« Le jour de la marmotte » ou le développement personnel sans fin

Bill Murray, Andie MacDowell et Chris Elliot dans « Un jour sans fin » de Harold Ramis. Columbia

Chaque année, le 2 février, la petite bourgade de Punxsutawney fête le Groundhog Day (Jour de la Marmotte), avec vin chaud, fanfare, ballons, discours du maire et défilé de majorettes. Selon des croyances ancestrales, le sympathique rongeur, lorsqu’on le tire de son sommeil hivernal, peut prédire si l’hiver est sur le point de se terminer ou s’il va encore durer des semaines.

Phil Connors (Bill Murray) journaliste météo pour la station de télévision locale Pittsburgh WPBH-TV9, couvre de mauvaise grâce l’événement, escorté de Rita, sa productrice, (Andie MacDowell) et de Larry son cadreur (Chris Elliott). Désabusé, inculte, imbu de lui-même, méprisant à l’égard des péquenots qu’il filme comme de ceux qui le regardent, Phil le bougon n’a qu’une idée en tête : expédier son reportage au plus vite et rentrer en ville. Mais la météo, sous la forme d’un méchant blizzard, force la fine équipe à passer une nuit de plus dans ce trou perdu. À partir de là, le temps s’arrête, emprisonnant Phil dans Un jour sans fin, titre français du film.

Le joli conte philosophique en forme de comédie américaine imaginé en 1993 par le facétieux Harold Ramis se présente comme un récit qui tourne en boucle. Les fans du monde entier se le repassent également en boucle, pour y découvrir à chaque fois de nouvelles pépites de mise en scène ou de montage…

Réveillé très tôt le lendemain au son de l’insubmersible « I Got You, Babe » de Sonny and Cher, Phil constate que tout se passe exactement comme la veille. La radio radote : « Debout les campeurs et haut les cœurs, n’oubliez pas vos bottes, parce que ça caille aujourd’hui ! Ça caille tous les jours par ici, on n’est pas à Miami ». Phil réalise très vite qu’il est condamné à revivre indéfiniment la même journée, celle du 2 février… Il prend le même petit déjeuner, croise sur le trottoir le même SDF, se fait importuner par le même ancien camarade de classe devenu agent d’assurance, trébuche dans la même flaque d’eau glacée… Bref, Phil, est puni. Coincé. Le spectateur comprend plus vite que Phil qu’il va lui falloir changer de comportement s’il veut en sortir.

Hello…

Déni, colère, dépression, acceptation…

Elisabeth Kübler-Ross, une psychiatre et psychologue helvético-américaine, a théorisé les étapes par lesquelles passe une personne en situation de deuil. Ces phases sont le déni, la colère, le marchandage, la dépression et enfin l’acceptation. Elles valent pour la perte d’un être cher, mais aussi pour les pertes d’emploi, les séparations ou les échecs professionnels. Les scénaristes du film ont bâti leur comédie exactement sur ce canevas.

Phil va faire le deuil de son personnage d’avant et devenir quelqu’un d’autre pour pouvoir traverser l’épreuve.

Il y a d’abord le déni. La première réaction de Phil, une fois la panique passée, est de refuser l’évidence et de profiter de sa situation (il peut prévoir tout ce qui va se passer) comme le pur égoïste cynique et jouisseur qu’il est. Il transgresse, frappe, vole, s’enivre, drague lourdement, le tout sans aucune conséquence. Mais ce plaisir malsain ne dure pas. Il fait rapidement place à la colère. Plusieurs matins de suite, Phil tente ainsi de réduire au silence, en le jetant par terre puis en l’attaquant à coups de marteau, le sinistre radio-réveil qui bégaie. Sans succès. Il casse la figure de l’assureur… qui sera quand même là le lendemain matin. Et le surlendemain. Et les jours suivants.

Après la colère, Phil va connaître une phase de dépression ponctuée par de multiples – et hilarantes – tentatives de suicide, toutes ratées. Il a beau prendre son bain avec un grille-pain, se jeter sous les roues d’un camion ou se précipiter du haut d’une falaise en compagnie de Phil la Marmotte (car la marmotte du film, double métaphorique du héros, s’appelle Phil), rien n’y fait. Il se réveille invariablement dans sa chambre d’hôtel, au son de la rengaine de Sonny et Cher et de « debout les campeurs et haut les cœurs… »

Bill Murray dans Un jour sans fin Groundhog Day. Columbia

De la désolation à la consolation

Sortant peu à peu de sa dépression, Phil va entrer dans sa phase de « développement personnel ». C’est la seconde partie du film, celle où le héros découvre qu’il est plus gratifiant de se servir de ce qu’il sait pour aider les gens plutôt que pour les enfoncer. Tant qu’à être coincé dans un trou perdu le 2 février, autant être utile. Et puis s’il pouvait se mettre un tant soit peu à ressembler à celui dont rêve la Rita, sa productrice…

Sans coach ni programme sur lequel s’appuyer, Phil acquiert peu à peu en autodidacte les compétences qui constituent ce que Daniel Goleman appelle « l’intelligence émotionnelle ». Il s’agit de la conscience de soi, de la maîtrise des émotions, de la motivation, de l’empathie et de la capacité à entrer en relation.

Sa journée éternellement recommencée s’enrichit à chaque boucle des mille et une missions, grandes et petites, que Phil se donne : aller chercher le café pour les membres de son équipe, avoir une pièce dans la poche pour le SDF, se trouver juste au bon moment au pied de l’arbre d’où va tomber un petit garçon pour le rattraper, être là pour faire la manœuvre qui permet de sauver quelqu’un de l’asphyxie après une « fausse route »…

Côté séduction, les choses avancent moins vite. Le journaliste lourdaud va recevoir de Rita un certain nombre de gifles, baffes, mandales et autres allers-retours avant de découvrir le bon mode d’emploi. Il apprendra entre autres le Français et le piano pour entrer dans les bonnes grâces de sa belle.

Jusqu’au « happy end » prévisible, où un Phil complètement métamorphosé se réveille dans les bras de Rita. Le temps peut reprendre son cours. Combien de temps le héros d’« un jour sans fin » est-il resté coincé ? Les fans de la comédie se perdent en conjectures. Une seule chose est sûre, c’est que la construction de soi-même ne se fait pas un jour.


Cet article est adapté de « Six leçons de management tirées du Septième Art » Article de Benoît Aubert, Dominique-Anne Michel et Stéphane Viglino, l’Expansion, juillet-août 2016

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