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Enquêter, témoigner, questionner : conversation avec Hugo Letiche et Jean‑Luc Moriceau

L'entretien avec les deux chercheurs dans l'émission “Fenêtres ouvertes sur la gestion”.

Le 24 mai 2018 se tient la troisième séance du séminaire « Recherche et Innovation Responsables » organisé avec le soutien de la Maison des Sciences de l’Homme de l’Université Paris-Saclay.

Une séance dont le thème, « Sens, réflexivité et enjeux sociétaux » prend un relief particulier alors que se profile le 18 juin 2018 une audience relative à la demande en révision de son procès instruite par M. Jérôme Kerviel. L’objectif de cette séance est en effet précisément de croiser les regards de la journaliste, du témoin et du chercheur dont les chemins se sont croisés au gré des audiences des procès en appel de l’intéressé.

Jérôme Kerviel dans l’émission Pièces à Conviction (France 3) en avril 2017.

Pour ce qui me concerne, j’avais tenu un journal de bord, au jour le jour, lors du premier procès en appel qui s’est tenu en juin 2012. Agrémenté d’une note datée 2018, ce journal vient d’être publié en l’état dans le cadre du numéro spécial de la Revue Internationale de Psychosociologie et de Comportement Organisationnel (RIPCO), « D/Écrire le qualitatif », coordonné par Jean‑Luc Moriceau (Telecom EM).

Dans ce numéro, Jean‑Luc Moriceau a écrit un très beau texte pour accompagner cette publication. Il m’a fait l’amitié d’en produire une version raccourcie, que je publie ici. Et c’est parce qu’il me paraît plus que jamais nécessaire d’aller plus loin désormais, d’oser enfin engager un débat vif sur les méthodes de recherche et les responsabilités des chercheurs en management, que j’ai souhaité recevoir Hugo Letiche et Jean‑Luc Moriceau pour discuter du bel ouvrage qu’ils on commis en bande organisée : Demo(s).

« Prendre la parole dans le cas de l’affaire Kerviel/Société Générale, mais comment ? Jean‑Philippe Denis, Alain-Charles Martinet et Michel Kalika regrettent que la recherche internationale en management n’ait pas été mobilisée à titre d’expert « au risque, une fois encore, de laisser à jamais non instruite la question des complicités actives et/ou passives qui ont rendu les « pertes d’exploitation » dites « Kerviel » possibles »](https://theconversationfrance.cmail19.com/t/ViewEmail/r/17B0926412F11E8A2540EF23F30FEDED/E84B855853F827D116B21F2806CB3AEB). Pourtant, ce n’est pas la voix de l’expert que Jean‑Philippe Denis adopte dans son article « De crier mon cœur de chercheur en management stratégique a commencé ». On le voit enquêter, on le voit réfléchir et agir, il est témoin, il est homme. Son savoir l’aide à comprendre, à dire « et aussi… » – jamais à expliquer avec l’autorité d’une discipline. Ceci est l’occasion de s’interroger sur la voix et la position de parole du chercheur dans une affaire comme celle-ci.

Contre l’autorité, l’intelligence du lecteur

« À la manière des histoires de détectives, et non sans quelques échos avec le roman noir, Jean‑Philippe décrit au jour le jour son enquête sur l’affaire Kerviel. Il nous confie ses désirs, piétinements, frustrations, addictions, cogitations, ruminations et grandes joies. Il ne dit pas une chose, comme on le recommande aujourd’hui pour un article, il laisse entendre beaucoup de départs de sens. L’œuvre est ouverte. À nous, lecteurs, de travailler à faire sens à l’affût du nouvel indice, de nouvel événement, de la nouvelle piste. L’auteur ne commence pas par la réponse, pire il ne nous donne pas la réponse, il livre tous les éléments qu’il a en main, ceux dont il est sûr – car il les a vécus. Il ne dit pas autoritairement, compte tenu de mon savoir, voilà ce qu’il faut en penser. Il mise sur l’égale intelligence des lecteurs, spectateurs émancipés.

