Les réformes éducatives en 2018 : le vain leitmotiv de l'excellence ?

Les réformes des programmes scolaires, du lycée ou de l'accès à l'université ont toutes invoqué l'excellence. Shutterstock

L’année 2018 aura souvent entendu résonner les trompettes de l’excellence. Déjà, fin 2017, la nouvelle présidente du Conseil supérieur des programmes (CSP) avait dû sa nomination à son goût « de l’excellence pour tous ». Les réformes touchant le lycée, ou la charnière entre le lycée et les universités, « Parcoursup » – et qui viennent d’être violemment contestées par le mouvement lycéen de décembre – ont été initiées et conduites au nom de la recherche de l’excellence.

Les nouveaux programmes scolaires avaient pour ambition, selon Jean‑Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, de « tirer vers le haut » tout le système scolaire. Du côté de l’enseignement supérieur, la décision prise en novembre 2018 d’augmenter les frais d’inscription à l’université pour les étudiants internationaux constitue « un pari sur l’excellence », estimait l'universitaire Jean‑Pascal Gayant dans Le Monde !

Parier sur l’excellence, l’idée est excellente, aurait dit Brassens. Mais cette notion n’est-elle pas particulièrement ambiguë ? La crispation sur cet objectif expose en tout cas l’entreprise éducative à de dangereuses embardées.

Des critères flous

Se donner l’excellence comme idéal conduit vite à s’installer dans une opposition sommaire entre deux constructions intellectuelles, qui ne correspondent, en fait, à aucune réalité concrète : l’excellence, et la médiocrité. Qu’est-ce qu’exceller ? Selon le dictionnaire : être supérieur, briller. Ou encore : être à un degré éminent « dans son genre ». Mais selon quelle échelle ?

Qu’est-ce qui définit le « haut », vers lequel on souhaite tirer le système ? Et y aurait-il un « ciel » commun pour tous les « genres » – établissements, programmes scolaires, enseignants, apprenants ? Exiger l’excellence sans prendre le soin de dire quelle qualité, constitutive du « genre » considéré, varie – et entre quels extrêmes – revient à parler pour ne rien dire !

Faute d’identifier des lignes de progression, et des critères d’accomplissement, on tendra naturellement à réduire l’échelle à deux grands cas : les excellents, et les autres, les médiocres. Autrement dit : l’élite de ceux qui sont en haut d’une échelle, mal, ou pas du tout, définie. Et la masse des autres, restés en bas : les « gens de peu », comme disait Pierre Sansot.

La tentation est alors de considérer que les médiocres sont indignes d’exister, et qu’il faut éradiquer la médiocrité, perçue comme une véritable maladie, qui plus est, honteuse ! C’est en ce sens que Jean‑Pascal Gayant ose envisager la nécessité de « faire le ménage » dans les formations de master qui ne subsisteraient qu’en acceptant « une forte proportion d’étrangers de niveau médiocre ». Le combat pour l’excellence devient un combat contre la médiocrité. On perd de vue le sens de l’action éducative.

Le risque de la sélection sociale

Quand la faiblesse des droits d’inscription dans une université devient « un signal de faible qualité », le pari sur l’excellence débouche sur un élitisme privilégiant l’argent. On sait que, par peur de la délinquance, certaines catégories sociales ont tendance à s’enfermer dans l’entre-soi d’un condominium, espace clos, et protecteur. C’est vers un modèle de ce type que conduit, si on n’y prend garde, l’idée d’excellence en éducation.

Or, les travaux de Bourdieu et Passeron ont montré que le système scolaire excelle dans « la transformation du privilège social en don ou en mérite individuel » (Les héritiers). Car il a « la capacité de mettre au service de sa fonction externe de conservation sociale la logique interne de son fonctionnement » (La reproduction). Mieux vaudrait donc éviter de contribuer à l’accomplissement de sa fonction de « sociodicée » (légitimation d’une hiérarchie sociale) en se réclamant d’une notion dont les ambiguïtés ne peuvent que servir cette fonction !

Se réaliser soi-même

L’excellence est sujette à une autre fétichisation malheureuse. L’idée d’excellence peut contribuer à la « perpétuation du privilège » en laissant croire que l’excellence est une caractéristique personnelle, que certains pourraient exhiber comme un label. Or personne n’est excellent en soi.

Certes, on peut être, dans des domaines précis, meilleur que d’autres. Mais aucun n’est, à tout jamais, le meilleur. Et l’essentiel est, pour chacun, d’avoir le souci de s’améliorer, pour progresser par rapport à lui-même. Autrement dit, la norme d’excellence, si ce terme conserve un sens, est l’accomplissement de ses capacités. Est excellent celui qui s’est accompli dans ses études et ses apprentissages, ce qui ne se réduit nullement à revêtir le profil type du « bon élève ».

Ainsi, pas plus qu’elle n’est une position ou un statut, l’excellence n’est un état, auquel on accéderait ou non. Ne faut-il pas conclure que l’excellence n’est qu’une idée creuse, dont il vaut mieux se passer ? Pour donner un cap à une politique éducative, il serait préférable de prendre pour boussole un concept moins mystificateur. Nous proposerions volontiers celui de « promotion ».

Prôner la réussite pour tous

Parier sur l’excellence comme une norme extérieure aux individus détourne de comprendre que c’est à chacun de devenir aussi excellent qu’il le peut. L’excellence n’est pas une terre promise que seuls quelques heureux élus pourraient atteindre en nageant, tandis que tous les autres se noieraient dans la médiocrité. Elle se propose à chacun des « nageurs », comme possibilité d’aller le plus loin possible dans le développement de ses potentialités, quelles qu’elles soient, à partir du moment où ce développement permet d’être en harmonie avec soi, et utile à la société.

On peut donc souhaiter qu’au pari de l’excellence se substitue le souci de la promotion : vouloir le meilleur, mais en se tournant vers tous. C’est-à-dire permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même, en créant les conditions qui faciliteront le développement de ses potentialités.

Espérons donc qu’en 2019 on se préoccupe moins de quête d’excellence que de réussite pour le plus grand nombre. Alors, en effet, l’idée d’excellence pour tous aurait un sens ! Afin, comme le chante Guy Béart (Le Messie, 1976), que chacun donne sa lumière :

« Que chacun donne sa lumière/Lumière de jour ou de nuit/Chandelle douce des chaumières/Hauts-fourneaux dans la suie/Enfants messagers d’étincelles/Mais si mais si/Langues de feu des jouvencelles/ »

Car :

« Chaque homme ici est le messie ».