Angela Merkel, l’« inébranlable »

La Chancelière, le 29 août à Berlin, à l'occasion de sa traditionnelle conférence de presse d'été. Tobias Schwarz/AFP

À moins de quatre semaines des élections fédérales en Allemagne qui décideront, le 24 septembre, de la composition du Bundestag et ce faisant de la coalition qui gouvernera le pays pendant les quatre années à venir, les jeux semblent faits. Rien ne paraît pouvoir empêcher la reconduction d’Angela Merkel dans les fonctions de chancelière. Ce sera son quatrième mandat.

La seule chose qui ne soit pas absolument certaine, c’est la coalition qui la fera chancelière : une petite coalition rassemblant son Parti chrétien-démocrate (CDU) avec les Libéraux, ou avec les Verts ? Ou alors une coalition tripartite, aux couleurs de la Jamaïque (noir, vert, jaune), autrement dit associant ces deux partis au sien. Ou encore, et plus vraisemblablement, une nouvelle « grande coalition » avec les sociaux-démocrates du SPD ?

La fin de l’« effet Schulz »

Au début de l’année, le SPD, fort de son nouveau candidat, Martin Schulz, avait semblé être en capacité sinon de damer le pion à la chancelière, du moins de la mettre en difficulté. Mais l’« effet Schulz » n’a pas duré, ce fut un moment éphémère d’engouement pour la nouveauté, amplifié par les médias.

Dans les mois qui ont suivi, le SPD a enregistré revers électoral sur revers électoral. Ce fut le cas en Sarre, le 26 mars, où les résultats l’ont contraint à rester partenaire junior des Chrétiens-démocrates alors qu’il avait espéré conduire une coalition avec les Verts et La Gauche (Die Linke). Le 7 mai, dans le Schleswig-Holstein, il a dû céder la place à la CDU qui a formé une coalition avec les Verts et les Libéraux. Et surtout le 14 mai, dans le Land le plus peuplé d’Allemagne, la Rhénanie du Nord–Westphalie (18 millions d’habitants), la CDU gouverne désormais avec les Libéraux en lieu et place de la coalition SPD-Verts.

Sans doute Martin Schulz ne peut-il être tenu pour responsable de ces trois échecs régionaux, mais il doit en assumer une part de responsabilité, en particulier en Sarre et en Rhénanie-du-Nord–Westphalie où il a brillé par son absence alors qu’il avait lui-même évoqué la portée nationale de ces votes.

« Pour un SPD très fort », à défaut de la chancellerie

Certes à moins d’un mois des élections fédérales, 46 % des électeurs n’auraient pas encore arrêté leur vote et bien des candidats ont déclaré, dans un compréhensible souci de prudence, que rien n’était acquis. Le graphiste Klaus Staeck, qui accompagne depuis des décennies le SPD dans ses campagnes électorales, a repris l’argument à la faveur d’une tribune dans laquelle il prend – de façon péremptoire – le contre-pied des sondages et des médias, affirmant que les résultats sont connus d’avance.

Le candidat Martin Schulz lui-même est obligé, dans les multiples interviews qu’il accorde, d’adopter la même position et de faire croire à un possible renversement de tendance. Mais le cœur n’y est pas. Là où il affirmait, dans un passé encore récent, qu’il voulait devenir chancelier, il se contente aujourd’hui, plus modestement, de « se battre pour un SPD très fort », tout en refusant de dire avec quel partenaire il pourrait gouverner. C’est que la tendance générale des sondages est, depuis des semaines, plutôt au beau fixe pour les Chrétiens-démocrates et que, d’un parti à l’autre, les fluctuations ne dépassent pas 1 à 2 points – ce qui correspond à la marge habituelle d’erreur des sondages.

La CDU-CSU est estimée, dans les sondages, à 38-40 % des intentions de vote, le SPD à 22-24 %. Les quatre autres formations [Libéraux, Verts, La Gauche et l’Alternative pour l’Allemagne (AfD)] évoluent entre 8 et 10 %, les Verts en étant la lanterne rouge avec jamais plus de 8 %. Toujours dans un compréhensible souci de prudence et dans celui de ne pas démobiliser son électorat, Angela Merkel juge également l’issue du scrutin « absolument ouverte ».

