Le Mali, une démocratie élective sans électeurs

Manifestation contre l'élection d'Ibrahim Boubacar Keïta, le président du Mali, le 15 septembre 2018. Michèle Cattani/AFP

Les deux tours de l’élection présidentielle malienne se sont tenu les 29 juillet et 12 août 2018. La phase finale de cette élection a opposé – tout comme en 2013 – le président sortant, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK selon ses initiales), au chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé. Les deux candidats ont été admis au second tour en ayant respectivement obtenu 41,70 % et 17,78 % des suffrages exprimés lors du premier tour – un écart considérable vu par l’opposition comme le résultat de fraudes et de graves irrégularités. Qu’en est-il réellement ?

Une très faible participation

Le contraste avec le scrutin de 2013 fut d’emblée saisissant à cause d’une très forte abstention, combinée aux multiples accusations de fraude plus ou moins fondées, renforçant ainsi l’idée que « les élections en Afrique seraient inévitablement dysfonctionnelles et que le continent ne serait en quelque sorte pas suffisamment mûr pour une telle procédure ».

En 2013 la volonté de tourner la page après une succession de crises – rébellion touareg à partir de janvier 2012 ; coup d’État militaire du 22 mars 2012 ; occupation djihadiste à partir d’avril 2012 – avait poussé une majorité d’électeurs à se rendre aux urnes : avec près de 49 % au premier tour, et 45,73 % au second tour, la participation au scrutin de 2013 fut remarquable dans un pays où elle atteint d’habitude des taux particulièrement bas. La présidentielle de 2018 a, quant à elle, été marquée par un très faible taux de participation.

Sur un total d’un peu plus de 8 millions électeurs inscrits sur les listes électorales (8,00462 exactement), seulement 2 763 339 ont pris part au scrutin au second tour. Le président IBK a été réélu en n’ayant rassemblé que 1 798 632 voix. Si le taux de participation a atteint 43,06 % lors du premier tour, le 29 juillet, il n’était plus que de 34,54 % au second tour, le 12 août.

Autre fait marquant, la persistance de l’insécurité au nord et au centre du pays. Les scrutins du 29 juillet et du 12 août n’ont pu se tenir, respectivement, dans 871 et 499 bureaux de vote dans le centre et le nord. Dans plusieurs localités, à l’exemple de Kidal, les opérations de vote ont été « sécurisées » par les groupes armés, en l’absence des forces de l’ordre maliennes.

Les accusations répétées de fraude, proférées avant même le scrutin par Soumaïla Cissé, le challenger d’IBK, pourraient avoir fortement contribué à dissuader de nombreux électeurs de se rendre dans les urnes, craignant sans doute que leur vote ne serve à rien, le vainqueur étant d’avance connu. C’est, en tout état de cause, le sentiment partagé par beaucoup de Maliens rencontrés sur place.

L’organisation d’élections est considérée par l’universitaire Amadou Moctar Diallo comme « un critère d’évaluation de la vitalité démocratique d’un pays », à quoi servent-elles au Mali, une démocratie élective sans électeurs ? Cette situation – qu’on peut lire comme la marque d’une défiance vis-à-vis de la démocratie – est d’autant plus criante que des éléments pertinents (voir ci-dessous) permettent d’affirmer que la majorité du peu d’électeurs ayant pris part au vote fut mobilisée moyennant rétribution, et non pas pour des convictions politiques.

Malgré son bilan, IBK fait mieux qu’en 2013… officiellement

Les attentes des Maliens à l’égard du président Keïta élu en 2013 étaient immenses : la résolution définitive de la question touareg, à l’origine de la crise de 2012 ; l’instauration d’une justice impartiale ; la restauration de l’autorité de l’État ; la réforme d’un État avec une nouvelle forme de gouvernance ; une redistribution plus équitable des richesses nationales, etc.

Lots de cartes d’électeurs ayant servi à la présidentielle malienne de 2018. DR

Or l’enlisement des efforts de pacification dans le septentrion du pays est notable tandis que la formation d’un nouveau foyer de tensions au centre donne régulièrement lieu à des affrontements armés, particulièrement mortels, entre les différentes communautés ethniques. Pis, les groupes armés sont aujourd’hui plus nombreux qu’avant la signature des accords de paix en 2015.

