À l’ombre de la pandémie : mourir et disparaître aux frontières

Cette photo prise le 6 juillet 2019 sur l'île de Djerba, en Tunisie, montre deux corps rejetés par la mer et récupérés par des habitants locaux après le chavirage au large des côtes tunisiennes d'un bateau transportant 86 migrants alors qu'il traversait la Méditerranée de la Libye à l'Italie. Anis Mili/AFP

La pandémie de Covid-19 qui, depuis la fin de l’année 2019, se propage partout dans le monde confirme que nous sommes engagés dans une « mutation écologique et durable irréversible ». De fait, le virus Covid-19 nous renvoie soudainement et de manière éclatante à la finitude de nos existences : malgré tout ce dont l’espèce humaine est capable, nous réalisons violemment que nous ne pouvons tout contrôler.

Surtout, nous ne pouvons pas avoir la maîtrise complète de la biologie : notre corps se révèle dans sa vie nue, pure et simple, tuable et insacrifiable. Mais si de nombreux individus peuvent, après leur décès, être pleuré·e·s et recevoir une digne sépulture, ce n’est pas le cas pour tous. Après la mort, les inégalités sociales et économiques continuent de se manifester.

La douleur de l’incertitude

Plusieurs témoignages de parents de défunt·e·s illustrent l’incommensurable souffrance provoquée par l’incertitude qui entoure la perte d’un être cher décédé sans qu’il ait pu être accompagné pour son dernier voyage. En Italie, par exemple, où les funérailles ont été interdites, les familles restent sans réponse : comment est-il.elle mort·e ? Où était-il.elle ? Est-ce que nous pourrons le.la voir une dernière fois ? Ces questions hantent les proches du.de la défunt·e et rendent le vécu de l’événement extrêmement complexe.

Les changements de la gestion de la mort et des funérailles au temps du Covid-19 nous invitent à nous interroger sur l’importance, pour les proches d’une personne décédée, de connaître les circonstances de sa mort et d’avoir la possibilité de célébrer les rites funéraires : lorsque ces deux conditions ne sont pas réalisées, l’incertitude croît et trouble profondément le deuil. Cet état rappelle l’angoisse qui s’empare des membres des familles des migrants qui disparaissent ou meurent aux frontières après avoir entrepris le voyage vers l’Europe, ne disposant pas des documents nécessaires à l’entrée dans l’espace Schengen. Ici et ailleurs, dès lors que les migrations sont illégalisées et aboutissent au régime incertain de la disparition, l’impossibilité de pleurer les proches et le doute concernant leur sort l’emportent sur tout le reste.

Malgré les similitudes, l’écart reste toutefois important : si le virus Covid-19 rappelle la vulnérabilité qui nous caractérise en tant qu’êtres humains et montre les frontières très labiles entre « bonne » et « mauvaise » mort, il est absolument nécessaire de complexifier l’analogie élaborée ci-dessus pour mieux rendre compte de cette fragilité. En effet, malgré la privation de liberté de mouvement induite par le confinement, les familles des individus qui meurent à cause du Covid-19 savent que leur proche est décédé·e, tandis que les parents des individus qui disparaissent ou meurent aux frontières ne savent rien de leur devenir. Dans ce deuxième cas, l’incertitude est totalisante : elle marque l’entrée dans un régime d’absence inexplicable et indéterminée qui pénètre tous les aspects de leur vie. La fragilité dont nous parlons est distribuée de manière extrêmement inégalitaire parmi les populations des différents continents, à l’échelle même des pays. Certains peuvent conserver le droit de connaître le destin de leurs proches, malgré la pandémie. D’autres, qui subissent également des injustices « en temps normal », assistent au contraire durant ce moment particulier à une exacerbation du non-respect de leurs droits.

La fin des rassemblements des familles de migrants disparus

Avant la pandémie, les familles des disparus ou morts aux frontières pouvaient se rassembler et s’organiser en mouvements. En Tunisie, où nous avons enquêté, les mères et les épouses des disparus, les harragas en dialecte nord-africain, se réunissent depuis 2011 en face des ministères, équipées de banderoles et de mégaphones, afin de réclamer le droit de connaître le sort de leurs chers aimés. C’est par leurs corps manifestants et dans leurs corps qu’elles témoignent de l’injustice qu’elles subissent : montrant leur immense souffrance, elles demandent vérité et justice pour leurs enfants et maris.

