent les tergiversations autour d’un retour d’une police de proximité et l’avènement d’une police de sécurité quotidienne qui s’élabore en édulcorant ces problèmes et dont les contours sont dessinés entre chefs et préfets avec peu ou pas de concertation, ou un semblant de concertation avec la base, et aucune avec le public.

Les annonces autour de cette nouvelle stratégie policière, si elles ne répondent pas à ces préoccupations de la base, risquent d’accentuer soit les rancoeurs et les protestations, soit les phénomènes de retrait.