En outre, le Mali n’a jamais perdu autant de soldats (victimes d’attaques terroristes) que sous la présidence d’IBK, alors même que son accession au pouvoir, en 2013, avait été vue comme l’amorce de la sécurisation et de la stabilisation du Mali. Les insuffisances de ses différents gouvernements (cinq premiers ministres et plusieurs gouvernements se sont succédé durant le quinquennat 2013-2018) à répondre aux aspirations des Maliens laissaient à penser que la réélection d’IBK ne serait pas aisée.

Et pourtant, ce dernier a fait mieux qu’en 2013 – 41,70 % en 2018 contre 39 % des voix il y a cinq ans –, alors même que sa cote de popularité n’a cessé de dégringoler tout au long du quinquennat.

D’où viennent les chiffres produits par Soumaïla Cissé ?

L’opposition affirme avoir mis en place, au sein de son quartier général à Bamako un bureau de centralisation des résultats des différents bureaux de vote. Se fondant sur ses propres chiffres, Soumaïla Cissé a rejeté les résultats officiels, affirmant avoir remporté le scrutin présidentiel avec 51,75 % des suffrages exprimés contre 48,25 % pour le président de la République sortant. C’est selon ce même procédé que l’opposant, avant même la publication des résultats de l’élection présidentielle de 2013, avait reconnu sa défaite avant de se rendre au domicile d’Ibrahim Boubacar Keïta pour le féliciter de sa victoire.

Pour parvenir à ce résultat, le camp de Soumaïla Cissé a déduit de son comptage définitif toutes les localités qui, selon lui, ont enregistré de fortes irrégularités à l’avantage d’IBK. Dans un document intitulé « Livre blanc sur le scrutin truqué », Soumaïla Cissé compile ces « nombreuses irrégularités » :

  • existence d’un fichier électoral parallèle (avec des électeurs supplémentaires et des centres et bureaux de vote additionnels) ;

  • des centaines de milliers de votes par procuration suspicieux : le niveau acceptable des procurations se situerait, selon lui, à 2 % du nombre total de votants, alors qu’il a atteint lors de ce scrutin 11,46 %,soit 403 000 votes par procuration ;

  • l’accès interdit aux assesseurs de son parti, l’URD, à de nombreux bureaux de vote (8 700, selon lui) ;

  • l’utilisation abusive des moyens de l’État et la partialité du gouvernement dans le processus électoral.

Lors d’une allocution télévisée diffusée sur la télévision nationale, à la suite de son investiture le 4 septembre 2018, le président IBK a qualifié les accusations de fraude d’« illusions », invitant Soumaïla Cissé, qu’il appelle d’ailleurs son « jeune frère », à accepter sa main tendue.

Des résultats très surprenants dans le Nord

Soumaïla Cissé trouve surtout anormal que le taux de participation au second tour – 34,54 % au plan national – ait varié considérablement d’une région à l’autre, allant de 75 à 100 % dans les régions tenues par les groupes armés.

Quelques observations faites en amont témoignaient déjà de l’engouement, supposé ou réel, des populations du nord pour le scrutin présidentiel. Selon les chiffres officiels, les meilleurs taux de retrait des cartes d’électeurs furent enregistrés dans les zones d’insécurité du nord ; c’est-à-dire des localités où les différents observateurs et les représentants des partis de l’opposition n’auraient pas toute latitude pour superviser et vérifier le vote.

Dès cette période, l’URD, appuyé par un rapport de la Coalition pour l’observation citoyenne des élections au Mali (COCEM), dénonçait les retraits de cartes d’électeurs sans présentation de pièces d’identité ou par une tierce personne sans procuration. Selon le candidat de l’opposition, 18 290 cartes d’électeurs ont ainsi été distribuées à Kidal, alors que le nombre d’inscrits est limité officiellement à 10 543 électeurs.

