Hip Hop Management

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Pourquoi Michel Houellebecq a (presque) raison

Houellebecq, donc… Author provided

Michel Houellebecq a donc encore frappé. Une punch-line d’une rare maestria. Puisque de celle qui ouvre la porte des « une » dans notre société du spectacle délivré désormais en streaming. Jugez plutôt : « La situation fâcheuse dans laquelle nous nous trouvons a des responsables, des responsables politiques ; et ces responsabilités politiques il faudra bien, tôt ou tard, les examiner. Il est peu probable que l’insignifiant opportuniste qui nous tient lieu de chef de l’état ou le demeuré congénital qui fait office de premier ministre ou même les « ténors de l’opposition » (LOL) ressortent grandis de l’examen. »

Ah, Houellebecq. Son Extension du domaine de la lutte, insupportable de cynisme tant il est criant de vérité avec cette idée radicale : appliquer aux relations (notamment sexuelles) la stricte dynamique (inégalitaire) du capitalisme.

Ah, Houellebecq, et son grand œuvre, Les particules élémentaires. Un livre qu’on assume d’avoir dévoré de la première à la dernière ligne. Un livre sublime dont on aurait tant aimé que ce soit lui qui lui rapporte l’objet du désir économique ultime pour un écrivain : le Goncourt, pourquoi pas en attendant le Nobel. De pédagogie économique en tous les cas il l’aurait assurément mérité, comme le défendait fort justement notre si regretté Bernard Maris.

Et puis il y a eu Plateforme et les obsessions du terrorisme et de l’Islam, déjà. La lassitude pour l’œuvre Houellebecquienne, tout juste entamée avec les Particules, roman si bien écrit, si fin, si malin a alors commencé à poindre.

Bien sûr, le style était toujours là. Mais la boucherie finale, sans trop savoir pourquoi, n’avait suscité aucun effroi chez moi. Et pas davantage les dérives des quelques malades mentaux adeptes de tourisme sexuel – et donc de viols d’enfants sans défense. La suite – le scandale médiatique, les prises de position vis-à-vis de l’Islam – « religion la plus con » – m’a donc à peine soulevé une paupière.

M.H. et l’avantage concurrentiel

L’ouvrage a toutefois valu l’investissement puisque j’ai pu le recycler en sujet d’examen. J’ai ainsi donné un extrait de Plateforme dans ce chapitre où il est question d’avantage concurrentiel. Le travail attendu de la part des étudiants : rien de moins que de prendre en défaut Michael Porter et son « avantage concurrentiel », mobilisé par Houellebecq, pour démontrer la pertinence très relative de son cadre conceptuel au regard du terrain d’investigations choisi par l’écrivain : le tourisme, et donc les « services ». Oui, le service, cette « chose » qui se produit en même temps qu’elle se consomme ; qui n’a de réalité que dans le temps de sa consommation ; qui ne laisse que des « souvenirs » ; qui donne un rôle absolument fondamental au « front office », au personnel en contact avec le « client » ; qui requiert l’activation des bonnes volontés de part et d’autre pour que se produise quoi que ce soit… La problématique à traiter était donc celle de l’immatériel et des limites avérées d’un cadre produit par un économiste industriel comme Michael Porter pour l’instruire avec pertinence… D’où les erreurs de Michel Houellebecq.

Une île et un territoire hors de propos

Après Plateforme, La possibilité d’une île ? Le roman traîne probablement quelque part dans ma bibliothèque. Je n’en suis même pas certain. De mémoire, j’en ai parcouru que quelques pages en diagonale chez mon libraire. Parce que le charme pour l’univers d’Houellebecq avait été rompu de manière irréversible, pour le prof de sciences du management que j’étais.

La carte et le territoire, celui-là j’en suis certain, je n’ai jamais pu aller au-delà du second paragraphe. Parce que le sujet est trop sérieux, renvoie à de telles considérations épistémologiques que je ne sentais tout simplement pas Houellebecq à la hauteur du sujet. Et je plaide ici coupable et responsable : je n’ai jamais eu le courage de vérifier. Parce que je préfère le sublime De l’impossibilité d’une carte à l’échelle 1 :1 d’Umberto Ecco dans son merveilleux Pastiches et Postiches. Parce que d’emblée l’emballement médiatico-littéraire retirait tout intérêt à un sujet traité pour l’amateur que j’étais. Pourquoi se coltiner plusieurs centaines de pages d’Houellebecq alors que l’on compte dans le pays des spécialistes chevronnés d’un tout autre calibre – y compris voire surtout en management – qu’un Houellebecq (on pourrait dire de même d’un opus que signerait BHL) et auxquels l’industrie médiatique n’a pour ainsi dire jamais jugé utile de consacrer une ligne, ni de donner la parole ?

