Ces « idées résistantes » à l’origine de la crise financière de 2008

« L'idée résistante », au cœur du film Inception, de Christopher Nolan. Youtube

Cette contribution est la suite de deux articles, publiés dans ces colonnes, intitulés « En 2008, la finance piégée par l’illusion de la disparition du risque » et « Pourquoi la cupidité ne suffit pas à expliquer la crise de 2008 » qui s’intéressaient aux modèles mentaux des acteurs de la finance.


Le film de Christopher Nolan, Inception (2008), présente de manière très claire la notion d’« idée résistante ». Un homme d’affaires japonais, Saito (Ken Watanabe) veut se rendre maître du marché mondial de l’énergie. Pour cela, il décide d’éliminer son concurrent en confiant à un spécialiste de l’entrée dans le subconscient des gens, Dominic Cobb (Leonardo DiCaprio), la mission d’aller implanter dans l’esprit de son concurrent une nouvelle idée qui devra résister à toutes les tentatives de ses administrateurs et actionnaires de l’en dissuader : le démantèlement volontaire de son empire industriel !

Au début du film, Cobb dit à Saito :

« Qu’y a-t-il de plus résistant comme parasite ? […] Une idée. Une idée résistante […]. Une fois que l’idée s’est installée dans l’esprit, elle est presque impossible à éradiquer. Une idée arrivée à maturité, à intelligibilité, s’enracine là-dedans [il montre son cerveau], quelque part. »

Une idée résistante enfouie dans les tréfonds de notre esprit jouera ensuite un rôle central dans notre vie : elle exercera une influence profonde sur nos manières de voir le monde, d’agir, de penser, de décider dans la pratique, formant un véritable modèle mental protégé des démentis de l’expérience et la rendant ainsi immunisée contre le doute.

Bande annonce du film Inception, de Christopher Nolan.

Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein (1889-1951) appelle ces idées résistantes des « paysages mentaux ». Le philosophe américain Ralph Waldo Emerson (1803-1882) les qualifie de « maîtres de nos vies » : quelque chose qui exerce une emprise cachée sur nous, et qui s’insinue en nous à un niveau infra-rationnel.

Plus vrai que la réalité

Dans nos deux précédents articles, nous avons complété les diagnostics de la crise financière de 2008 en introduisant la notion de modèle mental partagé, et en proposant le « principe de continuité » comme modèle mental partagé par les acteurs de la finance, banquiers comme universitaires. Nous disons aujourd’hui que le principe de continuité a été une « idée résistante » car cette idée a été protégée pendant 50 ans de tous les démentis de l’expérience (tests de mise à l’épreuve) et de tous les événements qui venaient faire apparaître des difficultés de son utilisation (accidents financiers à répétition). Les idées résistantes reposent sur des histoires qu’on se raconte, et deviennent ainsi plus « vraies » que la réalité : le principe de continuité est devenu au fil des années plus « vrai » que la réalité financière. Cette histoire imaginaire (la continuité) a conduit pour finir à la débâcle de 2008.

Pourtant, on pourrait croire que la recherche en finance suit les règles usuelles de la recherche dans les sciences. Ces règles ont été formalisées depuis longtemps : on vérifie une hypothèse au moyen d’une mise à l’épreuve de ses conséquences vérifiables. Dans le cas du principe de continuité, il faut repérer ses implications vérifiables. Elles sont partout dans la finance. Par exemple, avec les marchés dérivés, la disparition théorique du risque repose sur la possibilité de compenser une position perdante sur l’actif physique par une position gagnante sur l’actif dérivé : la somme des deux positions conduit à un risque théoriquement nul. Cette technique magique ne fonctionne bien que si le marché évolue graduellement, sans à-coups, sans (justement) discontinuités, afin de pouvoir ajuster graduellement sa position. Comme il est clair que le risque n’a pas été annulé par la finance (au contraire, il a parfois été augmenté !), on voit assez intuitivement que l’hypothèse de continuité a été maintes fois prise en défaut au cours des nombreux accidents financiers qui rythment la sphère financière depuis 1987.