Or les meilleurs taux de participation, et les meilleurs scores du président IBK, ont justement été enregistrés dans les territoires septentrionaux – alors même qu’il s’agit de contrées fortement vidées de leurs populations en raison de l’insécurité. Ces chiffres ont effectivement de quoi surprendre si on les compare à ceux du scrutin présidentiel de 2013 : à Kidal, par exemple, près de 90 % des électeurs de la région ont pris part au vote, contre seulement moins de 5 % en 2013 au premier tour, et à peine 8 % au second tour…

DR

L’étude du cas d’Aguelhok (dans la région de Kidal) est assez parlante à cet égard. C’est dans cette localité qu’a été enregistré le plus fort taux de participation (94,61 %) au plan national. Sur un total de 5 277 électeurs inscrits, 4 993 ont participé au vote : 4 955 voix ont été récoltées par Ibrahim Boubacar Keïta contre seulement 38 pour Soumaïla Cissé. Or la commune d’Aguelhok est celle qui a subi le plus d’incidents sécuritaires durant le vote, et non des moindres : une dizaine d’obus de mortier ont été tirés sur la ville.

Le cas de Kidal

Comment s’explique ce vote massif en faveur d’Ibrahim Boubacar Keïta dans le nord du pays, notamment à Kidal ?

Ilad Ag Mohamed, ex-porte-parole de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), explique qu’à Kidal « les électeurs de base ne votent pas pour élire un candidat à l’élection présidentielle mais plutôt par rapport aux consignes données par les responsables locaux ». Les populations de Kidal auraient ainsi été incitées, par leurs notables, à voter en faveur d’IBK.

Mohamed Ag Intalla, l’Amenokal de l’Adrar des Ifoghas (le chef de la communauté touareg), quant à lui, confie :

« La population de Kidal est très attachée à l’application de l’accord de paix, c’est la raison pour laquelle les électeurs ont voté massivement pour IBK. Il vaut mieux continuer à travailler avec quelqu’un qu’on connaît déjà plutôt que de s’aventurer dans l’inconnu. »

Cette explication semble d’autant plus pertinente que Soumaïla Cissé avait pour projet de renégocier les accords d’Alger signés entre les ex-rebelles de la CMA et l’État du Mali.

Ces différents témoignages ne semblent toutefois pas être les seuls éléments explicatifs du succès d’IBK dans le Nord, notamment à Kidal.

Soupçons de manipulation

De nombreux éléments (photographies, et vidéos) concernant de possibles fraudes ont circulé un peu partout à Bamako et à l’intérieur du pays. Nous ne nous prononçons pas, personnellement, sur le degré d’authenticité de ces différents éléments, mais en faisons seulement mention pour montrer à quel point ils ont fortement contribué à jeter le doute sur la crédibilité du scrutin présidentiel.

Un exemple de carte d’électeur dont le nom et la photographie ne semblent pas correspondre. DR

Parmi ces éléments on pouvait voir des cartes d’électeurs de personnes visiblement de sexe féminin, mais avec des prénoms masculins, ou l’inverse. Ou encore des vidéos, à l’exemple de celle ci-dessous mentionnée, montrant des personnes identifiées comme membres de la communauté touareg, dans des manœuvres largement interprétées comme constitutives de fraude électorale.

On peut y voir deux personnes ; l’une en train d’apposer son empreinte sur plusieurs cartes d’électeurs, et l’autre sur les bulletins de vote. Il s’agit de lots de cartes d’électeurs avant qu’elles ne soient détachées les unes des autres, comme représentés sur l’image ci-dessous (nous expliquons le processus du vote dans les lignes qui suivent).

Ces soupçons de manipulations contribuent à mobiliser l’opposition. Depuis l’élection présidentielle, quatre marches ont été organisées par Soumaïla Cissé et ses partisans, pour dénoncer la victoire « frauduleuse » d’Ibrahim Boubacar Keïta. Celle du 21 septembre dernier a été dispersée par les forces de l’ordre, qui ont procédé à plusieurs arrestations.

Fraudes ou irrégularités, nuance…

Malgré tout, ces éléments ne semblent pas suffisants à expliquer le succès d’IBK aux élections. À titre d’exemple, Kidal, où de nombreux cas de fraudes ont été rapportés, ne représente qu’à peine 0,46 % de l’électorat malien.

Si des irrégularités ont bien été constatées, elles n’ont pas été suffisantes inverser la tendance entre les deux candidats, qui ont plus de 34 points d’écart, affirment unanimement les différentes missions d’observation électorale déployées sur place. C’est peut-être ce qui explique les félicitations anticipées – avant la proclamation officielle des résultats – d’Emmanuel Macron et d’autres chefs d’État à l’endroit d’Ibrahim Boubacar Keïta.

