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Moyen-Orient : le retour à l’état de nature

Le 24 août, l'armée turque lance une opération d'envergure en territoire syrien. Bulent Kilic / AFP

La Syrie est un cauchemar pour les États-Unis, à l’image d’ailleurs du Moyen-Orient en général. Celui-ci réussissait à Washington, lorsque la Guerre froide et la bipolarité simplifiaient les facteurs : l’Iran du Shah ou l’Arabie saoudite, tout comme l’ensemble des monarchies arabes traditionnelles, y étaient des alliés fidèles qui non seulement acceptaient les ingérences, mais les demandaient, au nom d’un anticommunisme obsessionnel, tandis que les régimes progressistes, appuyés par Moscou, jouaient volontiers la politesse et la retenue qui étaient les règles apprises et respectées de l’ordre international consacré.

Les choses ont dramatiquement changé, avec la chute du Mur, bien sûr, mais plus encore avec les révolutions arabes. Des États, plus ou moins acteurs passifs d’un jeu international fabriqué au Nord, sont devenus les échos autonomes de leurs propres sociétés. Celles-ci ont alors laissé libre cours à leur propre histoire, enfermée dans un carcan vieux de plusieurs siècles. En homme averti des erreurs de son prédécesseur, Barack Obama a réagi avec prudence et retrait, mais de manière probablement insuffisante. Ses alliés occidentaux, la France en premier lieu, sont tombés dans le piège qu’ils n’ont fait qu’aggraver ; plus habilement, Moscou en a partiellement profité.

Alliances automatiques

La décomposition de la Syrie et de l’Irak, un temps souhaitée et activée par les Occidentaux, a révélé l’artifice des États constitués au lendemain de la chute de l’Empire ottoman ; elle a montré que seul un mélange d’autoritarisme souvent féroce et de nationalisme de facture baathiste, kadhafienne ou nassérienne permettait à ces États de subsister.

Le retour à une sorte d’état de nature fait alors apparaître de nouveaux acteurs – ethniques (les Kurdes), confessionnels (sunnites vs chiites) ou tribaux – qui, par définition, n’ont pas de diplomatie, ont une vision instable et très conjoncturelle des alliances et dont le seul but est la subsistance ou l’exercice d’un pouvoir autoprotecteur. Bâtir des coalitions dans ces circonstances, séparer, comme on aime le faire en Occident, les « amis » des « ennemis », concevoir des schémas définitifs aux relents westphaliens n’a aucun sens.

Moscou l’a compris en se contentant de s’appuyer sur des régimes politiques en place, jouant habilement des dépouilles encore debout des régimes d’hier ! S’insérer, en revanche, dans des guerres civiles ne laissait aucune chance : un État venu de l’ancien temps honni a peu de chance de conquérir les sociétés ou ses lambeaux !

Les États de la région, ceux qui sont encore debout, en pâtissent évidemment : puissances régionales candidates à l’hégémonie, l’Iran et l’Arabie Saoudite se trouvent réduites à leur identité – chiite ou sunnite-wahabite – qui les pousse vers des alliances automatiques. La Syrie elle-même, à travers le régime – affaibli mais toujours en place – d’Assad est immanquablement conduite à durcir son identité alaouite et à combattre les Kurdes dès lors que ceux-ci gagnent trop en autonomie, même s’ils n’ont jamais menacé le raïs de Damas : d’où ces étranges bombardements que le régime a infligé aux Kurdes d’Hasseke, le 19 août dernier, histoire de maintenir à tout prix l’idée de nation syrienne unie !

Le spectre d’un État kurde

La Turquie est peut-être la plus menacée de tous les États de la région. Le « néo-ottomanisme » de l’AKP avait fait merveille un temps. Sortis de la Guerre froide sans être entrés dans l’ère des révolutions, les gouvernements de la région étaient ravis de troquer les anciennes tutelles impériales contre des alliances régionales plus équilibrées. Le Printemps arabe en a décidé autrement : l’apparition d’un sunnisme fondamentaliste d’opposition, en Syrie comme en Irak, ne pouvait qu’exercer un tropisme fort sur Riyad et Ankara.

Le vice-président américain, Joe Biden, reçu à Ankara, le 24 août, par le Premier ministre turc Binali Yildirim. Adem Altan/AFP

L’autonomisation des Kurdes de cette région meurtrie fut, d’abord, très habilement récupérée par Erdogan qui sut s’imposer comme le tuteur et le financier de la nouvelle région kurde d’Irak et du gouvernement du PDK conduit par la famille Barzani depuis le fief d’Erbil. En ce temps- là, le dirigeant turc avait de bonnes raisons de pacifier ses rapports avec ses propres Kurdes.

La guerre en Syrie a, en revanche, relancé le PKK, son ennemi juré, et mis en scène un possible État kurde macrorégional. Voilà qui devenait trop risqué, justifiait une relance de la politique ottomane anti-kurde, en deçà et au-delà des frontières de la Turquie… La répression reprenait de plus belle du côté de Diyarbekir tandis que l’alliance avec Moscou et une plus grande tolérance turque à l’égard d’Assad s’imposaient naturellement.

Et les Occidentaux dans tout cela ? Clausewitziens dans l’âme, ils sont irrémédiablement perdus dès que l’ennemi de mon ennemi n’est plus mon ami et que l’ami de mon ennemi n’est plus mon ennemi. Pire encore, historiquement vaincus dans la plupart des guerres extra-étatiques, ils ne parviennent pas à se fixer une stratégie claire : on bombarde et on verra après… Voir qui et quoi ? Une Turquie, membre de l’OTAN, mais dont les dirigeants donnent priorité à des questions intérieures, un allié saoudien adulé, mais qui préfère regarder ailleurs… Reste l’opposition « modérée » pour meubler les rhétoriques et produire des « éléments de langage ».

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