« Le jour de la dissolution du monde », Jeanne de Puybaudet. Penninghen/Terrain

Comment signaler les déchets nucléaires par-delà les millénaires ?

Comment élaborer une signalétique propre à dissuader toute personne de s’introduire dans les sites d’enfouissement de déchets radioactifs au cours des prochains millénaires ? C’est à ce défi que tentent de répondre les acteurs engagés dans les projets de centres de stockage en couche géologique profonde.

Au regard des échelles de temps considérées, comment en effet garantir le confinement de la radioactivité et signaler sa dangerosité ?

Prenant en considération la période radioactive de déchets de haute activité et à vie longue (HA-VL), c’est à partir d’une projection temporelle de cent mille ans que travaille l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) dans le cadre du projet « Cigéo ».

Enfouir les déchets soulève d’autres questions

Option parmi d’autres au début des années 1960, l’idée d’enfouir les déchets radioactifs en couche géologique profonde – et donc de recourir à une barrière géologique permettant de contenir la radioactivité le temps de sa décroissance – s’est peu à peu imposée au cours des années 1980 dans différents pays.

Considérée comme plus « stable », plus « sûre » et plus « responsable » que l’entreposage en surface, cette solution permettrait de placer les déchets hors de portée de l’homme et de s’affranchir de toute forme de surveillance des dépôts.

Mais ce choix s’est avéré producteur de nouvelles incertitudes et de questions inédites au regard des échelles de temps considérées : comment garantir la robustesse des colis de déchets radioactifs et l’étanchéité du confinement des sites ? Comment transmettre des informations sur les caractéristiques des dispositifs de stockage et ce qu’ils contiennent ? Comment éviter les intrusions volontaires ou accidentelles – constructions, fouilles, forages – et limiter leurs effets ? Comment rendre tangibles les dangers ?

Comment se souvenir pendant des siècles ?

L’étude des rapports de l’Andra, mais aussi, plus généralement, des travaux internationaux comme ceux de l’Agence de l’Énergie Nucléaire (AEN-OCDE), indique que ces institutions ne veulent pas seulement alerter les générations à venir de l’existence d’un risque ; elles souhaitent aussi les informer.

Cela implique deux approches différentes dans l’élaboration des messages et donc « une stratégie à double voie » (dual-track strategy pour reprendre les termes de l’AEN).

La première forme de communication s’élabore dans la constitution d’archives décrivant la localisation du site de stockage, ses caractéristiques techniques, les modalités de son exploitation, de sa mise sous surveillance et enfin de sa fermeture.

Présentation du projet Cigéo sur le site de Bure en France, L’Obs.

Dans ce cadre, s’appuyant sur une solution déjà en vigueur pour le centre de stockage de déchets radioactifs de la Manche, l’Andra envisage de décliner ses archives en quatre niveaux pour le site de Bure. En premier lieu, une « mémoire détaillée » en langue française pourrait réunir des milliers de documents dans plusieurs centaines de boîtes d’archives.

Imprimée en trois exemplaires sur du « papier permanent » pour être déposée sur le lieu même du stockage mais aussi dans un lieu d’archivage de l’agence et aux Archives nationales de France, cette mémoire fournirait des connaissances suffisamment détaillées pour « comprendre, corriger ou transformer » le centre de stockage.

D’autres mémoires

En second lieu, une « mémoire de synthèse », d’un seul volume et d’une centaine de pages, se donnerait comme objectif d’informer « le public et les décideurs de l’existence et du contenu du site ». Imprimée à une centaine d’exemplaires, cette « mémoire » serait conservée sur le site de stockage, mais aussi dans divers lieux comme des mairies, des cabinets notariaux ou des associations.

Enfin, ces deux corpus mémoriels seraient complétés par une « mémoire simplifiée » d’une trentaine de pages destinée à une large diffusion, ainsi que par une « mémoire d’ultra-synthèse » d’une page, diffusée massivement dans les écoles et auprès du grand public. Si ces quatre types de document ne visent pas le même public et ne fournissent pas le même niveau de détail, tous, cependant, par des effets de redondance ou de multiplication dans la diffusion, cherchent à préserver durablement l’information concernant le site de stockage et à la transmettre de génération en génération.

La seconde forme de communication rompt avec la recherche d’une continuité temporelle dans la transmission des informations, en mettant l’accent sur des messages de mise en garde qui seraient proposés sur le site même. Elle a pour but de susciter une compréhension immédiate du risque associé au lieu par les êtres qui accéderont au site pendant toute la phase passive, quel que soit le moment de leur « rencontre » avec le message.

