Chute de Carlos Ghosn : les raisons de la colère

Le conseil d’administration de Nissan a révoqué Carlos Ghosn de son poste de président, jeudi 22 novembre. Frédéric Legrand - COMEO / Shutterstock

L’histoire nous enseigne que le destin des dirigeants autoritaires est souvent tragique. Carlos Ghosn, l’omnipotent leader Renault-Nissan en a fait l’expérience amère avec une incarcération aussi inattendue que spectaculaire au Japon, lundi 19 novembre, pour des soupçons d’abus de biens sociaux et de fraude fiscale.

Bref récit de la chute

La surprise est que la chute vienne du Japon où il était souvent présenté comme un demi-dieu depuis qu’il a sauvé Nissan de la faillite il y a 20 ans. Les commentateurs ont évoqué une sorte de « coup d’État » interne, ce qui ne fait guère de doute en effet tant le déroulement des événements ressemble à un programme méticuleusement exécuté. La conférence du directeur exécutif de Nissan, Hiroto Saikawa, lundi soir, et une lettre aux salariés de Nissan apporte un éclairage sur le déroulé des événements. Suite à la dénonciation d’un lanceur d’alerte, a-t-il expliqué, Nissan a commandité dans le plus grand secret une enquête interne pendant trois mois et a accumulé patiemment les preuves de multiples délits présumés de Carlos Ghosn que l’entreprise a ensuite transmis à la justice japonaise.

Achats d’appartement luxueux, salaires fictifs pour ses proches et organisations d’événements somptueux aux frais de Nissan, fraude fiscale massive : les accusations portées par le N.2 de Nissan sont graves. Il n’a pas non plus mâché ses mots lors de la conférence de presse : il a dénoncé le « côté obscur » de Carlos Ghosn, en dénonçant des « malversations intolérables », ses « dérives » et en critiquant son règne « trop long ». Pour expliquer ce putsch, certains analystes suggèrent une lente dégradation de l’image de Carlos Ghosn auprès des Japonais et de l’encadrement de Nissan. Les cadres du constructeur acceptaient de moins en moins le management autoritaire de Carlos Ghosn et les dérives dont il s’était rendu coupable ces dernières années. Sans compter que les rumeurs d’un projet de fusion de Renault et Nissan étaient considérées comme une atteinte insupportable à l’indépendance de Nissan…

Conférence du directeur exécutif de Nissan, Hiroto Saikawa, après l’arrestation de Carlos Ghosn.

La méthode employée a pu surprendre, mais faut-il s’en étonner ? On imagine qu’une méthode douce était peu envisageable tant Carlos Ghosn avait verrouillé tous les mécanismes de contrôle en interne et exerçait son pouvoir avec une main de fer.

Le conseil d’administration de Nissan ayant révoqué Carlos Ghosn de son poste de président du conseil d’administration, jeudi 22 novembre, on ne voit pas comment il pourrait rester à la tête de Renault, à moins de compromettre l’Alliance Renault-Nissan, ce que les partenaires ont exclu. Comme l’a expliqué Hiroto Saikawa, « fondamentalement, les événements ne doivent avoir aucune conséquence sur notre partenariat avec Renault et Mitsubishi. Nous ferons donc de notre mieux pour stabiliser les relations entre les trois groupes […]. Plus que jamais, nous devons collaborer plus étroitement ». Un point de vue largement partagé par les managers et les actionnaires de Renault.

Une longue série de comportements déviants

Une fois l’effet de sidération passé, et à supposer que les faits qui lui sont reprochés soient avérés, on doit admettre qu’ils ne sont pas isolés. Ils s’ajoutent à une longue liste de comportements déviants et de controverses qui ont impliqué personnellement Carlos Ghosn ces dernières années. La plus grave est sans conteste la pseudo-affaire d’espionnage de 2011 où Carlos Ghosn avait accusé, en direct dans le journal de TF1, trois ingénieurs de Renault d’avoir vendu des secrets industriels sur le véhicule électrique au profit de la Chine. Ingénieurs respectés dans l’entreprise, les trois hauts cadres avaient été licenciés brutalement après avoir subi des interrogatoires musclés en interne. L’enquête de la police a pourtant mis en évidence qu’ils étaient parfaitement innocents et que l’affaire avait été montée de toute pièces par d’anciens barbouzes du service de sécurité de Renault. L’affaire avait également suscité l’ire de la Chine et provoqué un incident diplomatique sérieux. La faute de Carlos Ghosn, et de quelques hauts dirigeants impliqués, est d’avoir voulu mener une enquête interne musclée sans en référer à la justice. Plutôt que de démissionner, Ghosn avait fait le chapeau à son N.2 de l’époque, Patrick Pelata, qui avait dû démissionner.

