Affaire Benalla : pour la démocratie, un été meurtrier ?

Alexandre Benalla, aux côtés du Président, lors du 55ème Salon de l'Agriculture, à Paris, le 24 février 2018. Stéphane Mahé / POOL / AFP

On pourrait croire que l’été en cours s’est donné pour mission de confirmer l’adage : petites causes, grands effets. Les faits concrets à l’origine de « l’affaire Benalla » ont provoqué une déflagration ébranlant le fonctionnement même de la démocratie parlementaire, et venant pour un bon moment saturer tout l’espace de la vie publique.

Quelle lecture peut-on faire de ce « moment » assez extraordinaire dans la vie de notre démocratie, où le pouvoir du Président, si ce n’est la Cinquième République tout entière, ont paru trembler sur leur base ?

Du fait brut au fait médiatisé : « le regard qui tue »

On pourrait dire que le fait essentiel de cet été « meurtrier » est qu’un événement banal soit (presque) devenu une affaire d’État. C’est pourquoi nous n’entrerons pas dans le détail des faits du 1er mai, avec le désir d’en établir la « vérité », à propos de laquelle se sont étripés gouvernement, opposition, et médias.

Car ce qui est remarquable est que des faits d’un premier niveau, se produisant sur le terrain événementiel concret, aient provoqué – à un deuxième niveau, celui du regard porté sur eux – une explosion politico-médiatique d’une intensité rarement atteinte.

Le regard porté sur le factuel, devenu l’objet d’une focalisation médiatique, en a changé la nature. Le fait, primitivement banal et insignifiant, devient, deux mois et demi plus tard, crucial et hautement significatif. Et, dans le même mouvement, il est jugé, et unanimement condamné. Le regard médiatique est ici, comme le dit la chanson, un regard qui tue.

C’est donc sur cette médiatisation qu’il convient de s’interroger. La question de son intérêt pour la vie démocratique, et finalement de sa légitimité, se trouve précisément au cœur des lectures que l’on pourra faire de cet épisode estival. Or il nous paraît possible de distinguer, a posteriori, deux grandes lectures.

Première lecture possible : une médiatisation bienvenue, à l’origine d’une onde de choc salutaire

C’est la lecture faite à la fois par l’opposition parlementaire, subitement réunie dans un véritable « cartel » anti-Macron, et par la plupart des médias, dont Le Monde, qui a révélé l’« affaire ». Pour eux, cet épisode (à savoir la révélation de l’affaire et ses conséquences), constitue un moment aussi heureux qu’inattendu de réveil démocratique. Grâce à la vigilance de citoyens témoins (ceux qui ont enregistré la scène et en ont diffusé des vidéos), puis des médias (dont les investigations ont permis de connaître l’appartenance institutionnelle du pseudo-policier violent), il a été possible de contraindre l’exécutif à s’expliquer sur sa gestion des problèmes d’ordre public.

Il a ainsi été mis en évidence que le pouvoir est nu. Qu’il peut avoir peur, et être tétanisé par les effets d’événements a priori superficiels. Qu’aucun pouvoir, même en apparence le mieux établi, n’est à l’abri d’erreurs pouvant lui être fatales. Qu’il peut être paralysé par ses erreurs d’appréciation, par des atermoiements coupables, par une communication catastrophique. Que l’agenda politique n’appartient pas au seul gouvernement. Bref : qu’un pouvoir n’est jamais à l’abri derrière le pouvoir dont il aurait tendance à se croire propriétaire ! Salutaire leçon pour lui.

Dans cette façon de voir les choses, cette leçon de modestie à l’intention des puissants est couronnée par deux autres effets positifs. En premier lieu, la valorisation du travail parlementaire, avec la mise sur pied de la commission d’enquête, exerçant pleinement les missions de contrôle et d’évaluation attribuées au Parlement par la Constitution. En second lieu, la démonstration concrète de la possibilité qu’ont des instances relevant de la « contre-démocratie » (Raffaele Simone, Le Monde des 29 et 30 juillet) de relever et de dénoncer les erreurs, excès et abus d’une « présidence monarchique » (Alexis Lévrier, Le Monde du 31 juillet 2018).

Deuxième lecture possible : une médiatisation malsaine, à l’origine d’un moment sombre pour la démocratie parlementaire

Mais, à cette vision d’une médiatisation bienvenue, s’oppose la vision d’une médiatisation regrettable et mal fondée. Sans surprise, cette seconde lecture est celle du parti dominant, et des partisans du Président. Pour eux, l’épisode de l’« affaire Benalla » constitue un triste et sombre moment pour la vie républicaine. Pour trois grandes raisons.