No trespassing, Lena Consigny. Penninghen, 2018 pour Terrain

De multiples risques d’incompréhension

Partant de l’hypothèse que chaque génération se chargera de maintenir la transmission, le premier scénario parie sur une « continuité entre présent et futur ».

Cependant, sur une période plurimillénaire, plusieurs risques surgissent : des incompréhensions liées à la non-intelligibilité des archives constituées, des mécompréhensions entraînées par une mauvaise interprétation des documents et, enfin, la destruction matérielle des supports d’informations. À cet égard, pour l’Andra, « même si tout sera fait pour conserver une mémoire institutionnelle des sites (par le biais des archives), il serait irresponsable d’exclure la possibilité de sa perte ».

En effet, s’ils s’efforcent de tester la résistance de certains matériaux – céramique, papier permanent, disques en saphir, etc. – afin d’élaborer les supports physiques qui porteront « la mémoire » et le message destinés aux interlocuteurs dans un avenir lointain, les responsables des projets de centres de stockage ont pris conscience de la précarité, sur le très long terme, de certains des éléments signifiants intégrés à ces dispositifs.

Ainsi, les chercheurs sollicités pour l’élaboration des archives relatives aux centres de stockage – et d’une signalétique efficace et résistante sur les sites eux-mêmes – ont rappelé que, compte tenu des transformations permanentes de la langue, l’enregistrement du langage articulé (ou sa transcription alphabétique) ne pouvait transmettre, avec certitude, et à lui seul, un message d’alerte pendant une si longue durée.

Il importe à cet égard de prendre en compte les conséquences des changements linguistiques qui rendent impossible toute prévision quant à l’état de la langue dans dix mille ans et encore moins dans cent mille ans.

Et si la tête de mort ne représentait plus le danger ?

En convoquant un référent immédiatement reconnaissable visuellement, le signe iconique ne permettrait-il pas de dépasser cette difficulté ?

Pensons ainsi à l’universalité « prétendue » de certains pictogrammes, mondialement acceptés comme symbolisant la radioactivité ou le danger.

Le Cri de la radioactivité, Laure Lesage. Penninghen, 2018 pour Terrain

Les travaux de sémiologie sur les signaux d’alerte rappellent le caractère central de l’apprentissage de codes dans la perception et la reconnaissance des symboles – un signe graphique comme celui de la « tête de mort », par exemple, véhiculant un message important de mise en garde vitale, peut donner lieu à une variété d’interprétations plus ou moins éloignées de l’identification considérée habituellement comme conforme.

Dans cette perspective, concevoir une icône avec l’espoir qu’elle soit reconnaissable au-delà de toute variation temporelle, c’est hypostasier un modèle sémantique toujours inscrit dans une culture donnée et, de ce fait, variable.

Mutiques monuments

S’inscrivant dans une temporalité longue, un monument pourrait-il compenser les fragilités des deux moyens de communication évoqués plus haut ? Si l’on s’en tient à son sens originel d’« avertissement » (monere), le monument n’est pas un simple commutateur temporel (passé-futur) chargé de connecter les âges.

Il est aussi ce qui permet de matérialiser la disparition et l’absence (d’un grand personnage, par exemple, ou d’une action d’éclat) afin de les rendre visibles et signifiantes.

Mais sa vulnérabilité résulte de son mutisme : il peut devenir énigmatique à mesure que disparaissent les personnes susceptibles de le « faire parler », à l’instar des monumentales et silencieuses statues de l’île de Pâques, qui ont donné lieu à un grand nombre de spéculations depuis près de trois siècles.

De la même manière, l’ancien responsable du programme « Mémoire » de l’Andra souligne que, s’il dure et se maintient dans le temps, le monument peut cependant se charger chaotiquement de toutes sortes de significations :

« Les mégalithes de Carnac, qui remontent à 6 700 ans, nous sont mystérieux. Pourquoi ces alignements ? Pourquoi à cet endroit ? Rien ne dit que, dans des dizaines de milliers d’années, les monuments que nous laissons ne passeront pas pour un exercice esthétique. Il faut arriver à coupler le signe matériel et le sens, et personne n’a de réponse unique sur les moyens d’y parvenir pour des durées aussi considérables. »

Le monument peut devenir énigmatique, à l’instar des statues de l’île de Pâques. pxhere, CC BY

L’ancien responsable de l’Andra fait également écho à une autre précoccupation des spécialistes : il considère que se contenter d’alerter les éventuels visiteurs des dangers du site n’est pas non plus une solution pleinement satisfaisante.

