Hip Hop Management

Hip Hop Management

La possibilité d’une issue

Jawad B. assure tout ignorer des projets de ceux a qui il a prêté son appartement de Saint Denis. Capture d'écran BFM TV, Author provided

Comme tout un chacun, on a vu apparaître son visage sur l’écran de BFM TV. Puisque c’est bien connu, BFM TV c’est désormais le nouveau haut de gamme du déjeuner ou du dîner familial devant la télé allumée. Et avec Jawad, on n’a pas été déçu. Et comme en France, c’est bien connu aussi, on aime le gros rouge qui tache, alors on en a fait immédiatement une time-line de notre « nouvelle star » : @jawad_le_logeur. Comme elle est absolument hilarante, on en a donc ri, avant de se reprendre ; parce qu’il y a quand même eu beaucoup de morts à Paris comme à Saint-Denis.

Très vite les nouvelles ont fusé, parce que les salles de rédaction sont comme ça. Un buzz’ va partir, il ne faut pas le laisser filer. Alors, on a commencé à exhiber le casier de Jawad. Ses divers forfaits. Last but not least, on aura hurlé de rire comme tout le monde puisqu’il ose donc affirmer qu’il ne savait rien de ceux qu’il hébergeait, le Jawad. Parce que sinon, of course, ils ne les auraient pas hébergés, ces terroristes. Même pour du pognon. Of course.

Voilà. Fermez le banc. Jawad ne s’appartient déjà plus, il est entré dans l’histoire. Celle des noms qui finiront par être les plus googlisés. Il aura sa fiche Wikipédia. Et comme le capitalisme c’est l’éternelle extension du domaine de la lutte… commerciale, on finira bien par le retrouver dans quelques années chez Jean-Marc Morandini, Cyril Hanouna ou chez un de leurs successeurs.

La coaction, précisément

J’en étais là, quand l’esprit de Deleuze, qui vient de temps en temps me visiter au réveil, m’a rappelé que le sentiment de honte est l’un des plus puissants motifs de philosophie. Derrida, lui, raconte magistralement comment au coucher, au moment où il s’endormait, s’imposait cette peur d’écrire.

Au réveil donc, Deleuze m’a soufflé ceci : rappelle-toi Foucault et Pierre Rivière ; il y a quand même un léger problème avec leur « Jawad ». Parce qu’être le logeur – en droit – avoir hébergé des terroristes – qu’il ait su ou qu’il n’ait pas su- ce n’est quand même pas la même chose que d’avoir soi-même commis les actes. Ou plus exactement, ça porte un nom, précisément en droit : ça s’appelle la coaction. Autrement dit, les criminels auraient-ils pu commettre leur forfait à l’identique si Jawad ne les avait pas hébergés ?

Exactement comme pour faire un hold-up, il faut un chauffeur, pour se tirer aussi vite que possible ; et qui s’il n’aura pas commis lui-même le forfait aura participé à en rendre possible l’exécution. Enfin, évidemment, la peine ne sera pas la même selon que vous êtes un chauffeur Uber qui attend son client sans savoir ce qu’il a fait ou si vous avez pris une part active et agi en parfaite connaissance de cause.

Déjà condamné

Les médias, et avec eux la foule des réseaux sociaux, ne se sont évidemment pas embarrassés de ces précautions. Jawad est déjà condamné par son casier. Et sur son portable, on a déjà remonté la piste de coups de fil en Belgique. Soyons précis, puisque Le Parisien l’est :

« Selon les premiers éléments de l’enquête, celui que la mairie de Saint-Denis présente comme « un de ces petits caïds que les marchands de sommeil utilisent comme homme de main pour loger au black des personnes de passage » en savait bien davantage qu’il ne le disait. « Il apparaît en lien, avant et après les attentats, avec une ligne téléphonique belge, elle-même en contact avec une ligne utilisée par les terroristes », révèle François Molins. Toujours selon le magistrat, la nature de ses échanges avec Hasna, la cousine d’Abaaoud, le comportement de ses hôtes et le contexte des attentats font en sorte qu’il « ne pouvait douter […] qu’il prenait part en connaissance de cause à une organisation terroriste ».

