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Illustration présentant des personnes en costume civil, de dos, effectuant un salut militaire.
Pourquoi certaines personnes ont-elles tendance à adhérer davantage à l’autoritarisme que d’autres ? Shutterstock

Certains individus ont-ils un penchant pour l’autoritarisme ?

Pourquoi certains individus adhèrent-ils plus fortement que d’autres aux formes d’organisation caractérisées par la hiérarchie, la dominance, et l’obéissance ?

La psychologie sociale, une branche de la psychologie expérimentale qui étudie l’influence du contexte social sur les émotions, la cognition, et le comportement, traite cette question depuis plusieurs décennies. La recherche a notamment fait émerger le concept de « personnalité autoritaire ». De quoi s’agit-il exactement ?

Les sociétés humaines produisent des inégalités particulièrement marquées

Une conséquence de la sévérité du partage inéquitable des ressources et de l’oppression dans les sociétés humaines est un niveau élevé de conflit entre des forces sociales qui accentuent la hiérarchie, comme le racisme ou le sexisme, et d’autres qui atténuent la hiérarchie, comme le socialisme ou le féminisme.

Selon le biologiste américain Robert Sapolsky, qui enseigne la neurologie à la prestigieuse université californienne de Stanford, rien dans la socialité animale n’implique une forme de domination aussi agressive que « l’invention humaine de la pauvreté ».

Pour les psychologues américains Jim Sidanius et Félicia Pratto, les hiérarchies sociales humaines s’organisent en trois principaux systèmes : le système d’âge (pouvoir disproportionné des adultes par rapport aux jeunes), le système de genre ou patriarchie (pouvoir disproportionné des individus de sexe masculin par rapport aux individus de sexe féminin), et le système de groupes arbitraires (groupes socialement construits sur la base de critères comme l’ethnie ou la classe sociale).

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Ce dernier système, caractéristique des sociétés industrielles, se distingue notamment par le rôle important de l’agression dans le maintien de la domination. Mais dans ce contexte, tous les individus ne réagissent pas de la même façon.

L’autoritarisme, expression de la personnalité ?

La première recherche de référence sur la « personnalité autoritaire » a été publiée en 1950 par le philosophe et sociologue allemand Theodor Adorno et ses collaborateurs. L’enjeu est alors la compréhension de la montée du nazisme dans l’Allemagne des années 1930.

Selon les auteurs, ce fait ne saurait être expliqué par une seule discipline de recherche (psychologie clinique, sociologie, économie, etc.) Adorno fait l’hypothèse d’un « invariant » ne dépendant ni des individus ni du contexte : toute personne posséderait une « structure mentale stable potentiellement fasciste » (potentially fascistic). Cette structure serait particulièrement active en certaines circonstances chez certaines personnes, les principales conséquences sociales seraient l’antisémitisme, le conservatisme, et l’ethnocentrisme.

Plaque commémorative apposée sur la maison de Theodor W. Adorno à Kettenhofweg (Frankfort), dessinée par Guenter Maniewski et dévoilée le 17 novembre 1994.
Plaque commémorative apposée sur la maison de Theodor W. Adorno à Kettenhofweg (Frankfort), dessinée par Guenter Maniewski et dévoilée le 17 novembre 1994. Frank Behnsen / Wikimedia Commons, CC BY

Adorno et ses collaborateurs ont réalisé plusieurs enquêtes comprenant des mesures quantitatives (échelles d’attitude, questionnaires) et qualitatives (entretiens, tests projectifs), et ont observé une relation entre différentes tendances : conformisme, soumission à l’autorité, hostilité, agression, superstition, rigidité mentale, attrait pour l’exercice du pouvoir, cynisme, croyance en un monde dangereux.

Les auteurs ont interprété cette relation comme l’expression d’une « personnalité autoritaire » que l’on pourrait mesurer avec leur « échelle F » (F pour fasciste). Adoptant une perspective psychanalytique, les auteurs ont proposé que la personnalité autoritaire soit l’expression d’une vulnérabilité émotionnelle héritée d’une éducation parentale punitive.

Depuis ces travaux, la notion d’autoritarisme a fait l’objet de raffinements théoriques et psychométriques importants.

Mesurer l’autoritarisme

Le psychologue américain Bob Altemeyer a développé dans les années 1980 la première mesure fiable de l’autoritarisme avec l’échelle d’autoritarisme de droite.

Cette notion comprend trois facettes fonctionnant ensemble : une adhésion rigide aux normes sociales, une grande importance attribuée à l’obéissance et au respect de l’autorité, et une attitude punitive à l’encontre des personnes s’écartant des normes sociales.

Les personnes autoritaires ont une sensibilité religieuse, traditionaliste et conservatrice. Elles valorisent le contrôle social et soutiennent le droit des autorités à utiliser la force contre les personnes dont le comportement constituerait une menace pour la sécurité et l’ordre ; elles ont davantage tendance à promouvoir l’utilisation de la violence par les institutions (par exemple, le recours à la peine de mort), par les forces de sécurité, et par des individus privés (lynchage notamment).

