La politique ne se fait pas à la corbeille. Doit-elle se faire dans les tiers-lieux ?

Arnaud Montebourg visitant un Fab Lab toulousain durant sa campagne le 7 octobre 2016 (partagé sur son compte Facebook).

Le 28 octobre 1966, le président de Gaulle organise une conférence de presse à l’Élysée. Posé sur une estrade, face à un public discipliné, il fait un commentaire économique qui entrera dans l’Histoire : « Vous savez, la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ». L’auteur du Fil de l’épée souligne alors la distance qui doit dominer l’exercice du pouvoir, en particulier par rapport aux marchés financiers.

Passés les résultats du premier tour de cette élection présidentielle 2017, on peut s’interroger sur l’espace-temps du politique aujourd’hui. Où se « fait » la politique ? En votant soit pour les extrêmes, soit pour une solution alternative, une partie des Français a peut-être envoyé un signal post-gaullien. Nous aimerions revenir sur ces derniers mois de campagne, et le rôle particulier qu’ont pu y jouer les espaces collaboratifs et les tiers-lieux d’entrepreneuriat et d’innovation (espaces de coworking, makerspaces, fab labs, hackerspaces…), leurs pratiques, leurs symboles et leurs temporalités.

Les tiers-lieux, une vitrine pour l’action politique ?

Le geste était très symbolique. Le 6 octobre 2016, l’un des premiers temps forts de la campagne d’Arnaud Montebourg a été la visite d’Artilect à Toulouse. Le candidat a conscience qu’il est au cœur d’une des pratiques de l’économie du partage. Il déclare ainsi sur son compte Facebook :

« J’étais au Fab Lab de Toulouse, le premier en France, tiers-lieu en « colocation » avec une structure d’Économie Sociale Solidaire. Innovation, bio, aide à la création d’entreprises, partage des outils de production : nous devons apprendre à travailler ensemble et à nous organiser pour redresser notre économie. #Toulouse. »

Le vendredi 3 mars 2017, c’est Benoît Hamon qui visite La Ruche, espace de coworking parisien. Il y présente aux entrepreneurs et aux innovateurs sociaux du lieu ses propositions pour encourager l’entrepreneuriat. La Ruche a pour habitude de recevoir les candidats aux élections municipales depuis son ouverture, il y a presque 10 ans, mais c’était la première fois qu’un candidat à des élections nationales se rendait sur place.

De nombreux candidats ont par ailleurs participé au Salon des Entrepreneurs à Paris les 1er et 2 février 2017. Emmanuel Macron y a par exemple visité le stand de l’accélérateur Numa, tandis que François Fillon se prêtait au Crash Test Politique sur l’avenir des GAFA** **et des plateformes collaboratives organisé par des anciens du Numa.

Les espaces collaboratifs et les tiers-lieux d’entrepreneuriat et d’innovation sont-ils les nouveaux marchés du dimanche pour les femmes et hommes politiques ? Est-ce là que la distance entre le peuple et les élus peut enfin être réduite ? Que le pouls social et économique d’un électorat peut être pris ? Où plutôt qu’une image de proximité (un contact avec le « vrai » rythme de la ville) peut être affichée devant les caméras des journalistes et les smartphones des entrepreneurs ? Dans l’espace-temps du tiers-lieux, ses acteurs, ses projets, ses événements, le politique semble davantage en mouvement, presque « en action ». Loin de l’estrade élyséenne… Reste alors à ne pas oublier que les espaces collaboratifs et les tiers-lieux n’existent pas qu’à Paris ou dans les grandes villes.

Les tiers-lieux, un incubateur de l’action politique ?

Cette campagne présidentielle a également été l’occasion de se rendre compte que certains politiques placent des espoirs plus tangibles dans les tiers-lieux. Depuis le mois de février, Benoît Hamon avait ainsi installé son quartier général de campagne dans un espace de coworking du Xᵉ arrondissement de Paris. Cela a-t-il suscité des débats et des connexions inédites pour son équipe de campagne ? En tous cas, cela ne semble pas lui avoir porté chance.

Au-delà du cas de la campagne présidentielle française, les politiciens placent les tiers-lieux au cœur de diverses politiques de territoires en matière d’innovation et d’entrepreneuriat (clusters, living labs, nouveaux campus universitaires distribués…). Incontestablement, ces nouveaux espaces et ces nouvelles pratiques peuvent être la vitrine d’un territoire, de son histoire, de ses savoir-faire.