Soumission aux clichés

J’en étais là quand j’ai finalement renoué d’intérêt pour Houellebecq avec Soumission. Pas à cause du sujet, je m’en foutais. Mais parce que le personnage principal étant prof d’université, j’étais curieux de lire ce que Michel Houellebecq avait pu comprendre de ma condition et de celle de mes collègues. Je n’ai pas été déçu ; globalement, une somme de clichés sans intérêt, totalement éloignée de ma réalité.

Une exception toutefois, évidemment, avec un de ces diagnostics lumineux dont Houellebecq a le secret quant aux règles de fonctionnement d’une industrie dont il connaît à l’évidence mieux les recoins que ceux de l’enseignement supérieur : « Cela faisait bien longtemps qu’un titre d’enseignant universitaire en tant que tel ne suffisait plus à vous ouvrir l’accès aux rubriques « tribune » et « points de vue » des médias importants. Et que celles-ci étaient devenues un espace strictement clos, endogame. Une protestation même unanime des enseignants universitaires serait passée complètement inaperçue ; mais ça, en Arabie Saoudite, ils ne pouvaient apparemment pas s’en rendre compte. Au fond, ils croyaient encore au pouvoir de l’élite intellectuelle, c’en était presque touchant ». Ceci, on le confirme et on n’aurait su mieux dire.

La peur de l’inconnu comme politique

Comme on confirme partager point par point le diagnostic de Michel Houellebecq relativement aux (ir)-responsabilités politiques qu’il faudra bien un jour instruire… Du moins si l’on veut enfin échapper aux recommandations managériales erronées de Michel Houellebecq pour reconstruire la confiance. Jamais « la peur de l’inconnu » pour paraphraser l’édito de Jacques Barraux dans le dernier numéro paru de la Revue Française de Gestion (252), du différent, du neuf ne saurait faire office de politique générale viable sur la durée. N’en déplaise aux économistes industriels qui ne jurent que par les systèmes propriétaires et positivistes ; et qui oublient que tout est question de confiance ; que celle-ci jamais ne s’impose par des recettes miracles ou en croyant à l’existence de lois positivistes dans les affaires humaines ; qu’elle s’impose simplement un jour, en cédant aux sirènes de quelques passionnés de liberté constructiviste, comme l’était… Winston Churchill.

Généralement visionnaires, leur exemplarité est d’ailleurs réputée être plutôt vécue sur un mode dictatorial dans leurs organisations tant une vision ne saurait supporter trop de discussions. Et puis parce qu’ils savent qu’il n’est rien de plus difficile que d’innover ; et qu’ils n’ont jamais cru, eux, à ces mythes qui, s’ils ne sont pas inutiles comme leurres et moteurs de l’action, n’en restent pas moins… des mythes. Ainsi du marché (qui serait efficient) comme de la démocratie (qui pourrait être directe). #MegaUpLOL, Professeur Houellebecq, vous répondait – dès 2004 ! – Alain Cotta depuis la belle salle Raymond Aron de l’Université Paris Dauphine !

C’est pourquoi, s’il partage l’essentiel du diagnostic, le Hip-Hop management suggère d’instruire un peu moins paresseusement l’idée que gérer une organisation, c’est d’abord gérer une famille. Et qu’on ne la protège pas en dressant des barbelés, mais bien en lui apprenant d’abord à se risquer en confiance à l’extérieur comme au lendemain. S’il lit cette chronique (même si elle n’est pas publiée dans un média « important »), je suis sûr que le très fin connaisseur de l’oeuvre d’Alexis de Tocqueville qu’est Michel Houellebecq – quelle lecture devant la caméra de Mediapart ! – comprendra. Il pourra poursuivre en méditant cette punch-line attribuée à… Sir Winston Churchill : « On considère le chef d’entreprise comme un homme à abattre ou une vache à traire. Peu voient en lui le cheval qui tire le char ».

Bref, « t’as j’veux dire ou t’as pas j’veux dire », Michel ? :)