L’hypothèse de continuité a été maintes fois invalidée depuis 1987. Nokwan007/Shutterstock

Mais, plus précisément, depuis l’origine des tests statistiques en économétrie financière (dès les années 1930), aucune des implications vérifiables du principe de continuité n’a pu être validée par les données financières. La discontinuité apparaît partout, sur tous les marchés, dans toutes les périodes, pour tous les actifs financiers négociés.

Les démentis de l’expérience ignorés

Or, alors qu’en médecine la confrontation des données fournies par le syndrome clinique avec celles qui sont fournies par le système biologique permet de serrer au plus près le diagnostic, il n’en a pas été de même pour la finance : la communauté financière (banquiers comme enseignants-chercheurs) a ignoré la discontinuité et a maintenu le principe de continuité plus de 50 ans malgré l’étendue de ses invalidations. Cette représentation mentale a été mystérieusement protégée des démentis de l’expérience. La question qui vient alors à l’esprit est : comment cela a-t-il été possible ? Comment expliquer une telle durée de vie pour une représentation mentale dont rien, ni dans la pratique, ni dans les mises à l’épreuve scientifiques, ne pouvait justifier le maintien.

Pour apporter une réponse à cette question, on peut aller chercher du côté de la philosophie des sciences, discipline qui a proposé des modèles de dynamiques de la connaissance scientifique. Chaque dynamique est une manière particulière de décrire les rapports entretenus entre la connaissance d’un phénomène (ici la représentation du risque) et ce phénomène (ici les incertitudes économiques ou financières à l’origine du risque). Ainsi par exemple, on peut considérer que le principe de continuité est un « paradigme » au sens de Thomas Kuhn, ou bien un « noyau dur » au sens d’Imre Lakatos, ou encore une « convention » au sens de Willard Van Orman Quine. On explique alors la permanence du principe de continuité comme la conséquence de la dimension sociale normative d’un paradigme (Kuhn), de l’intouchabilité intellectuelle du noyau dur théorique d’un programme de recherche (Lakatos), ou encore comme le résultat de la sous-détermination des théories par les « faits » due à la présence de conventions (Quine).

Pour aller plus loin dans la compréhension dont le principe de continuité a pu circuler dans les groupes sociaux d’acteurs financiers, il faut se tourner vers la sociologie et les travaux d’études sociales de la finance. Ces travaux essentiels font apparaître très concrètement comment la finance se fabrique. L’ouvrage collectif The making of finance (2018) dirigé par Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine est un bon exemple de panorama des différentes manières de rendre concrètes les théorisations de la finance.

Le principe de continuité jusque dans les normes

Un autre problème apparaît aujourd’hui avec la réglementation internationale et les normes financières appelées « prudentielles », car elles sont censées réduire les risques systémiques et éviter de nouvelles catastrophes financières. Or, ces normes sont contaminées par le principe de continuité : par exemple, pour le calcul des besoins en fonds propres des banques et compagnies d’assurance, le régulateur utilise une « loi en racine carrée du temps » (c’est son nom car cette règle indique qu’il faut calculer le besoin de fonds propres à N jours en multipliant le besoin à un 1 jour par la racine carrée de la durée, soit racine de N). Seul le principe de continuité permet un usage sans risque de cette loi.

Le principe de continuité a ainsi pénétré l’esprit des normes, ce qui renforce la résistance du principe de continuité aux changements nécessaires et rend ces normes dangereuses pour la société. Si le régulateur durcit dans des normes et réglementations le principe de continuité, il rend l’idée encore plus résistante et accroît la dangerosité de la finance pour la société. Le principe de continuité s’oppose à la finance durable.

« Une idée, c’est comme un virus, des plus résistants, des plus contagieux. La moindre graine d’idée peut germer. Et en germant, elle peut te caractériser, ou te détruire » (Inception, 1h54). Immunisé contre le doute et les démentis de l’expérience, par le rôle qu’il a joué dans les raisonnements théoriques comme pratiques des acteurs de la finance, le principe de continuité a détruit le système financier et a rendu la finance néoclassique dévorante pour la société. Il est temps que la recherche en finance, pour bâtir une finance durable post-crise, abandonne le principe de continuité. La finance verte sera donc discontinue ou ne sera pas !