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Panneau de cheval de la grotte du Pont d'Arc (copie de la grotte Chauvet). Wikimedia Commons / Claude Valette, CC BY-SA

Ce que les animaux des peintures rupestres nous apprennent sur l’art et l’empathie

Cet article est republié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (qui aura lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 22 novembre 2021 en outre-mer et à l’international), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Eureka ! L'émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


L’écrivain et critique d’art britannique John Berger a été l’un des premiers chercheurs modernes à souligner, dans son étude des peintures d’animaux de la grotte Chauvet, le caractère éminemment artistique des peintures paléolithiques primitives que les humains ont peintes pendant 20 000 ans dans les grottes et les abris du monde entier.

Lorsqu’on demande aujourd’hui à un expert quel but poursuivaient les peintres rupestres en représentant des images d’animaux, on se heurte souvent à une interprétation utilitaire : nos ancêtres peignaient pour attirer le gibier et favoriser leurs intérêts matériels, dans la croyance superstitieuse qu’en peignant, ils obtiendraient d’une manière ou d’une autre ce qu’ils recherchaient.

John Berger à Strasbourg en 2009. Ji-Elle/Wikimedia

Cet essayiste anglais, expert de la culture visuelle humaine de tous les temps, propose une analyse différente. Selon Berger, « L’artiste primitif avait une connaissance intime et exhaustive de ces animaux ; ses mains étaient capables de les imaginer dans l’obscurité ». Dans l’intérieur de l’immense grotte, silencieuse et sombre, l’émergence de ces images lui donne le sentiment que « la plupart des animaux peints à Chauvet, dans la vie réelle, étaient féroces ; cependant, les images ne trahissent aucune crainte. Le respect, oui, un respect fraternel et intime. C’est pourquoi, dans chaque image d’animal, il y a une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature ici présente est à l’aise dans l’homme ; une formulation étrange, mais indiscutable. »

Les tableaux successifs, superposés, inachevés, interagissant entre eux à des milliers d’années de distance, sont la multiplication d’un phénomène absolument unique, dans lequel, comme dans l’esthétique médiévale de saint Thomas, « le plaisir parfait l’opération. » L’art rupestre témoigne de la réflexion, de la pensée et de la capacité de communication de ses créateurs.

Lions et rhinocéros déchaînés. Grotte du Pont d’Arc (copie de la grotte Chauvet). Claude Valette/Wikimedia, CC BY-SA

L’art « normal »

La première idée qu’il faut se mettre dans la tête, pour voir l’art rupestre dans toute sa splendeur, c’est que c’est de l’art. Et probablement le plus raffiné des modes artistiques que l’être humain a pu développer et cultiver. Comme l’affirme Berger, l’intention artistique ne peut être instrumentalisée à des fins bassement matérielles – pour encourager la chasse ou éloigner la malchance. Ils n’engendreraient guère cette beauté absolue : comme le dit Guénon, l’inférieur ne peut causer le supérieur.

Ananda Coomaraswamy (1877-1947). Alvin Langdon Coburn/Wikimedia

Mais pourquoi l’art rupestre peut-il être défini comme de l’art ? Il s’agit d’un art traditionnel, dans le sens où l’entend Ananda Coomaraswamy quand il parle d’« art normal » : un moyen de communication capable de transmettre la meilleure façon de faire les choses, dont le but fondamental est de transmettre des expériences qui élargissent la liberté et la capacité humaines.

Cette conception « normale » de l’art est celle qui prévaut dans la culture orientale, et dans la culture occidentale jusqu’à la Renaissance, depuis des millénaires. L’artiste n’est pas un type d’homme particulier, mais tout homme est un type d’artiste particulier. La beauté est une cognition, c’est-à-dire une forme de connaissance du réel, de sa véritable essence, produite par des opérations dans lesquelles on accède à des idées, qui aident à représenter l’expérience de manière harmonieuse, claire et intégrale.

Il n’existe pas d’art en tant que valeur particulière, mais l’art, qu’il s’agisse des beaux-arts ou de l’art populaire, de l’art manuel ou du grand art, de l’artisanat, de la poésie et des chansons, de la décoration, de l’architecture ou de la danse, est intégré à toutes les expériences quotidiennes, sans être confiné dans les musées ou constituer une valeur spéculative. Et dans l’art traditionnel normal, tous les artistes sont anonymes : simples médiateurs, leur fonction est de s’immerger et de disparaître dans la perfection de leur œuvre, et de donner naissance à ce qu’ils sont capables de voir.

La conception normale de l’art est précisément celle que nous pouvons apprécier avec les peintures rupestres. L’artiste est anonyme, il n’a pas besoin de signer, il n’est pas là. Il n’y a plus que son regard, incroyable, éternel, sur l’animal.

Empathie et communication à travers les millénaires

Les animaux sont, en quelque sorte, des médiateurs, ou des moyens pour exprimer et réaliser l’expérience la plus profondément humaine de l’existence. C’est ce que nous disent les peintures rupestres. Au-delà de l’humain, l’artiste des cavernes comprend mieux que nous que les animaux – les autres êtres vivants de la planète, les êtres créés avec tant de beauté et d’harmonie sur cette terre – sont la voie vers la réalisation humaine de l’existence. Rien de plus, rien de moins.

Cette approche relève d’une éthique et d’une sensibilité impossibles à surpasser.

Lorsque nous regardons une peinture rupestre, nous voyons de l’art pur. Les artistes cessent d’être de leur espèce pour être l’image qu’ils peignent, comme le préconisait le grand peintre japonais Hokusai : si tu veux dessiner un oiseau, tu dois devenir un oiseau. Ces peintures nous montrent la voie vers un mode de communication ouvert vers l’avenir, une empathie pour les êtres vivants et à venir. Elles témoignent de la recherche d’une finalité profonde, dans laquelle éthique et esthétique se rejoignent.

This article was originally published in Spanish

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