Un vent d’espoir souffle sur le Mexique : l’écrivaine Elena Poniatowska raconte

Meeting de Lopez Obrador à Xalapa (Veracruz, 6 juin 2018) . Efrén Ortiz Dominguez, Author provided

Un vent d’espoir souffle sur le Mexique : l’écrivaine Elena Poniatowska raconte

Le Mexique est à la veille d’un scrutin présidentiel historique. Dimanche 1er juillet 2018 les différents postes politiques du pays, la gestion municipale et le gouvernement des États seront renouvelés, en même temps que le sommet de l’exécutif.

La fébrilité est perceptible dans les médias, les spots électoraux s’enchaînent.

L’actuel président, Enrique Peña Nieto quittera le pouvoir entouré du même discrédit que tous ses prédécesseurs. Le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) qui avait récupéré le gouvernement en 2012 à la place du Parti action nationale, conservateur (PAN, Vicente Fox, Felipe Calderon, 2000-2012), a échoué dans la lutte contre les cartels de la drogue, toujours aussi puissants, les disparitions forcées (dont les quarante-trois étudiants de Ayotzinapa enlevés en septembre 2014), les féminicides par milliers tout comme face à la corruption, cette morsure (« mordida ») qui est un fléau endémique à tous les niveaux de la société et de la vie quotidienne.

C’est dans ce contexte électoral surchauffé que l’écrivaine et journaliste mexicaine Elena Poniatowska, née à Paris en 1932, Prix Cervantès 2013 (la plus haute distinction de la littérature en langue espagnole) me reçoit à son domicile de Chimalistac, un quartier tranquille de Mexico où les librairies sont établies en nombre.

Rencontre avec Elena Poniastowska à l’Université Bordeaux Montaigne, venue parler de son œuvre et de son expérience à plusieurs reprises avec beaucoup de gentillesse et de passion.

Dans la campagne électorale 2018, elle a renouvelé son engagement en faveur d’Andrés Manuel Lopez Obrador, le candidat de gauche, motivée par son souci de justice sociale, son amour du peuple mexicain et de l’art, à l’image des ouvrages qu’elle a écrits tout au long de sa vie, entre témoignage et fiction.

Lopez Obrador : « Ensemble faire l’Histoire »

En 2006, Elena Poniatowska participa activement à la campagne en faveur d’Andrés Manuel Lopez Obrador (que les Mexicains surnomment AMLO), qui fut un temps maire de Mexico.

Les résultats des élections furent l’objet de controverses et de longues luttes qui n’aboutirent pas à inverser les résultats officiels, malgré les critiques des observateurs extérieurs y compris le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et la même situation se produisit en 2012.

À 86 ans, Elena Poniatowska a rappelé son soutien indéfectible au candidat de gauche dans le quotidien espagnol El País avec l’humour qui la caractérise : « Je suis allée à toutes les manifestations de Lopez Obrador et j’ai parlé dans toutes les chapelles… »

C’est la troisième tentative de Lopez Obrador pour accéder à la présidence du Mexique.. Il est à la tête de la coalition Morena (Mouvement de regénération national) référence évidente à la Vierge de Guadalupe, vierge noire aussi appelée « Morena » et révérée du peuple mexicain.

Procession en l’honneur de la Vierge « noire », Basilique Notre-Dame de Guadalupe, ville de Mexico, 2016. La Voz Arizona/Wikimedia, CC BY-ND

Son slogan, « Ensemble nous ferons l’Histoire » – Juntos Haremos Historia – se présente sous les meilleurs auspices d’après les sondages, qui donnent Lopez Obrador largement gagnant et classe en position de challengers les candidats du PRI José Antonio Meade, et du PAN, Ricardo Anaya.

Les élections les plus violentes du Mexique

La crainte de la fraude est cependant généralisée, et renforcée par les assassinats de candidats régionaux, les pressions des chefs d’entreprise sur les employés et ouvriers, les dizaines de milliers de coups de téléphone anonymes pour inciter au vote en faveur du candidat du PRI – « Miedo o Meade » (peur ou Meade). En bref, des élections qualifiées des plus violentes de l’histoire du pays d’après le journal Il Gattopardo.

