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Conversation avec Anaïs Voy-Gillis : « Attention aux mythes qui entourent la relocalisation »

Le gouvernement a dédié un milliard d’euros de son plan de relance à la relocalisation des activités économiques sur le territoire. Ludovic Marin / POOL / AFP

Pour Anaïs Voy-Gillis, docteure en géographie à l’Institut français de géopolitique et co-auteure de « Vers la renaissance industrielle » (éditions Marie B), présente aux Tribune de la presse 2020 qui se sont déroulées du 26 au 28 novembre à Bordeaux, la crise sanitaire liée à la Covid-19 a révélé les failles de la dépendance française en matière industrielle. Aujourd’hui, l’émergence d’un « monde d’après », plus durable, questionne nos rapports commerciaux et la nécessité d’une relocalisation de nos productions.


Les restrictions sanitaires liées à la Covid-19 ont bouleversé notre rapport à la mondialisation, notamment en matière médicale. Quel serait le rôle de la relocalisation dans ce « monde d’après » ?

Anaïs Voy-Gillis : On parle beaucoup de relocalisation, de réindustrialisation et de souveraineté depuis le premier confinement. Au sens strict, la relocalisation se définit comme étant le retour d’unités de production délocalisées dans un pays à bas coût. Mais il faut être conscient des mythes qui l’entourent : cette définition peut laisser entendre que l’on va revenir à une situation antérieure. « Relocaliser », « réindustrialiser », dans l’inconscient collectif, nous imaginons faire revivre des usines avec 10 000 salariés. Cela est trompeur. Il n’est pas forcément question de création ex nihilo d’usines, mais d’extensions de sites, d’agrandissement de certaines capacités de production, ou encore d’implantation d’industries qui n’avaient jusqu’ici pas d’activités en France. Bien entendu, nous allons recréer des emplois par ce levier-là et surtout générer de la valeur. Le « monde d’après » implique plusieurs choses : une régionalisation des productions, l’acceptation du risque industriel sur notre territoire et l’élaboration d’une véritable stratégie industrielle systémique, à long terme.

Est-ce que des productions industrielles ont déjà été relocalisées ?

A. V-G. : Il y a déjà eu des phénomènes de relocalisation avant la crise de la Covid-19, mais cela concernait un nombre limité de cas. Entre 2012 et 2015, des entreprises comme le fabricant de brosses à dents Bioseptyl, le spécialiste du thé Kusmi Tea, ou encore les sociétés d’électronique Lucibel et Actia ont sauté le pas du rapatriement. La crise sanitaire a également favorisé les relocalisations dans les secteurs jugés « stratégiques » par l’État pour sa souveraineté nationale : santé, agroalimentaire, électronique, matières premières et 5G. Le groupe Seqens, spécialisé dans la chimie pharmaceutique, va ainsi investir pour produire des antiviraux et anticancéreux sur cinq de ses sites français.

Il s’agit d’investissements de plusieurs millions d’euros permettant, à terme, de créer des emplois directs et indirects. D’autres initiatives ont aussi été déployées : des secteurs émergents s’implantent, comme celui de la production d’insectes dans l’agroalimentaire, quand d’autres relocalisent pour des raisons commerciales, logistiques ou marketing. D’après une récente étude du baromètre Randstad Inhouse et OpinionWay, 4 % des industriels français se disent prêts à relocaliser leurs activités.

Cette vision ne se confronte-t-elle pas à la concurrence internationale ? À quel point sommes-nous dépendants des produits importés ?

A. V-G. : Nous devons développer une meilleure connaissance des chaînes de valeur et être conscients de nos dépendances. Prenons l’exemple de la construction d’une voiture : les composants viennent du monde entier et sont eux-mêmes issus de processus de transformation. Accéder à une indépendance complète, c’est impossible. Il faut donc évaluer les risques : « comment en sortir ? ». Souvent, il s’agit de s’assurer qu’il existe plusieurs fournisseurs d’un même produit dans le monde, en prévision d’une rupture d’approvisionnement. Avec la crise sanitaire, nous nous sommes rendu compte de notre dépendance envers la Chine. On ne joue pas à armes égales avec l’Asie. Au législateur européen de rééquilibrer le jeu dans la mondialisation, sans qu’il faille forcément parler de protectionnisme. Pour cela, nous devons déterminer nos technologies clefs, celles qui vont assurer notre indépendance de demain, ainsi qu’une stratégie de développement industriel nationale et européenne.

Vous évoquez une « quatrième révolution industrielle » : quelle forme prend-elle ? Comment se concrétise-t-elle ?

A. V-G. : Après l’ère de « production de masse » qui a caractérisé la troisième révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de « personnalisation de masse ». La production ne repose plus sur un effet d’échelle et de volume, mais sur une production flexible et localisée, à proximité de la demande. Il serait désormais plus pertinent de parler de « localisation » que de « relocalisation ». En France, cette révolution correspond au programme de « l’industrie du futur », ou « Industrie 4.0 ». Un ensemble de briques technologiques (robotique, réalité augmentée, numérique) qui permet de moderniser les sites industriels, d’améliorer la maîtrise des process et de maîtriser les coûts. Il y aura bien entendu des divergences d’un secteur à l’autre, mais la tendance consiste bien à réduire les tailles de lot en faveur d’une personnalisation des productions, notamment pour des questions d’impacts environnementaux.

