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caribous dans la neige
Caribous forestiers de la harde du Pipmuacan. La pression de prédation et la perte d'habitats ont fortement contribué au déclin du caribou dans le sud du Nitassinan. (Stéphane Bourassa, Service canadien des forêts), Fourni par l'auteur

Cent ans d’exploitation forestière au sein du Nitassinan de Pessamit

« Nutshimit », l’intérieur des terres, est le mot préféré de la poète innue Joséphine Bacon, car il est intimement lié à l’identité innue. Nutshimit, là où se dépose l’âme innue, a permis de tisser les liens assurant la survie et l’épanouissement culturel et social de ce peuple au fil des millénaires.


Cet article fait partie de notre série Forêt boréale : mille secrets, mille dangers


La Conversation vous propose une promenade au cœur de la forêt boréale. Nos experts se penchent sur les enjeux d’aménagement et de développement durable, les perturbations naturelles, l’écologie de la faune terrestre et des écosystèmes aquatiques, l’agriculture nordique et l’importance culturelle et économique de la forêt boréale pour les peuples autochtones. Nous vous souhaitons une agréable – et instructive – balade en forêt !


Atik, le caribou forestier, constitue l’élément le plus important ayant facilité le développement de ces liens entre l’innu et le territoire. Malheureusement, l’intérieur des terres subit des transformations majeures depuis plusieurs années.

À un point tel que dans le sud du Nitassinan des Innus de Pessamit, sur la Côte-Nord, ce lien millénaire avec le territoire s’efface au gré des coupes forestières qui progressent inexorablement vers le nord.

En tant que chercheur, biologistes (dont un d’origine innue) et ingénieur forestier, nous sommes à l’interface des savoirs scientifiques et autochtones. L’environnement forestier se transforme sous l’action humaine et nous tentons de mieux en comprendre les manifestations afin de guider nos actions futures pour préserver l’ensemble des valeurs que représente la forêt, dont la culture innue.

Le Nitassinan de Pessamit

Le Nitassinan de Pessamit est un vaste territoire au sein de la forêt boréale de l’est du Québec.

carte géographique
Limites du Nitassinan de Pessamit. (David Gervais), Fourni par l'auteur

Ce territoire s’étend des berges du golfe du Saint-Laurent jusqu’aux confins du réservoir Caniapiscau.

On y retrouve trois domaines bioclimatiques (association végétale en équilibre avec le climat régional) : la sapinière à bouleau blanc dans la frange sud, la pessière à mousses au centre et la pessière à lichens au nord.

L’île René-Levasseur correspond approximativement à la limite nord de l’exploitation commerciale des forêts. Au nord de cette limite, les forêts ne sont généralement pas assez productives pour permettre de l’aménagement forestier. Les opérations forestières se concentrent donc dans la portion sud du Nitassinan, un territoire d’environ 60 000 km2, soit deux fois la superficie de la Belgique.

Un paysage forestier en évolution

Les feux de forêts et, dans une moindre mesure, les perturbations par les insectes ravageurs, contribuent à régénérer les forêts du Nitassinan. À cause du climat maritime et du relief accidenté, les feux, bien que présents, ne sont pas très fréquents sur le territoire. Ceci permet le développement des forêts sur de très longues périodes en l’absence de perturbation.

Ainsi, le paysage précolonial du Nitassinan était fortement dominé par les vieilles forêts. On estime que plus de 70 % du territoire forestier était dominé par des forêts de plus de 100 ans, dont 50 % dépassaient 200 ans. On peut imaginer une matrice de vieilles forêts qui constituait la trame de fond du paysage forestier, à laquelle se superposaient des îlots de forêts plus jeunes résultant du passage du feu.

Depuis que la forêt a colonisé la Côte-Nord à la suite du retrait des glaciers, la proportion de vieilles forêts a varié dans le temps en fonction des fluctuations du climat, tout en demeurant la composante dominante du paysage. C’est dans ce type de paysage que la culture innue s’est épanouie.

Des forêts vieilles, mais riches

Contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans le milieu forestier, les vieilles forêts en zone boréale ne sont pas des peuplements en déclin, en proie aux insectes et aux maladies. En réalité, l’absence de feu sur de très longues périodes permet aux forêts d’acquérir des caractéristiques qui sont absentes des forêts plus jeunes. Par exemple, les vieilles forêts possèdent typiquement une diversité dans la taille et l’âge des arbres.

