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Dans la Charte olympique, de la politique entre les lignes

La Japonaise Mina Tanaka et la Britannique Keira Walsh mettent un genou à terre avant le match entre leurs équipes nationales respectives lors des Jeux olympiques de Tokyo, à Sapporo, le 24 juillet 2021. Asano Ikko/AFP

Le sport et la politique entretiennent des liens ambigus. La pratique sportive et les compétitions peuvent être des lieux de luttes et d'émancipation mais aussi de contrôle social. Notre série d’été « Sport et politique : liaisons dangereuses ? » explore et décrypte la place qu’occupe aujourd’hui le sport dans nos sociétés.

Dans ce premier épisode, penchons-nous sur un événement planétaire : les Jeux olympiques.


Les Jeux olympiques (JO) doivent être « privés de toute ingérence politique », soulignait au début du XXe siècle Pierre de Coubertin, le rénovateur des Jeux. Difficile pourtant pour les champions d’échapper aux affaires du monde. Ainsi le judoka algérien Fethi Nourine s’est déclaré forfait lors des JO de Tokyo, en 2020, pour éviter d’affronter son homologue israélien, expliquant sa décision par « son soutien à la cause palestinienne », rapporte France Info. Il a été alors suspendu par sa fédération nationale.

En effet, la règle 50.2 de la Charte Olympique stipule qu’« aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique ».

Une question qui agite le monde olympique

Cette question agite le monde olympique de manière remarquable depuis juillet 2020, si bien qu’une consultation auprès de 3547 sportifs concernant la règle 50.2 a été lancée par la Commission des Athlètes du CIO. Les résultats analysés par Publicis Sport & Entertainment semblent valider cette Règle en soulignant que 67 % des athlètes trouvent inapproprié d’exprimer leur opinion pendant les JO, au risque d’ailleurs de gêner les performances.

Mais le diable se cache dans les détails et il est important de s’interroger sur les termes précis de la règle 50.2. En effet, une autre enquête réalisée par le CNOSF datant de février 2021 met en avant « un déficit de compréhension » de cette règle :

« Le terme « démonstration » est parfaitement clair pour 62 % des sondés quand il ne l’est pas pour les autres. Le terme « propagande » est parfaitement clair pour 70 % mais reste nébuleux pour les autres. Le terme « protestation » n’est « pas » voire « absolument pas » clair pour 49 % des répondants. »

Les sportifs interrogés par la Commission des Athlètes du CIO avaient-ils tous les éléments à leur portée pour se prononcer sur cette règle ? En tout état de cause, le CIO a décidé de suivre les recommandations de la Commission des Athlètes en assouplissant cette règle mais en limitant malgré tout les athlètes dans l’expression de leur opinion pendant la période qui entoure et recouvre les Jeux olympiques (cérémonies, épreuves, podiums, hymnes).

Des actes entrés dans l’histoire olympique

Or, la situation est complexe puisque dans le cadre de plusieurs compétitions américaines récentes, des sportifs, à l’instar de Colin Kaepernick, ont levé le poing ou se sont agenouillés pendant l’hymne national, en soutien au mouvement Black Lives Matter et pour réclamer davantage de justice raciale.

Les athlètes Tommie Smith et John Carlos à gauche, lèvent le poing en hommage à la lutte des Africains-Américains contre le racisme aux États-Unis après avoir reçu la première et troisième place aux Jeux olympiques de Mexico en 1968. Peter Norman (Australie) a pris la seconde place. Epu/AFP

Ces actes de résistance et de protestation rappellent fortement les poings levés gantés de noir de John Carlos et de Tommie Smith, sur le podium des JO de 1968, en soutien au mouvement Black Power.

Les deux sportifs, expulsés du village olympique, seront exclus à vie des Jeux olympiques mais leur image fait partie de l’histoire olympique, tout comme celle de l’Ethiopien Feyisa Lilesa, médaillé d’argent aux JO de Rio 2016, franchissant la ligne d’arrivée du marathon les poignets croisés au-dessus de la tête, en signe de protestation contre la politique menée par le gouvernement éthiopien à l’encontre des Oromos, une ethnie du pays.

