Après le Brexit, la clarification de l’arène politique européenne

Angela Merkel et Viktor Orban à Berlin, le 10 février 2020. Odd Andersen/AFP

Comme chacun sait, le Brexit a largement été interprété comme une manifestation de la crise de la légitimité démocratique européenne. Mais il se trouve que, dans les mois qui ont suivi le référendum britannique de juin 2016, la quasi-totalité des partis européens comparables au UKIP – ce parti xénophobe et tribunitien, uniquement dédié à la sortie de l’UE depuis le début des années 1990, et qui a fini par atteindre son objectif grâce à la complicité du parti Conservateur – ont renoncé à la sortie de l’UE et de la zone euro.

En conséquence, depuis le 31 janvier 2020, date du départ du Royaume-Uni, il ne se trouve plus au sein du Parlement européen (PE) élu en mai 2019 de délégation prônant le retrait de l’UE.

Le PE compte désormais 705 membres (contre 751 en mai 2019). La quasi-totalité d’entre eux, y compris dans les rangs nationalistes et souverainistes, inscrivent leur combat politique dans l’espace politique européen. De ce point de vue, le Brexit clarifie le tableau. Maintenant que Nigel Farage et les siens ont quitté le PE, la stratégie des nationalistes est de s’allier entre eux au sein de l’UE autour d’un ensemble de cibles partagées, sources selon eux de la plupart des problèmes affectant les Européens : les personnes venues de l’extérieur de l’Europe, le libéralisme politique, les élites… Au nom d’une vision ethno-confessionnelle, culturaliste et populiste du monde, l’Europe politique apparaît désormais, au sein de cette famille qu’on continue d’appeler eurosceptique et souverainiste, voire europhobe, comme une communauté appelée à défendre chacune des nations européennes contre les agents susceptibles de les corrompre, tant de l’extérieur que de l’intérieur.

Nigel Farage et d’autres eurodéputés du UKIP brandissent des drapeaux britanniques dans l’enceinte du Parlement européen le 29 janvier 2020, jour du vote entérinant la sortie du Royaume-Uni de l’Union. John Thys/AFP

Europe orbanisée vs Europe urbanisée

Cette évolution du nationalisme et de l’euroscepticisme peut être qualifiée d’« orbanisation », du nom du premier ministre hongrois. Elle brouille les cartes, car ce nationalisme du XXIe siècle se diffuse au delà de l’extrême droite, dans toutes les familles politiques. Aux élections européennes de 2019, on a pu constater un recul relatif des nationalistes dans une aire qui en fut pourtant un foyer très précocement actif depuis le tout début des années 2000 : l’espace qui regroupe les pays baltes qui ont adhéré à l’UE en 2004 et les marches sociales-démocrates et neutres englobées dans l’UE à la fin de la guerre froide (Suède, Finlande, Estonie, Lettonie, Autriche, ainsi que le Danemark, entré dès 1973). Ce recul s’explique par le fait que plusieurs partis membres du PPE (famille des droites démocrates-chrétienne et conservatrice) comme de S&D (famille des sociaux-démocrates et du centre gauche) ont repris à leur compte la xénophobie et l’islamophobie des nationalistes, sans céder toutefois à la dénonciation de type populiste des élites bruxelloises.

UKIP (puis le Brexit Party) excellait pour sa part dans une xénophobie d’abord dirigée contre d’autres Européens, tout en dénonçant le pouvoir de Bruxelles, Parlement européen y compris. Longtemps, dans la seconde moitié du XXe siècle, le souverainisme alla de pair avec ce type de rejet de la construction européenne. Mais Viktor Orban et le PiS polonais ont introduit une innovation doctrinale et idéologique que se sont aujourd’hui appropriée la grande majorité des partis nationalistes promouvant la souveraineté nationale : l’échelle européenne, et les institutions qui la rendent opérationnelle, ne sont antinomiques ni avec la souveraineté nationale ni avec l’indépendance du peuple national, qu’il s’agit de protéger et de magnifier.