Lors de son voyage à Berlin il y a deux ans, Rania de Jordanie a ainsi été accueillie au Fab Lab Berlin avec une partie de sa délégation. Sur un lieu unique et dans un temps raisonnable, elle a pu rencontrer des entrepreneurs et des makers, vivre et comprendre des technologies à l’avant-garde de l’économie collaborative et circulaire allemande. De la même façon, le 20 octobre 2016, le maire de Nanterre a pu montrer le makerspace Electrolab au préfet et à des industriels. L’expérience de ce type de visite permet d’éprouver le dynamisme de tout un quartier ou d’un territoire plus large.

Début mars, François Hollande, Président de la République pour encore quelques semaines, allait à la rencontre de la première promotion d’Entrepreneurs d’intérêt général (11 personnes sur 10 mois pour résoudre des défis numériques au sein de grandes administrations françaises) au Liberté Living Lab, autre tiers-lieu parisien positionné sur l’innovation citoyenne.

Bien sûr, certains politiques (plutôt des activistes) ont compris que les espaces collaboratifs et les tiers-lieux incarnaient aussi des communautés, voire des mouvements sociaux, avec lesquels échanger et co-construire des changements. Le cas d’Audrey Tang, hackeuse de la démocratie taiwanaise, est assez exemplaire. Il montre par ailleurs que les cultures maker et hacker ne s’opposent pas nécessairement aux modalités traditionnelles de l’action politique. Si certains hackers berlinois sont aujourd’hui des élus, Tang est devenue ministre chargée du numérique

La mesure et le cœur d’une démocratie plus directe

Les milieux plus larges que représentent parfois les tiers-lieux, notamment les startups et projets digitaux portés par des étudiants et jeunes entrepreneurs, sont également en train de changer certains codes et certaines pratiques de nos politiques. À nouveau, cette campagne présidentielle de 2017 en constitue une bonne illustration.

Cinq élèves de l’école Télécom Paris Tech ont ainsi mis en place une méthode expérimentale avec Le Point, « Predict the President », visant à fournir des prédictions sensiblement différentes de celle des sondages classiques. Bon trio, mais dans le mauvais ordre…

De nombreux comparateurs ont également vu le jour pendant cette période pour aider les Français à se décider et à alimenter leurs conversations et timelines Facebook. Un petit groupe de chercheurs aux sensibilités politiques variées a par exemple passé en revue 20 avis d’experts, ONG et journaux non-partisans ayant présenté des comparatifs détaillés des programmes des 5 candidats considérés comme majoritaires sur les grands sujets de société (liberté, égalité, justice, écologie, santé, énergie…).

La cellule data et innovation du Parisien a elle créé un tableau de bord de l’élection présidentielle 2017 permettant de comparer les programmes et déplacements de tous les candidats. Si de nombreuses bandes d’amis se sont amusées à demander à leurs enfants de choisir « qui sera le chef » après avoir étalé devant eux l’ensemble des tracts des candidats, il n’est pas rare que des collègues de travail aient partagé plusieurs déjeuners (dans des tiers-lieux ou dans d’autres contextes) à comparer et débattre sérieusement des programmes des candidats à l’élection présidentielle 2017. Cette campagne animée et partagée aura au moins eu le mérite de raviver la flamme du débat politique dans les foyers, les bureaux et les cercles amicaux, notamment des étudiants et jeunes entrepreneurs.

On constate ainsi une place accrue des nouvelles technologies et du big data dans ces élections. Elle est largement portée par la vague des civic techs, hébergée ou incubée dans des tiers-lieux d’entrepreneuriat et d’innovation. Elle devrait se renforcer dans les années à venir et présager d’importants changements dans les modes de prédiction des résultats, mais aussi de propagande comme le laisse à penser la saison 6 de la série américaine Homeland.

Incontestablement, cette campagne présidentielle 2017 aura été pleine de surprises et de rebondissements. Fixés au cœur de la cité, les tiers-lieux ne sont pas encore de nouvelles agoras. Ils ne sont pas davantage des espaces-temps alternatifs pour l’action politique. C’est bien dans l’espace public de la place de la République que Nuit debout a fait son nid.

C’est sur de grandes places publiques que les principaux candidats se sont exprimés et fait filmer (de plus en plus par leur propre soin d’ailleurs). C’est pourtant dans le contexte semi-clos des tiers-lieux et des espaces collaboratifs d’innovation et d’entrepreneuriat que les candidats à l’élection présidentielle ont parfois cherché un peu d’image et de légitimité. N’oublions pas cependant que les tiers-lieux sont surtout des moments de silence. Ce silence dont a parfois besoin l’action politique. Silence au sujet duquel le général de Gaulle disait : « Rien ne rehausse l’autorité mieux que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles. »

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