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« La comptabilité entre outil politique… et arme de guerre » : Conversation avec Alain Burlaud

Le professeur Alain Burlaud dans l'émission “Fenêtres Ouvertes sur la Gestion”

Nous avons tous vécu cette situation insupportable : « ce n’est pas contre vous, mais… ». Généralement s’alignent alors des batteries de critères, en face desquels sont placés des chiffres. Et la démonstration est implacable parce qu’elle vous condamne à ne surtout pas envisager que vous pourriez prétendre à une autre place, ou à autre chose, ou à une autre position que celles que l’objectivité de lois « objectives » vous assigne logiquement. Pour faire simple, on appellera ce type de raisonnement le raisonnement « positiviste ».

Il arrive toujours un moment où un doigt se lève pour pointer une faille dans le raisonnement ou un phénomène que la théorie sous-jacente aux critères ne parvient pas à expliquer. C’est ce qu’on appelle la « critique interne ». Cela reste compatible avec une épistémologie positiviste « irresponsable ». Par définition, dans la longue marche qui mène vers le progrès, les failles d’aujourd’hui verront naître les découvertes nouvelles et « objectives » de demain. Et voilà comment, de fil en aiguille, la science avance. Pas question ni de politique, ni de droit là-dedans.

Une telle épistémologie présente un intérêt majeur : elle déresponsabilise. Puisque par définition les lois qui gouvernent le réel sont réputées être indépendantes de celles et ceux qui font profession de l’examiner. L’ennui c’est qu’avec ce type de raisonnement – qui ferait sourire par sa naïveté un correcteur d’une copie de bac philo –, on peut réussir à justifier des choses qui fort heureusement finissent à leur juste place : dans les poubelles l’Histoire.

Parce que dans les affaires humaines, seule la longue vue historique voire généalogique révèle les secrets savamment gardés et les intérêts au nom desquels une construction conceptuelle s’est progressivement mue en théorie pour finir par s’imposer comme une évidence scientifique amnésique. Une telle démarche, que chérissent souvent les constructivistes est utile pour rappeler que, n’en déplaise, quand on bouge les critères et quand on change la perspective, c’est la représentation même du réel qui change.

Exemple avec ce tweet en forme d’auto-promotion alors que sonne l’heure des classements académiques nouveaux.

Le champ de la comptabilité est exemplaire de ceci (cf. cet article de Franck Aggeri). C’est donc un honneur de recevoir Alain Burlaud pour rappeler ce qui devrait être « common knowledge » de tous les chercheurs en sciences de gestion : le recours au prétexte de la science est la première des armes politiques. Et comme « la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens » (Clausewitz), alors il vaut mieux partir au feu en étant bien armé, sinon on finit englués dans les IFRS : vaincus d’avance, selon une logique toute… positiviste !

Le constructiviste assumé (et donc a priori féru de musique black et de Hip-Hop) invite alors à se souvenir que quand on part en guerre, il vaut mieux choisir un terrain d’affrontement favorable plutôt que de laisser les tenants irresponsables d’un positivisme fréquentable imposer le leur.

Mais il y a aussi des moments où, que l’on se considère positiviste ou constructiviste, c’est le paradigme « positif » dominant lui-même qui est à l’évidence à bout de souffle. Cela peut alors conduire à une situation « à la Thomas Khun » : une révolution scientifique. Dans une telle situation, c’est la pensée stratégique chinoise qu’il convient de méditer : l’action aura été d’autant plus efficace que la victoire aura su épargner les affres du combat.

L’interview d’Alain Burlaud

Présentation d’Alain Burlaud

Alain Burlaud a commencé sa vie professionnelle dans un cabinet international d’audit puis a fait une carrière universitaire. Il a passé l’agrégation de sciences de gestion en 1980 et a été nommé professeur à l’Université de Tours, puis à l’Université Paris Val-de-Marne. En 1994, il a été nommé professeur titulaire de chaire au CNAM. Il y a dirigé l’Institut national des techniques économiques et comptables (Intec) pendant 10 ans.

Par ailleurs, il a présidé la section Sciences de gestion du Conseil national des universités de 2000 à 2004 et a été conseiller à la Direction de l’enseignement supérieur de 2004 à 2012. Il a piloté le passage au LMD des diplômes nationaux d’économie et de gestion, la réforme des diplômes comptables supérieurs et, au ministère de l’Education nationale, la transformation du bac technologique STT en STG. (Source : laboratoire Lirsa, CNAM)