L’importance des fluctuations des sondages pour la formation d’une future coalition

Ces fluctuations ne sont pas sans importance parce que c’est le poids de l’un ou l’autre de ces partis qui fera de lui (ou d’eux) le (ou les) partenaire(s) des Chrétiens-démocrates dans le cadre d’une coalition gouvernementale, à l’exclusion du parti populiste AfD avec lequel aucun parti ne veut gouverner. Autour de 7 ou 8 % dans les sondages de ces derniers mois, l’AfD était, fin août, en train d’effectuer une remontée sensible qui pourrait, finalement, lui valoir un score de l’ordre de 10 %.

Martin Schulz, le candidat du SPD, en meeting à Magdeburg, le 28 août. Ronny Hartmann/AFP

Cette donnée ne peut laisser les autres partis indifférents. En effet, plus le score de l’AfD sera élevé, moins il sera possible aux trois autres petits partis d’atteindre la taille critique pour servir d’appoint fiable à la CDU-CSU tant que celle-ci ne dépasse pas 40 %. Cela ne fait qu’accroître la probabilité d’une nécessaire entente entre CDU-CSU et SPD pour former une nouvelle Grande coalition.

À noter que dans aucun des cas de figure actuel, arithmétiquement parlant, le SPD ne peut espérer former une majorité parlementaire : ni avec les Libéraux, ni avec les Verts, ni avec La Gauche, pas plus qu’avec ses deux derniers partis pris ensemble. En effet, ces regroupements ne dépassent pas 40 % des intentions de vote.

Une dernière remarque s’impose, pour le cas (que l’on ne peut totalement exclure) où Chrétiens-démocrates et Libéraux disposeraient d’une majorité au Bundestag le soir du 24 septembre : forts de leurs expériences passées, les Sociaux-démocrates ne seraient sans doute pas mécontents de se régénérer dans l’opposition pour mieux tirer ensuite leur épingle du jeu. Le format de la Grande coalition ne les a pas favorisés, à l’inverse de la chancelière qui a mis à son compte les bénéfices de leur politique sociale, en particulier l’introduction d’un salaire minimum dans plusieurs branches d’industrie.

La force imperturbable de la chancelière dans un contexte économique favorable

La capacité de la chancelière de reprendre à son compte, dans une sorte de syncrétisme politique, ce qui semble à la fois nécessaire et raisonnable, et apparaît de ce fait consensuel aux yeux de la société allemande, fait sa force. Elle lui donne cette aura de femme imperturbable qui lui a valu récemment de la part du magazine FAZ-Woche le qualificatif d’« inébranlable ». On l’a vue, en son temps, à la manœuvre sur la question de la sortie du nucléaire après Fukushima ; on vient de la voir déminer le terrain quand les autres partis croyaient pouvoir la piéger sur la question du « mariage pour tous ».

A l’occasion d’un entretien accordé au magazine féminin Brigitte, le 26 juin dernier, elle a proposé de s’en remettre au vote en conscience des députés du Bundestag qui en a adopté le principe dès le 30 juin suivant. La chancelière a voté personnellement contre – peut-être avec cette arrière-pensée à l’esprit : jusqu’ici, le Tribunal fédéral constitutionnel a toujours défini le mariage comme une alliance entre un homme et une femme. Et il pourrait bien être saisi pour déclarer le « mariage pour tous » contraire à la Constitution. Au moins la question aura-t-elle été désamorcée pour Angela Merkel le temps de la campagne électorale.

