Réforme des retraites : une opportunité de reprendre le dialogue pour Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron, représenté en monarque du XVIIIème siècle durant la manifestation du 5 décembre à Paris. Thomas SAMSON / AFP

« Le respect qu’on inspire doit être un sentiment, pas un devoir. » Favart, Les trois sultanes, Acte II, sc. 13.

Emmanuel Macron a raison : la décision, prise au tout début de son quinquennat, de baisser les aides personnalisées au logement (APL), il la porte désormais comme un « boulet ».

Grain de sable lancé dans l’océan des déficits, la mesure est devenue un énorme pavé dans la mare de la confiance et le symbole d’une dérive gouvernante, après avoir été répétée et brocardée à l’envi sur les sites d’information et les réseaux sociaux.

Aujourd’hui, la question des retraites constitue une illustration caricaturale de ce désordre, où l’uchronie règne en maîtresse.

N’y voit-on pas des syndicalistes contester un projet de loi qu’ils ne connaissent pas, des ministres défendant un texte qui n’existe pas encore ? Un ministre de l’Intérieur soucieux de calmer ses policiers en leur promettant un régime spécial, en contradiction flagrante avec l’idée d’universalité mère de la future réforme ?

Quai des brumes

La distance creusée par des années de décalage entre la parole des élus et sa traduction dans la réalité sociale s’augmente aujourd’hui d’une crise de confiance dans nos institutions : pour une large fraction de la population, ce ne sont plus seulement les hommes qui sont en cause, mais au travers d’eux, le système de représentation démocratique.

Un monde nouveau, où grouillent les réseaux virtuels, émerge dans les spasmes de ce qu’il faut considérer comme une révolution sociale télématique de la communication.

L’année 2018 a donné la mesure de cette mutation radicale qui vient bousculer l’ordre des choses et troubler la circulation des échanges entre les acteurs politiques et les citoyens. Dans cette France repeinte en jaune, la communication verticale impulsée par les gouvernants se heurte, se mêle et se dissout dans des flux centrifuges de communications horizontales qui suintent de toute part en se faisant écho.

Cette manière de barigoule d’informations sans inventaire, où le fake s’imbrique dans le fait, pèse très lourdement sur la capacité d’agir et de transformer des gouvernants.

En même temps, l’édifice gouvernemental devient bancal. C’est que la communication électronisée aboutit à un raccourcissement du temps et à un rétrécissement de l’espace. Accélération des particules d’informations et intrusion dans tous les recoins du pouvoir et de la vie des gouvernants provoquent une abolition du recul et de la distance nécessaire à l’exercice du pouvoir.

Avec un symptôme brutal qu’on a pu lire et relire dans des slogans et sur des pancartes de « gilets jaunes » : la perte du respect pour les représentants et particulièrement pour le premier d’entre eux, le chef de l’État.

Un brin d’espérance

Dans ce tohu-bohu permanent, le moindre brimborion devient un iceberg, la supputation se substitue à la réflexion, la prophétie à la prévision, le silence s’interprète comme une hésitation, la parole comme une provocation…

Dans ce cercle infernal de l’incommunication, non seulement on ne s’entend plus, mais on ne s’écoute pas. S’en tenant à une conception classique de la communication politique, en voulant riposter au coup par coup, Emmanuel Macron ne s’est pas donné, et n’a pas donné à son équipe, les moyens de s’adapter efficacement à la nouvelle donne provoquée par des positions contradictoires et simultanées.

D’où ce sentiment de confusion qui trouble le débat et le transforme en combat. D’où un enlisement dans les sables amenés par les contestataires.

Dans ce désordre, la journée du 5 décembre forme paradoxalement une chance de reprendre le chemin d’un rapport pouvoir/société apaisé et adapté aux attentes sociales.

Cette mobilisation est un incontestable succès : avec trois fois plus de manifestants que ceux réunis par les « gilets jaunes » au plus fort de leurs convulsions, les syndicats ont montré la capacité d’incarner un mouvement. C’est une victoire pour eux, et ils en avaient grand besoin, eux qui étaient aussi victimes du désamour frappant les médiateurs institutionnels de la parole politique.


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Mais cette remise dans les clous de la protestation sociale représente aussi, d’une certaine manière, une opportunité pour le gouvernement.

Certes, le mouvement des « gilets jaunes » n’a pas disparu et ne disparaîtra sans doute pas de sitôt : mais il a pâli et perdu son rôle directeur. La colère a largement changé de mains, ouvrant au pouvoir l’espace d’une réouverture du dialogue.

Et le dossier des retraites, au-delà des fractures sectorielles héritées de l’histoire, apparaît comme un terrain où pourrait se redessiner la voie du consensus.

La conscience des menaces qui pèse sur cette sécurité sociale instaurée dans l’atmosphère de la Libération et considérée à juste titre comme la plus grande avancée sociale de l’histoire française, peut entraîner un réflexe républicain.

Tant par ses conditions de naissance que par sa charge symbolique, le dispositif de retraite par répartition déborde du clivage droite/gauche. Soit très exactement l’espace que prétend assumer le macronisme.

Emmanuel Macron à Rodez, le 3 octobre 2019 lors d’un débat portant sur la question des retraites. Eric Cabanis/AFP

Le glaive ou la balance

La marge de manœuvre d’Emmanuel Macron est restreinte. Il y a deux voies qui lui sont interdites s’il veut sauver sa crédibilité : d’une part, renoncer à sa réforme, totalement ou en cédant sur les principes cardinaux. Lesquels ont d’ailleurs déjà été énoncés : maintien du système par répartition, fin des régimes spéciaux, universalisation d’un système par points.

D’autre part, enjamber en force un front du refus, certes hétérogène mais néanmoins cimenté par la méfiance, voire l’hostilité.

Il lui faut donc à la fois contourner cette manière de ligne Maginot anti-réforme et passer dans les intervalles.

Mais la réussite de l’opération suppose un changement profond de méthode intégrant la nouvelle donne de la communication politique : diminuer la part des messages verticaux, et renoncer au monopole des décisions venues d’en haut.

Cela implique de décomposer l’action en trois mouvements. D’abord une sorte de loi-cadre traçant fermement la structure, les principes et les contours du nouveau système. En les replaçant dans la continuité de ce qui faisait la force du plan de Pierre Laroque, architecte de la sécurité sociale de 1945 : universalité, égalité, solidarité.

Ensuite, le deuxième temps devrait faire place à une action horizontale, et renvoyer à des espaces d’écoute mutuelle et de proposition. Le gouvernement doit éviter la tentation d’en écrire trop lui-même. Le moment est venu de mettre l’expertise au service de l’échange social. Aux branches professionnelles, aux corps de métiers de décliner les principes et leur application. Car il y a place largement dans ceux-ci pour une adaptation différenciée soit dans les délais d’entrée en vigueur, soit dans la prise en compte des spécificités sectorielles. On n’oubliera pas qu’en 1945, l’universalisation n’a été réalisée que sur plusieurs années. Ni que l’équité n’implique pas l’égalité.

Enfin viendrait le temps d’une grande loi de ratification des accords obtenus. La fumée et les brumes obligent souvent à forger des grands repères. Le trouble qui perturbe depuis si longtemps les rapports entre les élus et les citoyens peut trouver un remède dans cette réforme socialement si nécessaire et symboliquement si forte. Une manière de baiser Lamourette à l’échelle de la France. Qu’il conviendra ensuite de faire durer…