Tout d’abord, cet épisode a été marqué par le déchaînement de rancunes haineuses. Une opposition qui enrageait de son impuissance à contrer le travail de réforme du gouvernement a saisi avec une joie malsaine (illustration du concept de « pure joie » selon Mélenchon ?) l’occasion de soumettre ce gouvernement à l’inquisition. Animée par un désir irrépressible de vengeance, elle a voulu transformer une dérive individuelle en affaire d’État, pour atteindre le Président par le petit bout du comportement condamnable de l’un de ses collaborateurs. Ce qui a donné lieu à un déferlement de rumeurs, et à un déchaînement de fantasmes.

Loin de contribuer à une valorisation du travail parlementaire, les membres de l’opposition se sont alors, d’une part, livrés à un travail d’obstruction proche d’une opération de sabotage, conduite avec un cynisme impressionnant. Et, d’autre part, non contents de paralyser le travail législatif, se sont mués en procureurs, vite grisés par l’exercice de leur pouvoir d’investigation.

Enfin, tout cela a généré un moment de grande confusion dans le fonctionnement institutionnel. Confusion des rôles, et des missions. Le pouvoir législatif, tout comme (ainsi que l’a fait observer Emmanuel Macron) le « pouvoir médiatique », ont voulu devenir pouvoir judiciaire. Certes, selon l’article 24 de la Constitution : « Le Parlement vote la loi. Il contrôle l’action du gouvernement ». Mais, d’une part, aucune des deux missions ne peut éclipser l’autre. Et, d’autre part, les commissions d’enquête ne peuvent contrôler que le gouvernement, et pas le Président de la République.

Finalement, « faut-il pleurer, faut-il en rire ? »

Est-il alors possible, et comment, de trancher entre ces deux lectures ? Chacun jugera. Je me contenterai de formuler quelques observations.

Il faut mettre au crédit de la première lecture le rappel de la nécessité pour le pouvoir de respecter à la lettre les règles présidant au fonctionnement de la vie institutionnelle (nominations, etc.) ; ainsi que le rappel de l’existence, pour les citoyens, comme pour les médias, d’un devoir de vigilance critique à l’égard des pouvoirs.

Auditions devant la Commission des lois du Sénat, le 25 juillet 2018, à Paris. Thomas Samson/AFP

Mais il faut bien reconnaître aussi que, pendant cet épisode, l’opposition s’est distinguée en s’approchant du niveau zéro en matière d’opposition constructive. Plutôt que de consacrer ses forces à la recherche d’alternatives crédibles à la politique gouvernementale, elle a préféré saisir une occasion de malmener le président élu. Or la transformation de l’hémicycle en salle de spectacle n’est pas de nature à valoriser le travail de l’Assemblée. Et la paralysie du travail législatif ne peut en aucun cas être considérée comme un idéal de fonctionnement pour une assemblée législative !

Par ailleurs, il est toujours dangereux de s’enflammer à la moindre « révélation » des médias : la République n’était pas en danger, et l’« affaire Benalla » n’est en rien comparable au Watergate (Georges Kiejman, Le Monde du 31 juillet 2017). Le bruit et la fureur empêchent de prêter attention à d’autres faits, qui, en l’occurrence, auraient permis de mieux comprendre, et de relativiser, les faits dénoncés (par exemple : le couple « interpellé » venait de « carafer » – mot que je propose sur le modèle de « caillasser » – et d’insulter les forces de l’ordre !).

Du bon usage de la médiatisation en démocratie

Ce qui est en jeu est alors le poids et l’usage de la médiatisation. Dans quelles conditions la médiatisation est-elle utile à la vie démocratique ? La République peut mourir d’une médiatisation incontrôlée et malveillante (voire : contrôlée à des fins malveillantes !). Les médias ne devraient pas avoir le désir d’instruire des procès plutôt que d’informer.

Les institutions ne devraient pas permettre qu’une médiatisation orientée et excessive vienne perturber, sinon empêcher, voire pervertir, leur jeu. Plutôt que d’une Sixième République, n’avons-nous pas besoin de garde-fous empêchant une irruption intempestive de la médiatisation venant détruire les conditions normales de fonctionnement de la vie démocratique ?

Car, enfin, la rancœur et la haine ne peuvent être considérées comme des moteurs appropriés de la vie démocratique. Pour éviter que l’été meurtrier ne débouche sur un automne sanglant, à la République des « affaires », de la flibuste, et de la haine, il conviendra toujours de préférer une République apaisée, pour ne pas dire fraternelle, caractérisée par le respect, des personnes comme des institutions. Puissions-nous écouter Spinoza :

« Tout ce qui tend à réunir les hommes en société, en d’autres termes tout ce qui les fait vivre dans la concorde, est utile, et au contraire, tout ce qui introduit la discorde dans la cité est mauvais » (Éthique, IV, proposition 40)

En politique, comme en toutes choses, « La haine ne peut jamais être bonne » (Éthique, IV, proposition 45)