Viktor Orban aime à expliquer que son parti, le Fidesz, est au PPE ce que la CSU, parti démocrate-chrétien ultraconservateur, est à la CDU en Allemagne. Il est vrai que le PPE a besoin de cet allié parfois encombrant. Ainsi, en février 2020 comme un an plus tôt en 2019, le PPE ne se résout pas à exclure Viktor Orban pour ses multiples provocations – il ne peut que le « suspendre ». De fait, cette suspension-inclusion montre à quel point le PPE est divisé sur la xénophobie et l’illibéralisme, et combien il se sent affecté par la diminution de son score aux européennes de 2019 (il ne pèse plus qu’un gros quart des sièges contre 29 % en 2014). Ces élections ont en revanche renforcé Viktor Orban : avec plus de 50 % des voix dans son pays, et 13 eurodéputés, le poids relatif de son parti Fidesz dans le PPE a augmenté. Orban demeure donc idéalement placé pour continuer à jouer, au sein d’un PPE affaibli, le rôle de tête de pont des nouveaux groupes nationalistes eurosceptiques.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban arrive à une réunion du Parti populaire européen (PPE) à Bruxelles le 14 décembre 2017, avant un sommet des dirigeants de l’UE. Riccardo Pareggiani/AFP

Cette idéologie souverainiste, nationaliste et xénophobe – portée au nom des peuples européens et de l’Europe – s’insinue dans la quasi-totalité des eurogroupes parlementaires. Elle s’épanouit bien entendu au sein des deux groupes qui lui sont explicitement dédiés : Identité et Démocratie (ex-Europe des nations et des libertés, où l’on retrouve par exemple le RN français, la Ligue italienne, le FPÖ autrichien, l’AfD allemande, le PVV hollandais…) et CRE (Conservateurs et réformistes européens, rassemblés autour du PiS polonais). Mais elle se diffuse aussi au PPE (avec notamment le Fidesz d’Orban et Forza Italia de Silvio Berlusconi), au S&D (avec ses délégations maltaise et roumaine, par exemple) et même dans le groupe des Verts/ALE au travers du député élu sur la liste du parti Union russe de Lettonie et, s’agissant du souverainisme, dans une moindre mesure, au travers des deux députés danois du Parti populaire socialiste (SF).

Le nationalisme, l’illibéralisme et la xénophobie concernent également Renew Europe (RE). Dans ce groupe classiquement à l’avant-garde du fédéralisme européen, composé de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE) que personnifie Guy Verhofstadt, et augmenté de la macronienne LREM, on trouve en effet, et de longue date, le Parti libéral allemand (FDP) ; or, cet allié historique tantôt de la CDU tantôt du SPD est devenu depuis 2014 xénophobe et eurocritique ; il vient même de tester une alliance locale des droites avec l’extrême droite dans le land de Thuringe !

Au sein de Renew Europe, on trouve aussi Ciudadanos, auquel on a pu comparer En Marche. Ce parti espagnol centriste s’est distingué en prônant une alliance électorale avec le nouveau parti xénophobe et réactionnaire Vox, plutôt qu’avec le PSOE de Pedro Sanchez. Dans RE se trouve aussi ANO, le parti du populiste premier ministre tchèque Andrej Babis, qui se montre aussi critique envers « Bruxelles » que l’est Orban… et qui, comme son homologue hongrois, n’hésite pas à détourner les importants fonds européens publics de développement régional pour ses entreprises, sa clientèle d’affidés et son enrichissement personnel.