Dans les années 1990, Jim Sidanius et Felicia Pratto ont forgé un nouveau concept : l’orientation à la dominance sociale. Cette notion désigne une préférence générale pour des relations intergroupes inégalitaires. La recherche montre que ce trait est particulièrement saillant chez les membres des groupes dominants.

Les personnes à forte dominance sociale ont un faible souci pour l’équité et le bien-être d’autrui. Elles valorisent la compétition et soutiennent le droit de leur groupe à exercer une domination sur les autres groupes ; elles ont davantage tendance à prendre des décisions contraires à l’éthique, à enfreindre la loi, à utiliser l’intimidation, le harcèlement voire l’agression pour atteindre leurs objectifs.

Avec l’autoritarisme de droite, l’orientation à la dominance est le prédicteur le plus robuste d’un large ensemble de phénomènes politiques : racisme, sexisme, homophobie, persécution ethnique, conservatisme politique, soutien à la peine de mort, militarisme, nationalisme. Un aspect commun substantiel à ces deux attitudes autoritaires est l’agressivité contre les groupes subordonnés.

Traits de personnalité associés à l’autoritarisme

Les chercheurs en psychologie sociale ont tenté de déterminer si certains traits de personnalité peuvent prédisposer les individus à développer des attitudes autoritaires. Des travaux ont montré que l’autoritarisme de droite est associé à une faible ouverture cognitive et un caractère consciencieux. Les personnes cumulant ces traits tendent à être intolérantes à l’ambiguïté et l’incertitude, et fermées à la nouveauté.

L’autoritarisme de droite est également associé au dogmatisme. Une récente étude, publiée par l’équipe du neuroscientifique britannique Stephen Fleming, révèle que les personnes dogmatiques recherchent moins d’informations avant de prendre une décision – bien qu’elles ne soient pas plus confiantes dans sa justesse. Elles produisent ainsi plus d’erreurs. Les personnes dogmatiques sont moins sensibles à l’incertitude et se renseignent moins avant de prendre position, ce qui favorise le maintien rigide de croyances, indépendamment de leur exactitude.

Photo de foule
Certains traits de caractère pourraient prédisposer à être plus réceptif aux discours autoritaires. Shutterstock

L’orientation à la dominance sociale est quant à elle associée à un déficit d’empathie, comme le montre notamment une étude basée sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) publiée par Joan Chiao et ses collègues. L’IRMf permet d’enregistrer l’activité du cerveau pendant qu’une tâche est réalisée. Chez les participants ayant des scores élevés à l’échelle d’orientation à la dominance sociale, les chercheurs ont observé une réponse plus faible à la détresse d’autrui au niveau de régions cérébrales importantes pour l’empathie.

Cette attitude est également associée à des traits de personnalité antisociaux comme le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme. On observe chez les personnes cumulant ces traits une propension à la manipulation, une estime de soi très développée, un comportement impulsif, parfois agressif, voire violent.

Des influences génétiques ?

L’hypothèse voulant que la personnalité d’une personne l’incite à développer certaines attitudes politiques est fondée sur la simple corrélation entre traits de personnalité et attitudes politiques, ainsi que sur l’observation que les traits de personnalité sont influencés génétiquement et se développent dans la petite enfance. Des travaux ont montré que les préférences politiques se développent dès l’enfance et sont également influencées par des facteurs génétiques. La recherche en génétique comportementale suggère que la corrélation entre traits de personnalité et attitudes politiques est fondée sur un facteur génétique commun.

Le psychologue norvégien Thomas Haarklau Kleppestø et ses collaborateurs ont observé que l’orientation à la dominance sociale et le soutien aux politiques qui renforcent les inégalités ont des origines génétiques communes. Selon ces chercheurs, celles-ci pourraient sous-tendre un syndrome comportemental concernant la distribution des ressources.

Au niveau de la population et de l’espèce, un syndrome comportemental désigne une suite de traits comportementaux corrélés entre les situations. Le phénotype du syndrome comportemental est le type comportemental d’un individu. Un individu peut être plus ou moins hiérarchique dans ce syndrome comportemental, et ce phénotype hiérarchique ou égalitariste est le type comportemental de cet individu.

Le phénotype égalitariste ou anti-égalitariste d’un individu serait déterminé à la fois par des facteurs dispositionnels (comme la personnalité) et des facteurs « écologiques » (comme la sévérité des inégalités sociales).

La tendance à l’autoritarisme est renforcée par le sentiment de menace

L’environnement social des individus influence également leur sensibilité à l’autoritarisme. Dans une étude portant sur 27 pays, le psychologue norvégien Jonas Kunst et ses collaborateurs ont observé une relation entre inégalités structurelles et approbation de la hiérarchie entre groupes : plus le contexte national est inégalitaire, plus le niveau d’orientation à la dominance sociale de la population est élevé. Cette réaction psychologique au niveau individuel, plutôt que les normes socioculturelles, favorise à son tour des attitudes et comportements hostiles renforçant la hiérarchie (intolérance, discrimination, agression intergroupe).