AMLO rassemble cependant. Notamment l’électorat catholique et évangéliste, plus inquiet de l’impunité, du sous-emploi et de la corruption que des questions de société, comme l’a récemment illustré l’autorisation du « mariage sans discrimination » en 2016 au Mexique.

Elena Poniatowska observe ainsi la dégradation de l’éducation publique et les menaces qui pèsent sur la manne pétrolière, objet de toutes les convoitises ; elle estime que Lopez Obrador temporisera comme un habile politique qui ne se mettra pas à dos les grands patrons pour réussir ses réformes en direction des classes populaires.

Elena Poniatowska et Lopez Obrador, 6 novembre 2017. Mientras tanto en Mexico, CC BY-NC-ND

Une vie marquée par l’engagement

La plus grande écrivaine mexicaine a appris l’espagnol, comme une enfant émigrée, ignorant tout de la culture du pays où elle débarque de France à dix ans.

En effet, sa mère née à Paris en 1908 de parents mexicains, est arrivée en 1941 avec ses deux filles à Mexico, après avoir sillonné comme ambulancière les routes de la France occupée. Le père d’Elena, Jean Poniatowski Jean Poniatowski, a été un résistant de la première heure, évadé, arrêté en Espagne, participant à la campagne d’Italie et à tous les combats jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un engagement annoté dans ses précieux carnets conservés par Elena Poniatowska, qui a traduit voici une dizaine d’années les journaux intimes de sa mère dans un livre encore inédit en français, Nomeolvides (« Nemoubliepas »).

La vie de Paula Amor fut illuminée par la foi, tout comme celle du premier personnage à succès d’Elena Poniatowska, Jesusa (Vie de Jesusa, inspirée de Josefina, une vieille femme dont la vie entière se déroula dans la précarité et la marginalité comme celle de l’immense majorité des Mexicains au moment où le Mexique devenait un pays en voie de développement dans les années 60. C’est en recueillant son témoignage semaine après semaine qu’Elena Poniatowska a eu le sentiment d’acquérir elle-même, dans la rue, dans l’échange, la nationalité mexicaine.

Elena Poniatowska en séance de dédicaces en 1989 à Mexico. Erna Pfeiffer/Wikimedia, CC BY-ND

Elena Poniatowska adolescente s’était adaptée à la vie en communauté recluse dans un pensionnat religieux de Philadelphie, un enfermement que ne supporta pas sa sœur cadette qui, elle, revint vivre à Mexico.

Elle se souvient encore combien sa prise de parole sur les croisades fut peu appréciée dans l’établissement religieux, contestant avec la candeur de la jeunesse, les massacres collatéraux ; le souvenir du lycée franco-mexicain l’enchante au contraire : « On nous faisait réfléchir ».

Un féminisme qui refuse le fatalisme

La conversation revient sur les femmes ; Elena me présente Martina « son ange gardien » grâce à qui elle peut se consacrer à l’écriture tandis que Martina l’accompagne en se chargeant de tout dans la maison, de la cuisine et du jardin, activités non littéraires d’importance vitale, alors qu’aux États-Unis, si proches par les images télévisées : « là-bas, tout est entièrement automatisé, même les tâches ménagères ».

Ce ne sont plus des domestiques que Poniatowska décrit dans ses biographies les plus récentes mais des artistes révoltées ou anticonformistes qui ont pris part au mouvement surréaliste entre l’Europe et le Mexique : Leonora Carrington qui fut à l’honneur en 2018 au Musée d’Art moderne grâce à une splendide exposition rétrospective, et Lupe Marín, héroïne de Dos veces única parue en 2016.