Cécile Kyenge, chef de la mission d’observation de l’Union européenne, affirme pour sa part que « les observateurs de l’UE n’ont pas observé de fraudes mais des problèmes d’irrégularités procédurales ». Par « problèmes d’irrégularités procédurales », elle désigne par exemple des « cas de procès-verbaux pré-signés et pré-remplis avant même la fin du scrutin ». Cécile Kyenge rajoute toutefois qu’il n’appartient pas à la mission d’observation électorale de se prononcer sur la crédibilité du scrutin.

Notons aussi que l’UE n’a délégué aucun observateur dans les zones considérées comme à risque. L’institution a mobilisé 90 observateurs dans 440 bureaux de vote à Gao (nord), à Ségou (centre), dans la capitale Bamako, ainsi que dans le sud et l’ouest du pays.

Autopsie de l’achat d’un vote

Dans les villes du sud, notamment à Bamako, il a été distribué, selon nos propres constats, des sommes allant de 3 000 FCFA (4,5 euros) à 5 000 FCFA (7,5 euros), voire plus, aux électeurs en échange de leur vote. Le procédé était le suivant : tous les candidats étaient représentés sur un bulletin de vote unique.

Bulletin de vote du second tour du scrutin présidentiel malien de 2018. DR

Une fois qu’on se trouvait dans le bureau de vote pour voter en faveur d’un candidat, il fallait d’abord émarger la liste des inscrits, avant d’apposer son empreinte sur la photo du candidat choisi, de même que sur sa carte d’électeur, puis glisser le bulletin dans l’urne. En principe, nul n’était tenu d’avoir en sa possession les bulletins en dehors du bureau de vote. Chaque votant n’avait droit qu’à un seul exemplaire unique, sans possibilité d’en avoir un autre, et uniquement dans le bureau.

Mais à la veille du second tour, le 11 août 2018, lors d’une conférence de presse organisée dans l’urgence, vers minuit, Tiébilé Dramé, directeur de campagne de Soumaïla Cissé, avait dévoilé, en présence des journalistes, un carnet vierge de cinquante bulletins de vote, récupérés à Bamako. Il estimait alors que plusieurs carnets de ce type étaient en circulation partout dans le pays pour servir aux bourrages d’urnes.

Dans les quelques centres de vote que nous avons personnellement visités, nous avons repéré des « acheteurs de votes » (si nous pouvons les appeler ainsi). Ces personnes étaient en possession de bulletins de vote avec des empreintes déjà apposées sur la photo d’un candidat (celui pour lequel l’achat était effectué. Il était remis un bulletin de ce type à la personne acceptant de monnayer son vote. Celle-ci devait alors l’introduire discrètement dans le bureau de vote, récupérer le bulletin vierge de toute empreinte auprès des assesseurs, entrer dans l’isoloir et glisser dans l’urne le bulletin qui lui avait été remis à l’extérieur.

Sortir du bureau de vote avec le bulletin vierge remis par les assesseurs était la preuve qu’elle avait bien voté pour le candidat désigné ; et c’est seulement à ce moment que lui était versé son « salaire ». À l’aide du bulletin vierge ainsi récupéré, la même opération était répétée autant que possible.

Déficit de légitimité

On peut remarquer que, parmi les différents irrégularités et éléments de fraude dénoncés par le camp de Cissé, ne figure pas la question de l’achat de vote. Certainement pour la simple et bonne raison que la pratique était commune aux deux parties. À ce jeu, seul le poids financier de chaque candidat permet de faire pencher la balance, et non pas la pertinence des projets électoraux. Mais une chose est sûre : cette manœuvre a pu avoir une forte influence sur le résultat final du dernier scrutin présidentiel.

La démocratie élective sans électeurs conduit forcément à l’élection d’un président en manque de légitimité. Le cas du Mali est d’autant plus préoccupant qu’il s’agit d’un pays toujours en crise, qui a besoin d’une unité nationale pour affronter ses nombreux défis.

La question de savoir si le président IBK représente le peuple malien se pose désormais. Ce déficit de légitimité apparent au sein de la société, et les marches de contestation régulièrement organisées, pourraient finir par contraindre le chef de l’État malien, à œuvrer en faveur de l’instauration d’un gouvernement inclusif et d’unité nationale.

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