Lutter contre les discriminations dans le sport demande de la lucidité

Match de volley-ball entre Nancy et Istres (en 2010). alainalele/Flickr, CC BY

Le sport, amateur et professionnel, n’est pas un domaine « protégé ». Il faut avoir le courage de dire qu’on ne peut plus, aujourd’hui, défendre une neutralité du sport par rapport aux défis sociétaux et aux agendas politiques.

Il importe, en premier lieu, de continuer à dénoncer les inégalités et les discriminations – volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes, institutionnelles, collectives ou individuelles, de quelque sorte que ce soit – que l’on y rencontre. Cela suppose de les nommer parce qu’elles stigmatisent et figent les individus dans des rôles prétendument immuables, que ce soit des championnes ou champions, des sportifs ou sportives amateur·e·s ou des dirigeantes ou dirigeants, comme de nombreux travaux de sciences sociales, notamment aux États-Unis, l’ont montré.

Ainsi, le sport est traversé par les mêmes problématiques que les autres sphères sociales. Un faux universalisme des discours s’est longtemps traduit par une infériorisation des minorités et des femmes, qui sont encore aujourd’hui victimes de représentations relatives à la pratique sportive, la médiatisation (qualitativement ou quantitativement) et l’accès aux responsabilités. On ne peut plus se cacher derrière les « valeurs du sport ». Ce dernier doit être exemplaire.

Les préjugés ont la vie dure

Les préjugés négatifs ont la vie dure dans le sport. Par exemple, dans les imaginaires, le sportif noir est souvent vu comme plus athlétique, doté d’une capacité physique supérieure au sportif blanc, censé pour sa part développer des qualités tactiques. Le corps d’un côté, l’esprit de l’autre.

Bien sûr, tout le monde ne pense pas cela dans le sport, ni dans la société en général. Mais cette croyance persiste, comme on le voit dans des débats récurrents. C’est un racisme structurel, parfois institutionnel, souvent inconscient. Par exemple, dans un sondage réalisé en 2010 pour la Fondation Thuram, à la question « Selon vous, quelles sont les qualités spécifiques des personnes de couleur noire ? », 22 % des Français répondaient « les qualités physiques et athlétiques. » Cela reste inacceptable et ne pas le dire, au prétexte que cette réalité dérange les habitudes, les certitudes et les privilèges établis, serait une faute morale.

Par ailleurs, être toléré dans le sport, être toléré.e comme sportif.ve, ne signifie pas y avoir toute légitimité. Les stéréotypes demeurent en effet sur le comportement et la maîtrise, par la jeunesse des quartiers populaires, surtout masculine, des codes sociaux « civilisés ». Depuis les années 1950, le sport a beaucoup recruté chez les enfants d’immigrés et d’outre-mer. Ils sont décrits comme pouvant réussir grâce au sport mais restent vus comme rebelles et indomptables, et ce, même s’ils remportent des compétitions.

Les préjugés ont la vie dure sur le sport en banlieue. alainalele/Flickr, CC BY

Ce sont toujours eux que l’on observe à la loupe pour voir s’ils chantent « La Marseillaise » avant les matchs. On moque leur façon de s’exprimer, d’écrire sur les réseaux sociaux, alors même qu’ils touchent – pour certains – des salaires très élevés. L’exigence de perfection qui leur est posée est sans fin. Ces injonctions contradictoires – s’intégrer mais sans pouvoir sortir d’une identité assignée –, largement décrites par les chercheurs spécialistes des banlieues, ne sont donc pas absentes du sport.

Par ailleurs, la gouvernance du sport n’est pas représentative de la société française : elle est majoritairement blanche et masculine dans ce secteur d’activité mal connu, mal gouverné et sous-utilisé. Le sport incarne donc trop peu les vertus derrière lesquelles il s’abrite. Or sa puissance médiatique et l’attrait qu’il exerce, en particulier chez les jeunes, doit permettre de combattre ces préjugés et ces inégalités. Il peut, il doit même être inspirant pour d’autres secteurs.

Un instrument de tolérance et d’entraide

Le sport témoigne des atouts d’une société multiculturelle. C’est d’autant plus vrai dans le contexte actuel marqué par les tentations identitaires et par un accroissement du rejet des migrants et des réfugiés. Il peut être un instrument particulièrement efficace pour promouvoir la tolérance et l’entraide, mais aussi pour donner du sens. Les initiatives sont nombreuses, à l’image de la création d’une équipe regroupant des sportifs réfugiés aux J.O.P. de Rio. Il en va de même au niveau de l’Union européenne qui s’est emparée de ce sujet.

La lutte contre les discriminations « raciales » dans le sport est sur l’agenda des responsables européens. En 2016, la FIFA a créé le « FIFA Diversity Award » et organisé la quinzième édition des « FIFA Anti-Discrimination Days ». L’UEFA s’efforce, elle aussi, de promouvoir la diversité dans le football, avec le réseau Football Against Racism in Europe (FARE).

En France, l’organisation et le fonctionnement du sport offrent un maillage territorial qui est à même d’aider les pouvoirs publics à agir au plus près des citoyens pour promouvoir l’égalité de toutes et tous. Il faut pour cela qu’il fasse l’objet d’une stratégie fondée sur la coopération des actrices et des acteurs, que l’on pense aux dirigeantes et dirigeants politiques ou sportif.ve.s, mais aussi aux responsables de clubs locaux.

La France « black, blanc, beur » de 1998 était un symbole positif qui n’a – on l’a oublié – pas plu à tout le monde. Or le multiculturalisme est une réalité sociale et démographique. Il faut d’ailleurs se réjouir de voir que Paris 2024 a construit son storytelling sur les atouts, pour la France, de la jeunesse plurielle et ce discours d’optimisme, de respect, et donc de confiance et de richesse sociétale mais aussi économique doit être relayé.

Le sport est porteur de potentialités immenses pour la collectivité. Encore faut-il qu’il le soit pour toutes et tous, quels que soient le milieu social, le sexe, l’origine, le territoire de vie et la condition physique.


Les deux auteurs viennent de publier « Le Pouvoir du Sport », Editions FYP, 2017.