Conversation avec Hervé Le Bras : « Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes »

Gilets Jaunes en Alsace : action du 17 novembre 2018. Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg /Flickr, CC BY-SA

Alors que l’ampleur du mouvement des gilets jaunes n’est plus contestable, la question de la division entre une France urbaine, écologiste et aisée et une autre réactionnaire, rurale et dopée au diesel se pose. Hervé Le Bras, démographe, invité des Tribunes de la Presse 2018 à Bordeaux livre son analyse d’une situation qu’il juge explosive.


Le conflit des gilets jaunes est-il l’illustration de l’opposition France des villes contre France des champs ?

Pourcentage de. Wikipedia, CC BY-SA

Hervé Le Bras : Il ne faut pas avoir une vision simpliste de la situation. Depuis des années, on se nourrit d’une vision opposant métropole et anti-métropole. En réalité, la périphérie est extraordinairement variée. Pour analyser le conflit des gilets jaunes, je ne me suis pas basé sur le nombre de gilets jaunes par département, mais sur leur pourcentage par rapport à la population. Cela donne un meilleur aperçu de l’intensité du phénomène. La carte qui s’est dessinée correspond aux zones de France les moins peuplées, et dans lesquelles la population a tendance à diminuer. À peu de choses près, cela correspond à ce que le géographe Roger Brunet appelait « la diagonale du vide », s’étendant des Ardennes aux Hautes-Pyrénées. En creux, cela montre aussi qu’une partie de la ruralité se porte bien, à l’image de la Vendée. L’action des gilets jaunes est intense dans les territoires ruraux délaissés, mais aussi dans le péri-urbain, qui correspond aux anciens départements ruraux à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Les personnes qui y vivent ont un problème quotidien, celui de la navette domicile-travail entre leur habitation et la capitale ou sa proche banlieue.

N’y a-t-il pas, malgré tout, une forme d’unité dans ce mouvement ?

HLB : Le mouvement des gilets jaunes repose sur deux clientèles différentes. Cela peut expliquer le fait que les gilets jaunes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un programme ou une demande particulière aux autorités. La structure de ce mouvement est à la base contradictoire et paradoxale. D’un côté, les territoires ruraux délaissés demandent plus de présence de l’État et le retour des services publics, ce qui est légitime mais très coûteux. De l’autre, les territoires péri-urbains demandent à l’État de baisser les taxes, notamment sur le carburant.

Dans ce mouvement, certains gilets jaunes ont voulu opposer ceux qui ont choisi de se rapprocher de la métropole, de ceux qui ont subi le retrait progressif des services publics. Je pense que cette classification est erronée, car très souvent, ceux qui vivent dans « la diagonale du vide » ont choisi d’y rester. Inversement, il est possible de considérer que le choix d’aller dans le péri-urbain se fait parfois sous la contrainte financière. Il est moins onéreux d’acheter son pavillon en banlieue que dans la métropole. Nous avons une tendance en France à vouloir tout simplifier, en se basant sur un vieux concept, celui de l’unité. Nous considérons que le territoire est homogène mais en réalité, il est de plus en plus hétérogène.

Le Congrès des maires a mis en lumière la fracture entre les élus locaux et le président de la République Emmanuel Macron : les maires ont-ils encore un rôle à jouer dans la cohésion des territoires ?

HLB : Ce malaise chez les élus concerne aussi bien les maires de banlieue que les maires de petites communes rurales. Le président de la République a dit qu’il était populiste. Il n’a pas menti. Ne pas tenir compte des corps intermédiaires est un des sens globalement accepté du mot populisme. Or les maires sont des corps intermédiaires. Le maire est le seul politique qui jouit encore d’une certaine renommée dans la population. La plupart de ces élus gagnent peu d’argent. Ils sont au cœur des territoires et on les voit concrètement à l’œuvre. Leur mal-être est global. Même Rachida Dati dans le 7e arrondissement se plaint ! (Rires)

Peut-on dire que le gouvernement est déconnecté des territoires ?

HLB : Le gouvernement donne de beaux conseils mais ne connaît pas le vécu des gens. J’ai débattu récemment à la télévision avec Gilles Le Gendre, et je lui ai fait remarquer qu’Emmanuel Macron ne devait pas conduire beaucoup de voitures dans sa journée. Ses chauffeurs s’occupent de tout ! Le président ne se rend pas compte de ce que la voiture représente pour les Français. La voiture est comme une seconde peau, elle symbolise la liberté de se déplacer. Il y a une véritable rupture entre ce que le président appelle la base et le sommet.

Une partie du spectre politique, notamment à gauche, est mise sur la touche par l’action des gilets jaunes. Des mouvements transversaux peuvent-ils apparaître en marge de ce conflit ?

HLB : La carte des gilets jaunes ne correspond à aucune cartographie politique, mais à ce que disent les gilets jaunes : ils ne font pas de politique. Nous ne voyons pas de parti politique derrière ce mouvement, tous ont été très prudents. En revanche, il y aura une récupération. Qui récupérera ? J’ai ma petite idée. Une chose n’a pas été beaucoup soulignée ; on n’a vu aucun slogan anti-immigration ou anti-Europe, si ce n’est le cas de Flixecourt. Ces thèmes n’ont pas été dominants. Le populisme de gauche pourrait récupérer le mouvement car nous sommes dans une opposition pauvres contre riches, alors que le populisme de droite se résume plus à un conflit autour de l’immigration.

Ce mouvement des gilets jaunes s’est aussi caractérisé par une défiance envers les journalistes, comment l’expliquez-vous ?

HLB : Cette caractéristique, hélas, va même au-delà des journalistes. De nombreux domiciles d’élus du groupe En marche ont été visés et jetés en pâture sur les réseaux sociaux. De tels comportements sont assez nouveaux et je crains que cela soit dû à quelque chose de plus général par exemple les vérités alternatives de Trump, Bolsonaro, Orban… Des régimes s’installent démocratiquement, avec des votes majoritaires, ce qui n’était pas le cas dans les années 1930. Tout cela est récurrent à la télévision avec Trump qui insulte les médias.

Je suis frappé par ce mauvais climat qui se répand sur la planète, avec une chasse aux journalistes qui s’organise, mais aussi une chasse aux hommes politiques de base. Les réseaux sociaux peuvent faciliter ces comportements, mais en l’occurrence, les gilets jaunes sont les plus nombreux là où les réseaux sociaux sont les moins implantés. Faire porter uniquement le poids des manifestations sur les réseaux sociaux serait un peu inexact. La situation est d’autant plus grave car elle se produit dans ce qu’on appelait autrefois le « monde libre », et celui-ci le sera de moins en moins si cela continue.

Entretien avec Hervé Le Bras réalisé par François Beneytou et Clément Bouynet (IJBA) le 24 novembre 2018.

Propos recueillis par François Beneytou et Clément Bouynet, étudiants en master professionnel de journalisme au sein de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA) sous la supervision de Marie-Christine Lipani, maître de conférences, habilitée à diriger des recherches, à l’IJBA.

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