Leonora Carrington, autoportrait de l’artiste britanno-mexicaine, vers 1937, huile sur toile. MET/Wikimedia, CC BY-SA

Poniatowska explique ses choix d’auteure qui rejoignent son féminisme et son refus du fatalisme :

« J’ai essayé de récupérer la mémoire des femmes complètement, par une inclination absolument naturelle […] les femmes sont balayées de l’histoire ; elles se sont laissées transformer en objets sexuels. »

Elle évoque la revue féministe FEM disparue en 2005 après 30 années de diffusion dans toute l’Amérique latine et le soutien apporté à la cause des femmes indigènes par des intellectuelles comme l’anthropologue Marta Lamas puis revient sur la vie de sa mère si différente :

« Elle tenait grâce à cette foi que je ne partageais pas, je me rends compte de ce que la solitude peut signifier, et elle s’intéressait beaucoup à ce que je faisais, elle collait avec du Resistol tout ce qui me concernait, elle me disait que je travaillais trop, et maintenant qu’elle n’est plus là pour répondre, ma grande erreur a été de consacrer tant de temps à l’écriture. Mais si je passais mon temps à m’autoflageller, ce serait agir contre la volonté de ma mère. »

Elena Poniatowska discute de la place des femmes dans la littérature, lors du festival littéraire de Guadalajara, le 30 novembre 2017. Diario de Madrid, CC BY-NC

L’engagement chez Elena Poniatowska se traduit, au-delà d’une prise de parole publique et une écriture militante, par des actions concrètes. L’entretien s’achève par l’évocation de la Fondation Poniatowska. Je fais observer à l’écrivaine qu’elle habite tout près de la Fondation Carlos Slim, la 7e fortune du monde et l’homme le plus riche du continent latino-américain. Mais la Fondation Poniatowska n’aura pas du tout la même finalité,

Elle a en effet été inaugurée dans le quartier d’Escandón le 16 juin 2018 et visera à proposer

« un lieu et une aide aux enfants qui chez eux ne peuvent pas faire leurs devoirs car il n’y a pas de table ; il y aura toute sorte de cours, par exemple de jeux d’échecs ; à Mexico, on a fait des Maisons de la Culture où les auteurs envoient des livres, mais il n’y a personne pour expliquer. »

Si en 2016, le budget consacré à l’éducation au Mexique était de 16 %, supérieur à la moyenne de 11 % pour l’ensemble de l’OCDE, les inégalités se creusent au-delà de ce bon chiffre, de sorte que pour Poniatowska les deux priorités du programme présidentiel doivent être « les pauvres ex aequo avec l’éducation ».

Le Mexique avance à plusieurs vitesses. La Bibliothèque de Mexico dans le quartier populaire du centre est un modèle architectural, culturel et social qui pourrait inspirer bien des métropoles régionales de l’hexagone. Loin des clichés tiers-mondistes dans lesquels se complaît la classe politique française ignorante de l’Amérique latine et de la langue espagnole, rappelons que le Mexique est aussi la 15e économie mondiale et membre du G20.

La tension électorale est omniprésente dans la capitale ; le pays est à la fois scandalisé par les expulsions de migrants et les enfants otages de la guerre déclarée par Trump au-delà du Rio Grande et tout aussi blessé par la guerre des narcotrafiquants qui font la loi dans une grande partie du nord.

Cette même actualité, nourrie par une vision trop souvent occidentalo-centrée en oublie le rôle clef et le talent des artistes mexicaines, à la créativité libérée de toute censure patriarcale.

Les admirateurs de Frida Kahlo et de Leonora Carrington peuvent se ressourcer grâce à ces femmes libres, engagées, notamment à l’occasion de la rétrospective sur la peintre Nahui Olin : un regard infini.

Cette dernière, surréaliste, faussement naïve, est l’une des sept artistes insoumises décrites par Elena Poniatowska (Las siete cabritas, 2000), et auteure de précoces recueils de poésie en français Câlinement je suis dedans (1923) et Á dix ans sur mon pupitre (1924).

Adaptation libre, en espagnol, Las siete cabritas de Elena Poniatowska (2000), ed. Era. Material, réalisation UEA de Discursos Literarios Contemporáneos, optativa en Universidad Autonóma Metropolitana, unidad Cuajimalpa.

Comme Nahui Olin, disparue en 1971 et qui représentait la mise à nu des conventions, Elena Poniatowska espère « que le Mexique a enfin touché le fond et qu’une autre catastrophe ne surviendra pas ».

En pleine saison des tempêtes tropicales, le scrutin du 1er juillet délivrera peut-être des vents favorables.