Feyisa Lilesa au semi-marathon de Philadelphia, Pennsylvania, 16 septembre 2018. Mitchell Leff/AFP

Le blog Change Makers du Musée Olympique les met à l’honneur, aux côtés de personnalités politiques célèbres comme Barack Obama ou encore Nelson Mandela… avec pour leitmotiv :

« Si la vie d’un individu peut être compliquée simplement à cause de son sexe, de sa couleur de peau, de sa religion ou encore de son origine, la diversité des athlètes présents aux Jeux résonne comme un droit à la différence. Une participation aux JO, si elle ne change pas le monde, peut ainsi contribuer à le faire évoluer ».

L’olympisme, un mouvement idéologique ?

L’exposition par un organe officiel de l’Olympisme de ces actes de militantisme sportif entre cependant en contradiction avec la Règle 50.2 et le principe affiché de neutralité politique des JO. Débat que relance le « collectif 50.2 », rassemblant 150 signataires, universitaires, sportifs et spécialistes du sport, à l’origine d’une lettre ouverte, relayée largement sur les réseaux sociaux :

Au-delà des questionnements sur la règle 50.2, ne pourrait-on pas se demander si le mouvement olympique ne fait pas lui-même œuvre de propagande en véhiculant la vision d’un monde meilleur par le sport, depuis sa création par Pierre de Coubertin ? Sans pour autant que ce mot ne soit connoté de manière négative puisqu’il renvoie à un idéal fédérateur, « la grande idée olympique » :

« Avec le rénovateur des Jeux Olympiques nous crûmes et pensâmes certainement tous que la rencontre pacifique des peuples sur le terrain du sport rapprocherait à tel point les nations, que les Jeux olympiques sous leur forme moderne deviendraient un élément puissant de propagande pour l’idée de la paix mondiale. » (Bulletin du Comité International Olympique, juin 1933, texte signé par ordre de la Commission, Dimanche 31 mai 1925. R. S. de Courcy-Laffan)

On trouve par exemple un long article intitulé « La propagande pour l’Olympisme » dans le Bulletin du Comité International Olympique de Février 1947 où il est annoncé qu’une « propagande intense » est « nécessaire afin de réussir pour le bien du monde l’œuvre salutaire de l’olympisme ».

À ce titre, le discours du Président du CIO, Thomas Bach, lors de la cérémonie d’ouverture des JO le 23 juillet 2021, ne relève-t-il pas d’une « idéologie politique » ? Il propose une vision du monde et exprime un point de vue, un idéal, celui de la « communauté olympique », partageant un même système de croyances.

Le discours est marqué par l’emphase (on trouve 16 occurrences du comparatif « plus ») associée à des valeurs-clés. La solidarité est ainsi fortement mise à l’honneur et incarne l’essence de l’olympisme. Le terme apparaît à 12 reprises à la forme nominale et à 4 reprises à la forme adjectivale (« solidaires »).

Cette solidarité dépasse les valeurs traditionnelles de l’Olympisme (Respect, Amitié, Excellence) car elle implique de reconnaître en tout être humain un semblable. Cette solidarité olympique s’inspire très probablement de la solidarité qui a animé les soignants pendant la pandémie – soignants qui ont été célébrés pendant la cérémonie d’ouverture. Comme le rappelle Thomas Bach dans son discours du 23 juillet 2021) :

« La solidarité signifie beaucoup plus que le simple respect ou la non-discrimination. La solidarité, c’est s’aider, partager et prendre soin les uns des autres. »

Une vision holistique

La solidarité garantit l’unité ; le terme « ensemble » est répété 10 fois, et l’adjectif « unis » apparaît à 6 reprises. Thomas Bach souligne la force de cette unité qui permet de dépasser les individus pris séparément pour former une « vraie communauté », la « communauté olympique ». Cette vision holistique et Gestaltiste de l’Olympisme (la Gestalt-théorie est une psychologie de la forme ayant pour principe que « le tout est plus que la somme de ses parties ») en fait toute sa particularité et révèle l’évènement exceptionnel que représentent les Jeux olympiques, vecteurs et symboles de paix depuis leur rénovation en 1894.

