La Grande Guerre vue des deux côtés du front

Berry-au-Bac (février 1915) la tranchée de l'Autobus, près de la ferme du Choléra. Autobus parisien servant au ravitaillement et échoué en septembre 1914 sur la route de Reims, qui passe entre les deux tranchées française et allemande. Service historique de la Défense, CHA, Vincennes, DE 2015 PA2. 1er album, Author provided

Octobre 2014 : sept historiens en devenir – quatre français, trois allemands – lisent au sommet d’un mont dominant la plaine de l’Aisne un chapitre des Croix de Bois de Roland Dorgelès, un des livres majeurs de la littérature ancien combattant.

Octobre 2017 : à la Heinrich Heine Haus, la maison allemande de la Cité universitaire à Paris, l’équipe franco-allemande présente un ouvrage – Cote à côte : Berry-au-Bac dans la Première Guerre mondiale. Perspectives franco-allemandes sur les fronts de l’Aisne – publié simultanément en français et en allemand.

De la rencontre à l’ouvrage, cette démarche propose, dans le sillon ouvert par le centenaire de la Première Guerre mondiale, une histoire binationale d’un haut lieu oublié de la Grande Guerre.

La cote 108, un haut lieu de la guerre

Jusqu’en août 1914, Berry-au-Bac est une petite commune au carrefour de voies de communication, avec les canaux de l’Aisne à la Marne, les voies ferrées vers Reims, la route nationale 44. Les quelque 820 habitants profitent de la situation pour écouler leurs productions agricoles et soutenir l’activité industrielle.

À partir de septembre 1914, Berry-au-Bac devient ligne du front de l’Aisne qui oppose Français et Allemands. Il le restera jusqu’en 1918. Le secteur constitue le verrou oriental du Chemin des Dames en raison de la présence de la cote 108, une colline haute de 108 mètres de haut selon les cartes d’état-major, qui offre un formidable point de vue pour contrôler les mouvements des troupes alentour. Ce qui se joue autour de la cote 108, ce que vont vivre des milliers de combattants allemands et français, des villages entiers avec leurs populations, c’est une guerre nouvelle, une guerre européenne.

Et Berry-au-Bac et la cote 108 de prendre une épaisseur historique particulière. L’échec de la guerre de mouvement fin 1914 ne permettant pas aux Allemands de percer dans l’Aisne transforma la région en un gigantesque système de tranchées autour de la cote tenue par les Allemands et Berry-au-Bac défendu par les Français, mais aussi plus de la moitié de l’Aisne en territoire occupé. Naquit alors une expérience entre Français et Allemands, qui utilisèrent d’autres armes que la mitraille pour démobiliser ou se mobiliser dans un conflit qui se totalisait. Les armées s’enterrèrent, mais pour reprendre l’offensive, elles allaient creuser : la cote 108 devint le lieu d’une guerre dans la guerre, la guerre des mines qui marqua l’année 1915-1916.

Le 16 avril 1917, ce fut dans la plaine adjacente qu’eut lieu la première bataille des chars français en lien avec l’offensive Nivelle, tandis que l’aviation continuait de se développer, élargissant encore un peu plus l’échelle tactique des états-majors. Berry-au-Bac et la cote 108 offrent ainsi un formidable concentré de Grande Guerre en termes d’expérience de combat comme d’occupation.

En novembre 1918, l’armistice est signé, mais l’histoire n’en est pas terminée pour autant : Berry-au-Bac est devenu village martyr, détruit à 90 %. Les ruines de la commune sont classées en zone rouge en 1920, puis monument historique en 1937. Et la reconstruction, longue et douloureuse, ne redonnera jamais au village son dynamisme d’antan : en 1930, il ne compte que 395 habitants. Dans les paysages, la guerre a laissé ses traces tombées dans l’oubli de l’histoire nationale de la Grande Guerre alors que la cote 108 appartient à la mythologie locale.

Berry-au-Bac et la cote 108 dans la Première Guerre mondiale.

Un projet collectif, franco-allemand et intergénérationnel

Elle le serait sans doute restée si une association n’avait pas fait de la mise en valeur du site sa raison d’être : avec Correspondance.Côte108, Caroline Guerner et Jean‑Marie Dogué « ont eu l’envie de s’associer à ce mouvement commémoratif et mémoriel […] » afin aussi « de redécouvrir l’histoire locale qui a marqué le village et les esprits de son empreinte jusqu’à nos jours […] » (Cote à côte, p. 332).

L’initiative de l’association créée en octobre 2013, soutenue par la mairie, labellisée par la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale, participe de la vitalité du « Centenaire d’en bas » dont parle l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau : « la Grande Guerre reste un événement vivant pour le plus grand nombre. Elle n’est pas encore un événement mort, pour seuls spécialistes […] » (Presse Océan, 5 novembre 2018).

Le projet entre dans sa phase scientifique quand, à l’automne 2018, l’association se tourne vers le monde universitaire et me demande d’écrire l’histoire de ce lieu. Comment écrire une telle histoire cent ans après ?

En revenant aux sources, à ces lettres de combattants à la fois si proches et si lointaines. « Notre situation est des plus bizarres – écrit le 13 décembre 1914, Louis Grégoire, un soldat du 28e Régiment d’infanterie engagé dans le secteur – nous sommes dans une carrière de marne perdus dans des tranchées et des boyaux tous blancs quand on a quelque peu circulé dans ces tranchées, on ressemble à des plafonneurs ; ce qui ajoute à la situation une note très intéressante, c’est qu’à certains endroits, 50 mètres à peine nous séparent des boches […] » (orthographe d’origine).

