Diplo-focus : politiques étrangères

Diplo-focus : politiques étrangères

Donald Trump invente le G1

Manifestation anti-Trump à Jérusalem-Est, le 11 décembre. Ahmad Gharabli/AFP

Donald Trump persiste dans les décisions polémiques, en dépit des réticences d’une partie de son administration. Le retrait américain de nombreux traités ou organisations internationales, la remise en cause des alliances, un mur avec le Mexique… Et maintenant la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël. La posture reste guidée par deux logiques du Président américain : rester en phase avec une base dure, et faire parler de lui. La nouvelle polémique sur Jérusalem est porteuse de risque politique, de clarification et de transition.

Allumer le feu

En annonçant l’installation future de l’ambassade américaine à Jérusalem, reconnue comme capitale d’Israël, le locataire de la Maison Blanche ne fait que peu d’heureux, parmi lesquels quelques cercles aux États-Unis, et bien entendu l’actuel Premier ministre israélien, Benyamin Nethanyahou. Ailleurs, c’est le désarroi dangereux, l’inquiétude ou l’embarras.

Désarroi chez les Palestiniens, avec le risque que le sentiment de n’avoir plus rien à perdre favorise les franges les plus extrêmes, à l’heure où des affrontements suivent la décision américaine, en Cisjordanie et à Gaza. Inquiétude dans les capitales occidentales, notamment européennes, face à l’obstination du Président américain à répandre la déstabilisation avec toujours la même unique satisfaction d’en être l’auteur. On s’inquiète, en Europe, pour un voisinage stratégique sud-méditerranéen souvent exportateur de tensions sociales et communautaires, et plus largement pour l’avenir d’une sécurité européenne dépendante d’une puissance américaine aujourd’hui bien imprévisible.

Inquiétude aussi dans les capitales arabes qui ont vu par le passé d’importantes manifestations de soutien aux Palestiniens (comme en Jordanie), ou dont la situation est déjà si tendue que ce nouvel épisode n’arrangera rien (au Liban). Embarras, également, dans les pays arabes dont les relations avec Israël étaient apaisées, comme en Égypte, ou bien se réchauffaient au point de prendre la direction d’un nouvel axe stratégique, comme à Riyad.

Dans ces capitales-là, la cause palestinienne, à vrai dire, n’est plus prioritaire depuis longtemps. Mais dans leur préoccupation actuelle de lutter contre l’influence iranienne, elles se retrouvent non plus discrètement alliées à un partenaire israélien qui a le même ennemi, mais tapageusement associées sur un enjeu hautement symbolique au duo Trump–Netanyahou, ce dernier étant par ailleurs assailli d’accusations de corruption, et dont la propre presse – le journal Haaretz – se demande « combien de vies la décision de Trump va coûter ».

Clarifier les lignes du débat ?

La volonté de Donald Trump de mettre les pieds dans le plat, sur Jérusalem comme sur d’autres dossiers, se veut pédagogique, clarificatrice, poussant chacun à choisir son camp en conséquence, en espérant officiellement que cette clarification favorisera le chemin vers la paix. Mais aux États-Unis même, les groupes pro-israéliens se déchirent sur la question : si l’AIPAC, sans surprise, applaudit, le plus libéral J Street critique une décision peu constructive, sans bénéfices tangibles, et porteuse de sérieux risques.

Ailleurs, des associations, comme le CRIF en France, prennent le pari de soutenir le gouvernement américain (et israélien) contre la position critique des autorités nationales, sans que cela fasse consensus parmi ceux qu’elles veulent représenter. Au final, il n’est pas certain que la clarification l’emporte sur la division.

Surtout, la justification donnée par la représentante américaine aux Nations unies, Nikky Haley à la décision de la Maison Blanche, à savoir qu’elle ne fait que « reconnaître l’évidence » (en l’occurrence que Jérusalem est la capitale d’Israël) – tout en gratifiant au passage les Nations unies d’organisation outrageusement anti-israélienne – pose un problème. Le risque est fort, demain, d’entendre d’autres puissances reconnaître d’autres évidences : le caractère russophone du Donbass voire de certains Pays baltes, la domination de la puissance chinoise en mer de Chine du Sud, la victoire de Bachar Al-Assad en Syrie, le caractère chiite d’une partie du Liban, de l’Irak ou d’autres zones de la région, l’existence d’un « monde russe », d’un « monde chinois », d’un « monde turc », etc.

Brandir « l’évidence » face au droit international est un pari pour le moins dangereux.

De la Trump Tower au Power Shift

Au final, la série de décisions de politique étrangère arrêtées depuis l’élection de Donald Trump, isole un peu plus l’Amérique, et ouvre la voie à ses peer competitors – comme on dit outre Atlantique, c’est-à-dire à ses plus sérieux concurrents. Elle l’isole en la retirant de dialogues multilatéraux, régionaux ou internationaux, sur lesquels d’autres reprennent la main. Il est savoureux de constater que Pékin, après le retrait américain de l’Accord de partenariat transpacifique, se présente comme sauveur du dialogue et du libre-échange.

Elle l’isole en inquiétant ses alliés, qui n’ont plus d’autre choix que de compter sur eux-mêmes, comme Angela Merkel l’a déjà souligné pour les Européens. Elle l’isole en lui donnant le mauvais rôle sur des enjeux globaux de sécurité humaine, de l’énergie jusqu’au climat, la coupant des préférences politiques de la jeunesse mondiale. Elle l’isole enfin, en la discréditant comme arbitre possible de situations internationales clefs.

À Jérusalem, le 7 décembre 2017. Ahmad Gharabli/AFP

L’annonce par l’Autorité palestinienne que les États-Unis n’étaient plus un interlocuteur après la reconnaissance de Jérusalem, fut suivie par la déclaration du leader chinois Xi Jinping devant la Ligue arabe, en faveur d’une reconnaissance de Jérusalem-Est comme capitale d’un État palestinien (accompagnée d’une promesse d’aide financière aux Palestiniens).

On doit peut-être relativiser ces annonces ou ces prédictions, en estimant que la Realpolitik reprendra le dessus une fois l’émotion passée, et en rappelant que la Realpolitik, c’est d’abord le poids des États-Unis. Mais c’est aussi, en réalité, le poids retrouvé de la Russie, le poids confirmé de la Chine, le poids croissant d’autres encore, et l’avènement d’une tendance sans doute inéluctable : le rôle à venir des émergents dans le règlement des affaires du monde.

En accompagnant ce rééquilibrage probable d’une perte de crédibilité de la parole présidentielle américaine, Donald Trump accélère la transition de puissance dans un monde instable.