Avec le passage du temps, ces forêts deviennent des réservoirs de bois mort et de carbone dans les sols. Plusieurs des espèces qu’on y retrouve sont souvent inféodées aux vieilles forêts, en étant associées à ces caractéristiques ou parce qu’elles nécessitent beaucoup de temps en l’absence de perturbation majeure avant de s’établir.

La forêt se rajeunit du sud vers le nord

Depuis le début des années 1970, le Québec procède périodiquement à un inventaire écoforestier afin d’obtenir les connaissances requises pour planifier un aménagement durable des forêts).

Une partie des données est obtenue à l’aide de photographies aériennes de l’ensemble du territoire forestier du Québec méridional. Ces photos sont interprétées et les limites des peuplements forestiers sont tracées en tenant compte de plusieurs variables, dont la composition en espèces, la hauteur des arbres, la densité du couvert forestier, l’âge des forêts et les perturbations naturelles et anthropiques.

Ainsi, pour la portion méridionale du Nitassinan, nous avons documenté la progression des coupes et des feux de forêts afin d’en évaluer l’impact sur l’état de la forêt, dont principalement la disparition des vieilles forêts.

Progression des coupes et des feux de forêt dans la partie méridionnale du Nitassinan de Pessamit. (David Gervais), Fourni par l’auteur.

Bien que la coupe n’engendre pas de déforestation, son impact sur les paysages forestiers résulte du taux de prélèvement et de l’ampleur spatiale des interventions, qui excèdent les perturbations naturelles.

Ainsi, un aménagement écosystémique, où l’empreinte des coupes sur la forêt s’inscrirait dans les limites de la variabilité imposée par les perturbations naturelles, serait garant du maintien de la biodiversité et des pratiques culturelles autochtones.

Le taux de coupe s’accélère

Contrairement aux feux de forêt, la coupe vise exclusivement les peuplements forestiers matures, dont les vieilles forêts.

En comparant les données de l’inventaire forestier de la fin des années 1980 à celles de la période actuelle (2019), on constate le déclin des vieilles forêts au sud du 50e parallèle nord. Le début de l’exploitation forestière étant antérieur aux années 1980, on y constatait déjà une proportion réduite des vieilles forêts, comparativement au nord du 50e parallèle (21 % des forêts anciennes subsistent au sud du 50e parallèle nord, contre 57 % au nord).

Taille moyenne des îlots de forêts continus selon la classe d’âge. (David Gervais), Fourni par l’auteur.

Bien que la coupe soit plus récente dans le nord, les grands massifs de vieilles forêts de plus de 1 000 km2 occupent aujourd’hui à peine 20 % du paysage, alors qu’ils représentaient le double 30 ans auparavant. Ces grands massifs sont essentiels au maintien d’espèces vulnérables, comme le caribou forestier.

Des conséquences dévastatrices

Le déploiement des opérations forestières vers le nord, le taux de coupe qui s’est accéléré et qui s’additionne aux perturbations naturelles, ainsi que la fragmentation des massifs de vieilles ont des conséquences directes sur la biodiversité et les pratiques culturelles des Innus.

Par exemple, la progression constante de l’orignal et son prédateur principal, le loup, depuis les années 1990, est une répercussion directe des opérations forestières et du rajeunissement des forêts. Les conséquences de l’arrivée de l’orignal et du loup dans l’habitat du caribou forestier ont été dévastatrices pour ce dernier. La pression de prédation et la perte d’habitats ont fortement contribué au déclin du caribou dans le sud du Nitassinan.

L’effet a également été majeur pour la culture traditionnelle innue, étant donné le lien millénaire qu’ils entretiennent avec le caribou forestier. Depuis plus de quinze ans maintenant, les Innus de Pessamit ont cessé de chasser le caribou dans l’espoir de contribuer à son rétablissement. Ils investissent également dans la protection du territoire dans le but de protéger la harde de Pipmuacan.

Malgré les transformations majeures qu’a subit le Nitassinan depuis les dernières décennies, il est encore temps de préserver et restaurer le territoire, sa biodiversité, le caribou forestier et la culture innue, tout en conservant une activité économique qui sera cette fois, réellement durable.

C’est le pari que fait ce peuple millénaire.

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