Est-ce que relocaliser, c’est réindustrialiser ? Quels sont les enjeux de la relocalisation ?

A. V-G. : Relocaliser, c’est participer à la réindustrialisation. Ce n’est pas antinomique. Cependant, il ne faut pas que le soutien aux relocalisations se fasse au détriment des industries déjà implantées, ou de l’investissement dans la recherche de technologies clefs. L’objectif reste de recréer de la valeur en France. Le nombre d’emplois dans l’industrie que l’on pourra recréer semble intéressant, mais il faut également observer la manière dont nous allons recréer des dynamiques territoriales qui vont régénérer de l’emploi indirect. Implanter une usine dans un territoire permet de recréer de la vie dans les communes. L’usine constitue un facteur de cohésion territoriale. Un emploi industriel génère 3 à 4 emplois indirects. Aucun autre secteur n’est capable de générer ces effets indirects.

Quels sont aujourd’hui les principaux freins à la relocalisation ?

A. V-G. : Ils sont nombreux. On peut citer notamment le différentiel de coût entre pays. On prend souvent l’exemple de la Chine, mais en Europe il existe également une différence entre les pays d’Europe centrale et orientale et les pays d’Europe occidentale. Les produits fabriqués en France restent trop peu diversifiés. Nous manquons de main d’œuvre qualifiée.

Anaïs Voy-Gillis : « Les relocalisations ne se décrètent pas » (Xerfi canal, septembre 2020).

Enfin, la France présente parfois une mauvaise image à l’international en termes d’attractivité, celle d’un pays très syndiqué et aux multiples mouvements sociaux. Néanmoins, cette perception tend à s’améliorer et les industriels étrangers déjà présents sur le territoire continuent d’y investir. Il faudra voir l’impact de la crise de la Covid-19 sur la stratégie industrielle mondiale des groupes étrangers.

Les consommateurs sont-ils prêts à payer plus cher pour des produits fabriqués sur le territoire ?

A. V-G. : Les sondages montrent une volonté de consommer français, mais il n’y a pas encore la traduction en actes d’achat. Soit parce que l’offre n’est pas disponible, soit car le différentiel de prix est trop important. On pourrait imaginer une nouvelle répartition de la valeur avec une réduction des marges des entreprises pour essayer de diminuer les prix finaux. Une perte de rentabilité, certes, mais qui permettrait d’augmenter les volumes vendus. Dans cette crise, la réponse ne peut pas venir uniquement du gouvernement, mais doit être collective. Les entreprises ont un rôle à jouer à la fois dans leur stratégie d’approvisionnement et de production, mais également dans leur contribution à l’intérêt général. La prise de conscience n’est pas qu’individuelle. C’est un triptyque : le consommateur changerait ses habitudes, les entreprises feraient évoluer leurs politiques d’approvisionnement vers plus de « made in France » et les acheteurs publics privilégieraient les produits locaux. Chacun a un rôle à jouer dans la renaissance de nos industries.

Les pouvoirs publics semblent décidés à accompagner la relocalisation grâce à un plan de relance d’un milliard d’euros : est-ce suffisant ? Quelles autres actions publiques pourraient être menées ?

A. V-G. : Les pouvoirs publics doivent définir une vision stratégique d’avenir et un projet de société. Au-delà des aides, il faut réenchanter l’imaginaire autour de l’industrie, ne plus la voir comme « sale » et « has been », mais comme un secteur d’avenir au service de la cohésion sociale et territoriale du pays. Il y a également un impératif à investir massivement dans la formation. Nous sommes à l’aube de transformations économiques et sociales profondes, impactant des milliers de salariés qui auront potentiellement à changer de métier. Nous devons nous doter des compétences adaptées pour accompagner cette transformation de la société.

Relocalisation et « made in France » : d’après vous, est-ce du storytelling politique ou un véritable engagement ?

A. V-G. : La réponse viendra dans le temps. En ce moment, le « made in France » est un effet de mode : tout le monde s’y engage alors que le problème existe depuis longtemps. Sans vision, relocaliser ou réindustrialiser resteront des vœux pieux. Quand on observe la vente de certains actifs stratégiques à des groupes étrangers, nous pouvons nous questionner sur la prise de conscience de l’État vis-à-vis de nos dépendances, et sur sa capacité à produire une vision d’avenir sur ces enjeux clefs. Faire renaître notre industrie, c’est aussi arrêter de nous séparer de nos bijoux de famille. Derrière certaines entreprises il y a des années de recherche, souvent réalisées avec un financement public. Nous ne redeviendrons pas une grande puissance industrielle si nous ne nous dotons pas des moyens. D’où la nécessité de développer une vision d’avenir, avec des moyens et des compétences sur le long terme. On a besoin d’un peu de storytelling, mais surtout d’aller au-delà des mots et de la conviction.


Propos recueillis par Valentine Meyer et Emma Rodot, étudiantes en master professionnel de journalisme à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA).

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