La psychologue américaine Michele Gelfand et ses collaborateurs ont observé de leur côté, dans une étude portant sur 33 pays, que les normes de cohésion et l’intolérance se renforcent sous l’effet de facteurs tels que la rareté des ressources, la menace territoriale, et la menace infectieuse.

L’influence de cette dernière menace a été documentée par la psychologue britannique Leor Zmigrod et ses collaborateurs. Leurs travaux portant sur 47 pays ont révélé l’existence d’une relation entre risque infectieux et autoritarisme : une plus forte prévalence d’agents pathogènes exacerbe les attitudes autoritaires, favorise le comportement de vote conservateur, ainsi qu’une gouvernance plus agressive.

L’actuelle crise sanitaire semble confirmer ces résultats. Une étude du psychologue britannique Todd Hartman et ses collaborateurs a ainsi montré que la pandémie de Covid-19 a exacerbé le nationalisme et la xénophobie. D’autres recherches, par le psychologue italien Michele Roccato, suggèrent que la Covid-19 a renforcé la préférence de certaines personnes pour un système politique antidémocratique.

Pourquoi une telle tendance à l’autoritarisme ?

Les psychologues néo-zélandais John Duckitt et Chris Sibley ont récemment proposé que les attitudes autoritaires soient l’expression de besoins ou motivations rendus chroniquement saillants chez les individus par leur personnalité et de leur environnement social.

L’autoritarisme de droite exprimerait un besoin de sécurité, d’ordre, de stabilité, et de cohésion. L’orientation à la dominance sociale exprimerait une motivation à utiliser la coercition ou l’agression pour s’imposer au détriment des autres dans la compétition pour les ressources. La « conformité sociale » prédisposerait à l’autoritarisme de droite, tandis qu’une « mentalité rude » prédisposerait à la dominance sociale.

L’instabilité sociopolitique et le risque de violence favoriseraient l’autoritarisme de droite via le développement d’une vision du monde social comme dangereux, menaçant et imprévisible ; les inégalités structurelles favoriseraient la dominance sociale via une vision du monde social comme une jungle compétitive où « les forts gagnent et les faibles perdent ».

Vulnérabilité au stress

Dans une étude récente présentée dans un précédent article, nous avons observé que plus les personnes avaient des scores élevés aux échelles d’autoritarisme de droite et d’orientation à la dominance sociale, plus leur réaction physiologique au stress était élevée, et plus leur récupération physiologique post-stress était faible.

Ces résultats suggèrent que les attitudes autoritaires sont associées à une moindre « flexibilité physiologique », notion désignant la capacité d’un organisme à ajuster son niveau d’excitation en fonction de la situation. Cela se traduit par un stress maintenu constant, un état d’hypervigilance, une surestimation chronique de la menace, de moindres tendances prosociales, et l’expression rigide de comportements défensifs.

La flexibilité physiologique des personnes est déterminée par des facteurs génétiques et des facteurs environnementaux. Un environnement stressant (inégalitaire, incertain, violent) peut notamment altérer la flexibilité physiologique et favoriser ainsi les attitudes autoritaires, la discrimination, et les agressions intergroupes.

L’égalitarisme a également des racines profondes dans l’évolution

Il est important de préciser que le dépassement par la recherche récente de la frontière artificielle entre sciences naturelles et sciences sociales implique de ne pas confondre un état de fait (toutes les sociétés humaines sont hiérarchiques, l’autoritarisme augmente face à la menace) avec un jugement moral (« la hiérarchie est le meilleur mode d’organisation », « l’autoritarisme permet de faire face à la menace »). On parle de « paralogisme naturaliste » pour désigner cette faute de logique faisant passer de « x fait y » à « x doit faire y ».

La distribution de ressources est une question cruciale pour toutes les espèces sociales. L’organisation sociale chez de nombreux primates non humains est structurée par des questions de hiérarchie et pouvoir. Chez l’humain, les enfants reconnaissent très tôt la position sociale des personnes, et instaurent spontanément des relations de dominance.

Toutefois, l’égalitarisme a également des racines profondes dans l’évolution. Chez un certain nombre de primates non humains, les individus de rang inférieur forment des coalitions pour améliorer leur accès aux ressources. La formation de coalitions visant à empêcher un contrôle despotique des ressources s’est également manifestée chez les chasseurs-cueilleurs préhistoriques. Les situations où les ressources sont partagées de manière inéquitable entre des tiers retiennent particulièrement l’attention des nourrissons, signe qu’elles transgressent leur attente d’équité.

La recherche récente en psychologie sociale suggère que le soutien ou l’opposition aux inégalités s’appuient sur une adaptation universelle pour naviguer dans les hiérarchies sociales, tout en présentant des variations, à la manière d’un syndrome comportemental. De ce point de vue, les niveaux individuels d’autoritarisme spécifient la variation du soutien à différents types de stratégies (hiérarchiques contre égalitaristes) pour naviguer dans la distribution des ressources.

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