Un quatrième mandat de chancelière en vue pour Angela Merkel. Tobias Schwarz/AFP

Mais la chancelière doit aussi son succès durable à la bonne tenue de l’économie allemande et à l’évolution favorable du marché de l’emploi. L’Allemagne compte près de 44 millions d’actifs, dont « seulement » 3 millions environ restent des emplois précaires. Le taux de chômage est tombé à 5,6 %, selon les statistiques internes à l’Allemagne (3,9 % selon Eurostat). Signe qui ne trompe pas : alors que le nombre des chômeurs de longue durée est passé en dessous du million pour un total d’environ 2,5 millions, le nombre d’emplois vacants répertoriés en février 2017 était de 700.000… Mais il est vrai également que les « nouveaux risques sociaux » générés par les réformes Hartz risquent d’engendrer, à terme, plus de précarité encore quand les précaires d’aujourd’hui atteindront l’âge de la retraite.

Pourtant, la campagne de Martin Schulz sur la justice sociale, un sujet qui préoccupe toujours les Allemands, ne prend pas : les observateurs s’accordent à dire qu’en choisissant un thème social-démocrate classique, il passe à côté de préoccupations autrement plus importantes aux yeux de l’opinion telles que la sécurité intérieure et la politique migratoire. En outre, Martin Schulz semble naviguer à vue quand il contre la chancelière sur des points de politique étrangère sur lesquels le SPD n’avait pas affiché jusqu’alors d’avis contradictoire : c’est le cas de l’augmentation des dépenses de défense à 2 % du PIB d’ici 2024.

Et Martin Schulz de reprendre à son compte en Rhénanie-Palatinat la revendication qui, du temps où le libéral Guido Westerwelle (décédé en 2016) était ministre des Affaires étrangères, avait pourtant été un flop que l’ensemble de la classe politique s’était empressée d’oublier : le retrait des armes nucléaires américaines encore stationnées en Allemagne, entre autres en Rhénanie-Palatinat, en réaction à la politique de Donald Trump. Étrangement, les déclarations de Martin Schulz sur l’Europe apparaissent plus fades que celles de son collègue du SPD, Sigmar Gabriel qui, lui, s’exprime avec l’autorité du ministre fédéral des Affaires étrangères.

Les autres déboires du SPD et les difficultés potentielles de la chancelière

La défection en août d’une députée verte du parlement régional de Basse-Saxe, passée à la CDU, vient compléter le tableau des déboires du SPD. Le gouvernement de coalition SPD-Verts a perdu sa majorité au parlement de Hanovre. Le ministre-président sortant, Stephan Weil, en appelle aux électeurs qui voteront le 15 octobre prochain au lieu de janvier 2018. Las, les sondages donnent les Chrétiens-démocrates à 40 %, le SPD à 28 % et les Verts à 9 % – ce qui signifie pour la coalition jusqu’alors au pouvoir à Hanovre une perte de près de 9 points.

Sans doute tout n’est-il pas rose non plus dans le monde chrétien-démocrate d’Angela Merkel. Son principal adversaire se trouve dans son propre camp : Horst Seehofer, avec qui la chancelière est parvenue à conclure une paix armée, a surtout en vue les élections régionales en Bavière à l’automne 2018 quand il maintient, contre l’avis de la chancelière, sa revendication d’un seuil maximum de 200.000 réfugiés en Allemagne par an. Et Horst Seehofer de réclamer le ministère de l’Intérieur pour son parti, la CSU, dans le prochain gouvernement fédéral.

Affiche de campagne. CDU

Quoi qu’il en soit, c’est bien autour de la chancelière que la CDU organise l’essentiel de sa campagne électorale. Les affiches montrent une Angela Merkel souriante, s’engageant en faveur d’une « Allemagne dans laquelle nous aimons vivre et vivons bien », plus sérieuse quand sont mises en avant ses qualités « pour maintenir le pays sur la voie du succès » : « intelligence, circonspection et esprit de décision ».

Cette campagne donne l’impression que les Chrétiens-démocrates se suffisent à eux-mêmes quand les Sociaux-démocrates ne cessent de se comparer à eux comme s’ils étaient la grandeur incontournable de référence. Et comme s’ils avaient déjà intégré leur défaite.