Rappelons que le mouvement olympique tel que l’a conçu Pierre de Coubertin est au service d’un monde meilleur, éthique et fraternel, comme le mentionne la Charte Olympique de 1958.

« Le but du mouvement olympique est d’exalter chez la jeunesse à la fois l’effort physique et les qualités morales qui sont les bases du sport amateur, comme aussi, en conviant tous les athlètes du monde à un concours quadriennal, désintéressé et fraternel, de contribuer à l’amour et au maintien de la paix entre les peuples. »

Cette solidarité et cette unité se veulent pleinement intégrées au mouvement olympique en 2021, grâce à la nouvelle formule du serment olympique et à l’ajout du terme « Ensemble » à la devise :

La nouvelle devise olympique. AFP

Une recherche de l’item « ensemble » (analysée avec le logiciel Iramuteq) au sein d’un corpus de textes institutionnels tels que des chartes, des codes et des conventions datant d’avant les Jeux olympiques révèle le voisinage de « ensemble » avec « solidarité » ainsi qu’avec « éthique », montrant clairement l’association forte de ces valeurs dans l’esprit sportif.

Environnement de ensemble. Analyse de corpus via Iramuteq (Duteil, Longhi, Richard)

La solidarité est aussi le garant de la paix dans le Monde, c’est ce que souligne Thomas Bach dans son discours. Rappelons à ce titre le partenariat étroit entre le CIO et les Nations unies et pour la deuxième fois de l’histoire des JO l’équipe olympique des réfugiés, qui rassemble 29 athlètes réfugiés politiques, formant « un groupe exceptionnel d’individus qui inspirent le monde », comme l’indique le Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés Filippo Grandi), qui ajoute :

« Avoir survécu à la guerre, à la persécution et à l’angoisse de l’exil en fait déjà des personnes exceptionnelles, mais le fait qu’ils excellent aujourd’hui sur la scène sportive internationale m’emplit d’une immense fierté » (Filippo Grandi, Déclaration en juin 2021)

« Ces réfugiés n’ont pas de toit, pas d’équipe, pas de drapeau, pas d’hymne national. Nous leur offrirons un foyer au village olympique aux côtés des athlètes du monde entier. L’hymne olympique sera joué en leur honneur et le drapeau olympique les accompagnera alors qu’ils feront leur entrée dans le stade. Cette initiative enverra un message d’espoir à tous les réfugiés de la planète et permettra au monde de mieux se rendre compte de l’ampleur de cette crise. C’est aussi un signal envoyé à la communauté internationale, à savoir que les réfugiés sont des êtres humains et sont un enrichissement pour la société. » (Déclaration de Thomas Bach, en 2016, lors de la création de la première équipe olympique de réfugiés pour les JO de Rio)

Aussi, loin d’être « apolitiques », les JO sont vecteurs d’une idéologie forte, que rappellent les Chartes et les textes officiels du CIO. Les JO marquent également un fort ancrage sociétal comme en témoigne la démarche D&I (Diversité et Inclusion) initiée par Tokyo (« Know differences, Show differences ») et les actions en faveur des LGBTQ.

L’on peut donc se demander à quel moment la règle 50.2 disparaîtra-t-elle de la Charte Olympique pour mieux correspondre à « l’esprit olympique ». Les prochains JO nous fourniront peut-être la réponse. Les finales, podiums, hymnes, cérémonies, et autres moments forts en symbolique et en exposition médiatique seront scrutés. Verrons-nous des genoux à terre sanctionnés ou une règle controversée enterrée ?

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