Dans un joli back to the future, l’article rappelle aussi son principal forfait, qui remonte à 2008 : condamné pour homicide.

Voilà. Déjà condamné, donc, le Jawad. En tout cas davantage que « les marchands de sommeil qui l’utilisent comme homme de main pour loger au black des personnes de passage » pour reprendre la formule du Parisien. Ceux-là même dont on entendra probablement plus parler à l’avenir puisque l’article conclut de manière aussi explicite que mécanique : « À Saint-Denis, ni Jawad ni sa famille n’étaient connus comme pratiquant un islam radical ».

On pourrait s’arrêter là si, outre la lecture de Deleuze, on n’avait visionné le magnifique film de Brian Singer, The Usual Suspects ; ou ces deux films somptueux de Jacques Audiard : De battre mon cœur s’est arrêté et Un prophète.

Égaux devant la justice ?

Sur usual suspects – et l’affaire Kerviel, donc – on a déjà tout dit. On regrette simplement que la police n’ait pas cru bon de mener des investigations aussi poussées des « logeurs » et autres « marchands de sommeil » dans une maison pourtant déjà multirécidiviste ; par exemple, en remontant les conversations échangées sur leurs téléphones portables. Et que l’on ait conclu si rapidement au fait que décidément, non – ne nous égarons pas ! – comparer le gotha du CAC 40 à de vulgaires marchands de sommeil, voilà qui définitivement est, chez nous, inimaginable ! Puisque le seul coupable et responsable idéal on l’avait, pourquoi chercher plus loin ?

Sur Audiard et son De battre mon cœur s’est arrêté, allez savoir pourquoi, c’est plutôt au procès EADS que l’on pense… Et aussi, en ces périodes d’élection, à cet extrait de ce film – absolument insoutenable – qu’est Seul contre tous de Gaspard Noé. Parce qu’on se dit que selon qu’on est riche ou pauvre, décidément, le scénario jamais ne s’acharne de la même façon. Surtout en France. Retour donc à Audiard et ces scènes, somptueuses, où Romain Duris se débat. Avec son piano.

Audiard, enfin, et ce magnifique chef d’œuvre : Un prophète. « A must see », estime le Wall Street Journal lui-même. Thierry Frémaux d’ailleurs, dans ce documentaire de 13e rue l’assure : « on aurait pu écrire le même scénario à Wall Street ou je ne sais où… » Magnifique film et somptueuse scène finale : la sortie de prison.

Terminons sur le fait que le président Obama à l’occasion de la récente visite du président Hollande – et qui vient en France pour la COP 21 – l’a indiqué dans ses « remarks » : « That includes equality before the law ». Pas question donc, pour lui, de faire de l’humour sur ces questions d’égalité face au droit. Du moins si on en juge par la punch-line cinglante qu’il avait adressée au président Hollande à l’occasion de la demande d’indulgence dans l’affaire BNP Paribas. Avec le succès que l’on sait.

Conclusion : ici on parie que c’est plutôt un cauchemar très Welcome to New York qui attend désormais les élites françaises qui auraient, par le passé, un peu trop abusé de cette maudite héroïne managériale. Avec un scénario à la Lost Highway et une mise en scène à la David Lynch.

Puisqu’après avoir (enfin) recouvré ses « mémoires de crise », Ben Bernanke a déjà choisi son camp ; et Christine Lagarde aussi, elle qui sait mieux que personne sentir tourner la roue et qui n’en est plus à un opportunisme près.

Alors, égalité devant la loi, même – surtout ? – quand on appartient à l’oligarchie et autres grands corps ? Wesh, wesh, voilà qui constituerait rien de moins qu’une nouvelle révolution française !

Reste à savoir si le président Hollande va oser tenir le pacte d’exemplarité ainsi proposé par le président Obama. Ou, au contraire, chercher – une nouvelle fois – à le convaincre de la valeur, en ce domaine comme en d’autres, de notre si chère « exception culturelle ».

Les paris sont ouverts. Après Ben Bernanke et Christine Lagarde, faites vos jeux. Puisque rien ne va plus.