Souade, une des mères, déclarait lors d’une conférence au Maroc qui s’est tenue début février 2020 :

« Nous, on est des morts, mais on bouge. »

Des femmes tunisiennes tiennent des portraits de leurs proches à Tunis le 13 septembre 2012. Elles ont été parmi les victimes d’un bateau chargé de migrants qui a chaviré au large de l’île italienne de Lampedusa, moins d’une semaine plus tôt. Salah Habibi/AFP

Avant le confinement, le fait de pouvoir descendre dans la rue, de pouvoir utiliser leur voix pour hurler leur douleur et leur colère, de pouvoir montrer leur corps pour affirmer qu’elles et leurs maris ou enfants existent, leur donnaient un pouvoir d’action conséquent, le pouvoir de faire exister l’événement de la disparition et de l’inscrire dans une temporalité collective. Désormais, elles ne peuvent plus bouger : comme tout le monde, elles sont confinées à domicile, figées dans un présent qui dure. La possibilité de faire réseau dans la rue, d’occuper l’espace public et de faire entendre leurs voix est suspendue, et il semble difficile de prévoir pour combien de temps le droit de se rassembler restera ainsi suspendu.

Nombre d’entre elles, ne sachant pas utiliser les outils technologiques, n’ont pas la possibilité de transposer leurs sit-in sur Internet. Atomisées et enfermées, elles n’ont plus la force de se réorganiser. En effet, se mobiliser dans un espace virtuel demande une série de compétences et d’outils – avant tout, une connexion Internet – qui ne sont pas toujours disponibles. Le digital, bien qu’il puisse donner l’occasion de relier des personnes habitant des deux côtés de la planète, n’est pas accessible à tous. Sachant que la majeure partie des familles des disparus tunisiens vivent une situation économique difficile, la manifestation online n’est pas une option alternative valide. De plus, elle n’aurait probablement pas les mêmes effets : occuper l’espace avec un corps vivant est une action extrêmement forte, qui ne permet pas le déni. À l’inverse, une photographie sur Internet peut être facilement ignorée. Le confinement, pour ces femmes, signifie invisibilité complète et (r)enfermement ; il veut aussi dire isolement non seulement physique, mais aussi émotif.

Lors de notre terrain de recherche en Tunisie, nous avons pu remarquer combien il était important pour ces femmes de se soutenir mutuellement, simplement en buvant du thé en silence, dans une même pièce, en s’échangeant quelques mots. Alors que ce support mutuel est désormais impossible, certaines d’entre elles essaient de se téléphoner, de se rappeler ensemble qu’elles ne sont pas seules et que le combat pour connaître le sort de leurs proches est encore d’actualité, prêt à reprendre dès que la situation le permettra. Une formule résume cet état : la suspension dans le suspendu.

Une vulnérabilité accrue

Même si la pandémie a mis fin à la majeure partie des activités sociales et économiques, les départs de la côte nord de l’Afrique vers l’Europe n’ont jamais cessé, la situation extrêmement grave en Libye en témoigne. Ces corps hyper-vulnérabilisés, à la merci des vagues et de décisions politiques irresponsables, s’efforcent de rejoindre ce qu’ils.elles considèrent comme une terre promise. Mais le Covid-19 est prétexte pour les pays européens à se déclarer « pays dangereux » et normaliser ainsi la pratique de non-assistance des voyageurs en détresse en mer, avec des résultats meurtriers. Un nombre toujours plus important de voyageurs.euses continue donc à mourir et à disparaître durant le trajet, laissant leurs familles dans l’incapacité de comprendre ce qui s’est passé.

Dans cette période où toute l’attention médiatique, politique et économique est consacrée aux conséquences du virus, la question des disparitions et des morts aux frontières semble de moins en moins intéresser l’opinion publique. Pourtant, la souffrance des voyageurs.euses et de leurs familles s’accroît, tout comme la spirale de déni qui les guette, qui s’exacerbe et les rend, si possible, encore plus invisibles aux yeux des autorités, tandis que les activistes des deux rives de la Méditerranée s’efforcent de rappeler leur existence).

Si face au Covid-19, nous semblons égalitairement vulnérables en raison de notre appartenance à une commune humanité, dès que l’on creuse un minimum, on constate que ce virus accentue les inégalités devant la mort. À New York, par exemple, les corps des individus qu’aucun membre de la famille ne réclame sont enterrés dans une énorme fosse commune, à la périphérie de la ville. En France, les disparités posent la question d’une politique reposant sur un principe de justice sanitaire plutôt que seulement de police sanitaire. Les déséquilibres explosent et exposent de manière différenciée les individus à la mort et à la possibilité de pleurer les proches : ceux qui disparaissaient ou mouraient en tentant un voyage considéré illégal vers l’Europe voient le risque de mort et disparition accentué, et ceux qui n’avaient pas le droit au deuil continuent à en être privés.

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