« Il faut essayer de pousser la mémoire le plus loin possible et tenter, malgré tout, de transmettre des informations. On ne peut pas se contenter d’inviter les gens à s’éloigner. Il faut satisfaire leur curiosité. Il faut les aider à interpréter les traces que le stockage laissera de toute façon. »

C’est parce qu’il anticipe, en quelque sorte, une forme d’apocalypse culturelle que ce second scénario mérite une attention particulière. Quelles formes cette « communication déculturalisée » peut-elle prendre ? Quels messages imaginer pour atteindre les êtres qui découvriront les sites de stockage au cours des prochains millénaires ?

« Marquer » la surface

S’appuyant sur l’analyse d’un corpus de connaissances archéologiques dont les acquis sont projetés sur différentes échelles de temps (de mille ans à plusieurs centaines de milliers d’années), l’agence étudie depuis 2011 la pertinence d’un marquage archéologique du site par dispersion d’artéfacts.

« Comme on trouve régulièrement en bordure du Rhin, des vestiges d’un établissement militaire romain (pièces de monnaie et céramiques sont peu à peu libérés par le sol), il s’agirait, précise le document de l’Andra, de déposer volontairement de petits objets sans valeur (pour éviter leur pillage) mais particulièrement durables, disposés de manière à attirer l’attention sur la singularité du site, et porteurs d’un message simple indiquant un danger en sous-sol. »

Les « marqueurs de surface » sont mobilisés pour pallier l’échec de transmission d’une mémoire archivistique.

Reposant explicitement sur l’hypothèse d’une rupture d’intelligibilité, un tel système de marquage du lieu de stockage et de son environnement s’adresse, en quelque sorte, aux compétences cognitives d’un visiteur ignorant totalement la nature du site. Or, ce dernier portera-t-il attention aux « traces » produites et disséminées dans l’espace à son intention ?

Sera-t-il capable de les recenser et de les mettre en relation pour reconstruire une totalité cohérente ? Y découvrira-t-il alors un « signe » susceptible de l’informer de la singularité du site (sécurisé à la surface mais dangereux en profondeur) et de lui suggérer un certain programme d’action (s’éloigner ou utiliser les précautions nécessaires) ? Associés à cette réflexion, les chercheurs en sémiotique estiment que

« les personnes qui découvriront Cigéo seront probablement dans la même posture que nos archéologues qui, mettant au jour les vestiges de civilisations perdues, tentent de les comprendre en reconstruisant “virtuellement” les cours d’action qui ont produit la configuration du site » (ibid.).

Demain y aura-t-il un monde ?

Sur une durée aussi considérable que celle que nous impose la dangerosité des déchets radioactifs, la question de la transmission – à quelles conditions matérielles et sociales un héritage est-il possible ? – devient celle d’un possible dépassement de l’effondrement : que reste-t-il lorsqu’il ne reste rien ?

À la fin des années 1970, l’anthropologue Ernesto De Martino posait cette question qui anime aujourd’hui les porteurs des projets de sites de stockage des déchets nucléaires dans leur exploration des systèmes signifiants : « Demain y aura-t-il un monde ? »

De Martino rappelait ainsi que :

« Le monde, en tant que monde culturel produit par l’action humaine, peut finir et que n’importe quelle réponse à ce que peut et doit être le monde “demain” implique la question préalable de savoir si “demain” il y aura un monde. »

Le monde peut finir, non pas seulement dans le sens d’une catastrophe qui détruirait ou rendrait la planète inhabitable, mais aussi au sens où « s’écroulerait l’ethos culturel lui-même qui le conditionne et le soutient ».

N’est-ce pas à une forme de fin du monde que certains des scénarios de l’Andra et du Département américain de l’Énergie nous confrontent, en nous amenant, en quelque sorte, à faire l’expérience des confins des fondements culturels de notre ordre mondain ?


Ce texte est une version modifiée de l’article « Signalétique de l’apocalypse, Alerter de la dangerosité des déchets nucléaires par-delà les millénaires » paru dans le numéro 71 de la revue Terrain dont The Conversation France est partenaire.

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