« Car dans cette affaire, bien difficile serait de trouver la juste représentation, assise sur la théorie scientifiquement attestée, qui embrasserait le problème dans ses cadres et livrerait le coupable. La place habituelle du narrateur omniscient et autoritaire risquerait de transformer le chercheur en juge. Une voix d’expert, pour peu qu’il ait accès aux pièces clés du dossier, voudrait conclure. Au lieu de cela sa voix de témoin et de chercheur questionne les arguments avancés. Sa voix inquiète les conclusions qui sont tirées. Pourquoi ne pas avoir donné suffisamment d’importance aux questions d’agence, au contexte organisationnel, au sense-making, à la performativité des algorithmes, à la culture organisationnelle, à l’évaluation des performances, etc. ?

Écriture non-représentationnelle

« Alors que le jeu universitaire semble être passé de la publication à l’impact et à la performativité, ces derniers, du fait de la proximité de l’auteur avec les protagonistes, semblent ici effroyablement directs : il en va d’une décision de justice, de la vie d’un homme et de la réputation d’une organisation. La performativité est aussi responsabilité. Mais ici se cache un autre piège. Vouloir prendre la parole à la manière d’un auteur qui aurait mûrement réfléchi dans son for intérieur les tenants et aboutissants serait commettre la même erreur que ce qu’il reproche à l’enquête : ce serait à son tour gommer le contexte organisationnel, les enjeux de pouvoir, les temporalités étonnantes, les désirs et addictions, les alliances et sérendipités de sa propre enquête. Alors c’est tout cela qu’il décrit. Tous les cheminements et les influences par lesquels passe sa recherche, toutes les autres priorités qui l’interrompent, la vie de chercheur qu’il qualifiera sans doute à certains moments de chienne de vie. L’écrit échappe ainsi à la représentation. Nous sommes dans la théorie non-représentationnelle. Cette résistance à la représentation non seulement rend justice à l’enquête telle qu’elle se fait mais aussi crée des espacements, des pointillés et trouées où le lecteur peut ajouter ses propres réflexions et références.

« L’écriture alors n’est pas procès-verbal de recherche, elle est recherche, exploration. Elle est une façon de questionner, à la limite entre savoir et obscurité. Le chercheur décrit comme tendu pour savoir semble en tant de point résonner avec le trader tendu pour anticiper la tendance. En entrant dans la peau et les pensées du chercheur, on sent quelquefois des affects qui pourraient être ceux du trader. Nous sentons le contexte et la quête pénétrer les corps. Mais ce qui est le plus frappant, dans cette tension de tout instant, est la lenteur de la maturation, de la construction d’une réflexion, d’une influence. Faut-il donc une certaine lenteur pour acquérir un début de justesse ?

« Ici les sciences de gestion ne permettent pas de juger. Elles permettent d’un peu mieux comprendre, et de questionner les récits aux places, rôles et intrigues un peu trop vite assignés.

L’interview d’Hugo Letiche et de Jean‑Luc Moriceau autour de l’ouvrage “Demo(s) : Philosophy, Pedagogy, Politics”.

Présentation des auteurs**

Hugo Letiche est professeur à Leicester University. Il présente ainsi son parcours : “My research interests centre on the humanization of organisation, focusing on the ethnography of complex (emergent) organisation(s) and the post-phenomenological interpretation of ‘organising’. The ‘turn to affect’ in ethnography is important to his work. Hugo’s research interests are philosophically and ethically informed and include CSR/business ethics, organization & aesthetics, ‘care’, coherence and emergence. I am currently pursuing these themes through investigation of ‘critical communitarianism’, ‘demos’ and new forms of critical practice.”

Jean‑Luc Moriceau est professeur à Telecom Ecole de Management. Il présente ainsi son parcours : “Jean‑Luc Moriceau’s researches propose a critical (aesthetical, ethical, humanist) perspective on organizations, informed by poststructuralist philosophers often with performative presentations. Head of the doctoral courses at TEM, has worked with the University for Humanist Studies, is member of SCOS board. Main research areas : Performance and performativity-aesthetics, affects and sensibility in organizations-Qualitative Research Methodology-Critical Organization Studies-New employment status”

Bon visionnage, et au plaisir d’accueillir les lecteurs intéressés par le séminaire de la MSH Paris-Saclay le 24 mai prochain… L’entrée est libre, il suffit de s’inscrire !

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