De gauche à droite : le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le chancelier autrichien Sebastian Kurz, le premier ministre tchèque Andrej Babis, le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki et le premier ministre slovaque Peter Pellegrini donnent une conférence de presse suite à une réunion du Groupe de Visegrad (V4) plus l’Autriche, baptisée « Europe raisonnable » et axée sur les questions d’énergie, de transport et de défense, le 16 janvier 2020 à Prague. Michal Cizek/AFP

Depuis son retour au pouvoir en 2010, Viktor Orban, largement vainqueur des élections législatives hongroises de 2014 et 2018, propose donc, avec un succès qui mérite d’être salué, une innovation doctrinale déterminante : inscrire le nationalisme à l’échelle européenne et dans l’arène européenne. Il affirme à la fois l’importance de la nation hongroise et la nécessité, pour les nations européennes, de faire bloc contre ce qui pourrait menacer les valeurs qu’elles partagent selon lui, dans une construction en écho à la thèse du « choc des civilisations » développée par le politologue américain Samuel Huntington. Il défend ainsi la lutte contre l’« islamisation de l’Europe », exigeant notamment le refus des flux migratoires venus du monde arabo-musulman. Au nom de la détestation des élites qui trahiraient le peuple, il minimise l’importance du libéralisme politique, de l’État de droit, du pluralisme et des institutions qui les font vivre, et qu’en Hongrie ses politiques publiques érodent avec efficacité.

Viktor Orban a donc sorti le nationalisme et le communautarisme de la simple opposition entre « pro » et « anti » européens : il se réclame lui aussi de l’Europe, pour y porter un projet bien différent de sa tradition humaniste et émancipatrice. Marine Le Pen en France et Matteo Salvini en Italie ont fait leurs cette doctrine au sein de leur eurogroupe parlementaire ENL, rebaptisé ID en 2019 et devenu, après le départ des eurodéputés britanniques, le quatrième eurogroupe du PE, devant les Verts qui ont perdu leurs députés britanniques suite au Brexit, comme Renew Europe. Par son europhobie et son nationalisme, ID reste très proche non seulement du Fidesz de Viktor Orban, mais aussi de l’eurogroupe parlementaire des Conservateurs et réformistes européens (CRE), qui ne perd que les quelques députés Tories alors en déroute élus en 2019, et dans lequel on trouve notamment les nationalistes flamands de la NVA et le PiS polonais. Les dirigeants du PiS, qui a obtenu plus de 40 % des voix en Pologne aux éuropéennes en mai 2019, ne cache pas qu’Orban représente pour lui une source d’inspiration.

Cette Europe orbanisée est aux antipodes de l’Europe urbanisée. « Urbanisée » s’entend ici au sens de cette qualité qu’on appelle l’urbanité. Les nationalistes, en effet, ne prisent guère le pluralisme, la mixité et le cosmopolitisme qui caractérisent la très grande ville.

De fait, le vote nationaliste a été en 2019 sous-représenté dans les grandes villes. Londres, Paris, Budapest et Helsinki en ont témoigné tout particulièrement, même si les métropoles de l’Italie du nord et de la France du sud-est ne se sont pas inscrites dans cette tendance.

Après le Brexit, une confrontation entre deux Europe antagonistes

Le départ des eurodéputés britanniques va encore plus nettement mettre aux prises les deux visions de l’Europe. C’était déjà le cas auparavant mais, depuis 2014, entre 5 et 7 % des sièges au PE étaient d’une certaine façon « neutralisés » par les Brexiters.

Les nationalistes, tout en maintenant leur critique populiste de « Bruxelles », ont adapté leur offre politique à la demande de leurs électeurs qui ne veulent plus sortir de l’UE et qui tiennent à Erasmus, à l’euro, à la PAC, à Schengen, au corps des garde-frontières, à la politique commerciale face à la Chine… En démontrant à quel point les Européens sont interdépendants les uns des autres, le Brexit a contribué à structurer cette demande.

L’europhobie se caractérise aujourd’hui par sa méfiance voire sa détestation des valeurs au nom desquelles a été promue la construction européenne, y compris la supranationalité comme méthode de gouvernement. Mais, avec la sortie du Royaume-Uni, elle ne se caractérise plus par le projet de quitter l’UE ou l’euro. Le soutien à la construction européenne et l’euroscepticisme souverainiste représentent désormais deux projets opposés d’unité européenne et d’utilisation des institutions et des politiques publiques de l’UE. Ce face-à-face définira dans une large mesure les années à venir.

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