Revenir à l’expérience combattante, c’est essayer de comprendre ce qu’avaient de commun ces Français et ces Allemands, qui, une fois devenus « plafonneurs » auraient été méconnaissables, pour peu qu’ils se fussent trompés de tranchées. Cela supposait une étude transnationale de la Première Guerre mondiale, qui ne considère plus le cadre national comme nécessairement pertinent pour comprendre la rupture qu’avait été 14-18. Et cela supposait, in fine, de réunir une équipe d’historiens français et allemands prêts à travailler ensemble.

De nouvelles perspectives sur la Grande Guerre

Grâce au soutien de l’Albert-Ludwigs-Universität Freiburg et de l’université de Paris Nanterre, une équipe de chercheurs s’est constituée en 2014. Relativement jeunes, entre 21 et 34 ans – l’âge d’être appelés en 1914 – ils n’ont jamais connu la guerre, et leurs parents non plus, pour la plupart. Une génération donc pour laquelle la paix représente la norme et la guerre est un horizon lointain, de moins en moins compréhensible.

Or, pour passer du face-à-face des combattants français et allemands au côte à côte des chercheurs allemands et français, il a fallu quasiment un siècle d’historiographie, le temps que l’on emprunte d’autres perspectives sur la Grande Guerre que celles proposées par l’histoire surplombante des chefs militaires et des diplomates. Le temps aussi que l’on convoque d’autres sources qui reflètent le vécu des populations en guerre, les combattants, mais également ce qu’on appelait l’arrière et qu’on désigne aujourd’hui comme le front domestique, tant la mobilisation culturelle ne se cantonna pas aux champs de bataille.

Au cours des sept séminaires, à Berry-au-Bac, mais aussi à Paris, en Allemagne et au Canada, au gré de milliers de mails et conversations, au prix aussi de doutes, peu à peu le projet a pris corps autour d’un double principe : principe méthodologique fondé sur le croisement systématique des sources des deux côtés du front, ce qui aboutit à la rédaction de textes par des tandems binationaux ; principe de présentation qui place l’archive au cœur de la démonstration, donnant à voir la méthode critique de l’historien.

L’un des objectifs du projet était en effet d’apprendre le métier d’historien, de l’élaboration d’un objet de recherche à la production d’un récit, d’abord sous forme de blogs, puis de 19 panneaux d’exposition bilingues, enfin d’un ouvrage. Comme le souligne l’historienne allemande Wencke Meteling :

« Les réflexions initiales et finales quant au déroulement du projet et leur “temps d’apprentissage” comme historien offrent un aperçu rare autant que fascinant sur ce que signifie être historien, sur combien il est difficile de faire de l’histoire méthodiquement encadrée, de la transmettre à des publics extrêmement divers et, de plus, de contribuer à la construction de la mémoire cent ans après l’éclatement de la Première Guerre mondiale. » (p. 339)

La guerre racontée des deux côtés du front

Cette histoire des deux côtés du front [se déploie autour quatre parties(https://www.peterlang.com/view/title/64160]. Elle s’ouvre sur la situation géographique de Berry-au-Bac et de la cote 108 à l’échelle du front de l’Aisne et sur les hommes qui y combattirent. À partir, notamment, des registres d’état civil des unités qui répertorient les poilus tombés pour retracer le parcours de différentes unités qui combattirent à Berry-au-Bac et sur la cote 108.

Les différentes formes de guerre qui se sont déroulées autour de la cote 108 sont ensuite retracées en s’appuyant sur les expériences combattantes des deux armées. Un objet particulier cristallise les différences : les carcasses des chars d’assaut français à l’issue de l’offensive du 16 avril 1917.

Photographie extraite de l’album privé du sous-lieutenant Fritz Scholl, officier d’artillerie du 65ᵉ régiment wurtembergeois d’artillerie de campagne. collection F. Scholl, Europeana

La guerre dure. Se développent alors des façons de « vivre la guerre, dire la guerre, raconter la guerre », à travers les lettres, la littérature mais aussi le renseignement et la manière de nommer l’ennemi. Parmi les soldats anonymes, on retrouve un certain Roland Lecavelé que l’expérience combattante dans le secteur de Berry-au-Bac poussera à prendre la plume sous le nom de Dorgelès.

L’ouvrage collectif coordonné par Fabien Théofilakis a été publié aux éditions Peter Lang.

Vient ensuite le temps des expériences d’occupation et de coexistence. À travers notamment La Gazette des Ardennes, journal de propagande allemande en langue française à destination des populations occupées. Elle invite à découvrir l’expérience des civils. Et de faire comprendre en quoi les enjeux de mobilisation et de démobilisation culturelles finissent d’inclure ces oubliés dans la Grande Guerre et l’Aisne dans une guerre qui se totalise.

Enfin, l’ouvrage se conclut par le retour d’expérience de deux participants, français et allemand, et les entretiens avec cinq archivistes qui détaillent en quoi le centenaire a changé, en France, en Allemagne et au Canada, le rapport que les sociétés entretiennent avec la Grande Guerre.