À partir de 2013 s’était ajoutée la vague des suicides au Technocentre Renault qui, selon les syndicats, n’était pas sans lien avec les méthodes de management brutales imposées aux salariés par le management. S’était ensuivie en 2015 et 2016 la controverse sur la rémunération de Carlos Ghosn. Celle-ci avait atteint son paroxysme en mai 2016 lors de l’assemblée générale des actionnaires qui avaient, pour la première fois en France, voté contre la rémunération proposée pour le PDG. Sûr de sa force, il s’était permis cette bravade fameuse à l’issue de ce vote négatif en mai 2016 : « ce n’est pas aux actionnaires de décider la rémunération du président. En tant qu’actionnaire, vous donnez délégation au CA. C’est lui qui juge si la façon dont le PDG est payé est conforme à ses efforts, à son talent et à la situation. ». Cette déclaration s’apparente à une sorte de bras d’honneur aux actionnaires, au Medef et à ses codes de conduite, ainsi qu’au gouvernement inquiet de l’excès de pouvoir du dirigeant.


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Ces comportements déviants n’auraient pas été possibles sans le soutien indéfectible du conseil d’administration de Renault qu’il présidait, censé être l’organe de surveillance et de contrôle de l’entreprise. Pendant ces crises, ce dernier n’a eu de cesse de vanter ses qualités exceptionnelles de dirigeant et ses réussites industrielles et économiques. Par ailleurs président de l’Alliance et de Nissan, il se savait en position de force vis-à-vis des actionnaires et de l’État français qui ne pouvaient pas s’en prendre à lui sans menacer la pérennité de l’Alliance.

Un syndrome d’hubris

Probablement grisé par un sentiment de toute-puissance, sans contre-pouvoir apparent, on peut penser qu’il s’est cru au dessus des lois et des règles sociales, multipliant les écarts de conduite.

Cet orgueil démesuré, cette confiance excessive en soi caractérise ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris. Pour ces derniers, l’hubris était une prétention à se considérer comme l’égal des dieux et, à ce titre, constituait une faute impardonnable qui méritait punition. L’hubris est l’un des sujets préférés des tragédies grecques. L’épreuve que traverse aujourd’hui Carlos Ghosn n’est pas sans rappeler ces œuvres. À l’hubris, les Grecs opposaient la modération et la tempérance, que les anciens de Renault associent à son prédécesseur, le discret Louis Schweitzer.

Quels effets pour Renault et pour l’Alliance ?

Au-delà du sort, fût-il tragique, de Carlos Ghosn, les commentateurs s’interrogent avec raison sur l’impact de cette affaire sur le devenir de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, devenue cette année, le premier constructeur mondial avec plus de 10 millions de véhicules vendus.

Les experts s’accordent sur le fait que l’intégration de Renault et Nissan est tellement avancée que tout retour en arrière est désormais impossible, sauf à considérer un coût exorbitant pour les partenaires. Ces derniers ont mis en commun leurs politiques d’achat de composants, générant des milliards d’euros d’économies, ils ont intégré leurs activités de conception et de production à un point tel que les usines européennes de l’Alliance assemblent désormais des modèles Renault et Nissan sur les mêmes chaînes de fabrication.


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La question encore en suspens porte plutôt sur l’équilibre des pouvoirs au sein de l’Alliance : maintenant que le leader omnipotent est parti, comment va être organisée la gouvernance de l’Alliance ?

Carlos Ghosn : quelle trace dans l’histoire industrielle ?

Carlos Ghosn avait une haute opinion de lui-même mais était également soucieux de laisser une trace dans l’Histoire. Il avait incontestablement réussi dans le redressement aussi inespéré que spectaculaire de Nissan. Il était le premier dirigeant étranger à réussir un tel tour de force au Japon, pays traditionnellement fermé aux investisseurs et managers étrangers. Il avait également orchestré avec brio l’intégration des partenaires au sein de l’Alliance, la propulsant au premier rang de l’industrie automobile mondiale.

S’il a fait ses preuves comme redresseur d’entreprises en difficulté, quelle trace laissera-t-il comme bâtisseur et comme dirigeant visionnaire ? Un point qui semblait le chiffonner est que les succès actuels de l’Alliance et de Renault tenaient aux paris stratégiques risqués, mais finalement payants, de son prédécesseur, Louis Schweitzer. C’est ce dernier qui avait en effet pris la décision de racheter Nissan, alors virtuellement en faillite, puis d’y envoyer Carlos Ghosn, recruté chez Michelin pour en faire son bras droit. C’est encore lui qui avait fait le pari d’investir massivement dans le low-cost en rachetant Dacia, devenue depuis la vache à lait du groupe Renault malgré les réticences initiales du management de l’entreprise.

Certains avaient alors mis en doute les qualités de Carlos Ghosn, réduisant son talent à celui d’un « cost killer » (« tueur de coûts ») sans états d’âme. C’est certainement à l’aune de cette soif de reconnaissance qu’il faut comprendre son pari de lancer, avant ses concurrents, un programme massif d’investissement dans le véhicule électrique. Alors que toutes ses autres décisions étaient mues par l’obsession de réduire les coûts et de rationaliser les activités de l’entreprise, il avait surpris tous les experts en décidant d’investir 4 milliards en 2010 sur la voiture électrique quand ses concurrents misaient sur l’hybride. Comme il le déclarait alors, ce pari stratégique ne visait pas un retour sur investissement à court terme mais davantage à marquer l’Histoire de l’industrie automobile : « Aujourd’hui, lorsqu’on pense “voiture hybride”, on pense “Toyota”. Demain, lorsqu’on pensera “voiture électrique”, on pensera “Renault-Nissan” ». Compte tenu des multiples incertitudes qui entourent cette technologie et des retards pris dans sa montée en puissance, il est toutefois encore trop tôt pour savoir si ce pari à long terme s’avèrera ou non payant.

Un cas qui relance le débat sur la responsabilité sociale des dirigeants

Par son caractère extrême, cette affaire n’a pas fini d’alimenter le débat sur la responsabilité sociale des dirigeants.

Cette responsabilité sociale, tout comme l’éthique des dirigeants, est un sujet aussi ancien que la naissance de la grande entreprise et l’émergence de dirigeants dotés d’une puissance d’agir considérable. À l’instar d’Henri Fayol, de Chester Barnard ou de Peter Drücker, nombreux sont les auteurs qui ont traité de la responsabilité du chef d’entreprise et l’importance de l’exemplarité de son comportement vis-à-vis de ses subordonnés et de la société en général. Ce thème a pourtant progressivement disparu des débats intellectuels pour laisser place à la question de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) où la responsabilité du dirigeant est diluée, et pour tout dire invisible. L’affaire Ghosn rappelle, dans toute sa crudité et sa violence, l’urgence de remettre la responsabilité du dirigeant au cœur de la réflexion.

Refonder les mécanismes de contrôle et de surveillance

L’autre débat que relance l’affaire Ghosn est évidemment la question des contre-pouvoirs à l’excès de puissance de certains dirigeants. Il faut rappeler que dans 80 % des entreprises françaises du CAC 40, les dirigeants cumulent les fonctions de directeur général et de président du conseil d’administration, ce qui pose de sérieux problèmes de conflits d’intérêt. À l’évidence, les conseils d’administration ne jouent pas ce rôle de contre-pouvoir. Les administrateurs indépendants et les administrateurs salariés sont souvent relégués dans des comités subalternes, tandis que les comités les plus stratégiques sont occupés par des administrateurs dûment cooptés par le dirigeant. Rééquilibrer les pouvoirs et mieux contrôler les agissements des dirigeants est donc un impératif pour éviter les dérives que l’affaire Ghosn illustre. Différentes pistes ont été évoquées au moment de la discussion de la loi Pacte mais elles ont été rapidement escamotées. Il s’agit de les réexaminer de façon sérieuse.

L’affaire Ghosn est l’occasion de relancer ces deux débats régulièrement escamotés. Il y a urgence à le faire car la colère sociale n’a jamais été aussi forte dans la période récente. Le risque du « tous pourris » et du climat délétère qu’il installe dans la société dépasse, et de très loin, le cadre de l’entreprise. C’est un débat de société dans lequel les dirigeants ont une responsabilité énorme compte tenu de leur puissance et de la visibilité de leur action. Mais la solution ne viendra pas seulement d’un appel à la tempérance et à la modération des dirigeants. C’est à une réforme du système de gouvernance des entreprises qu’il est urgent de s’atteler.

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