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Débat : Diplomatie française, quelles alliances et quelles valeurs ? (1)

Emmanuel Macron et le premier ministre italien Giuseppe Conte lors du septième sommet des pays méditerranéens MED7, le 10 septembre 2020 à Porticcio, en Corse. Ludovic Marin/Pool/AFP

La crise pandémique – nous l’avons suggéré ici – n’a aucunement modifié les lignes de fracture du monde. En revanche, elle a amplifié certaines menaces et rendu plus visible la nécessité d’actions communes.

Pour la France, s’impose la mise en œuvre d’une politique étrangère à la fois plus forte et plus assurée, fondée sur la recherche d’alliances ; mais aussi la définition de règles d’action compréhensibles pour tous. En effet, moins que jamais, la politique étrangère ne peut ignorer les insurrections des peuples pour la liberté.

L’exacerbation des menaces

Les six derniers mois ont porté sur le devant de la scène l’ampleur du danger que représente la République populaire de Chine non seulement dans sa propre zone – persécution des Ouïghours qui pourrait s’apparenter à des crimes contre l’humanité ou à un génocide, répression des manifestations pour la liberté à Hongkong, intimidations sérieuses à l’encontre de Taiwan – mais aussi pour les démocraties occidentales – technologies intrusives dans nos vies privées, menaces à l’encontre d’opposants réfugiés en Occident, propagande massive à destination de l’opinion occidentale

Du côté de la Russie, la tentative d’assassinat d’Alexeï Navalny, seul adversaire de Vladimir Poutine capable aujourd’hui de fédérer l’opposition, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase après de nombreux meurtres d’opposants, les plus de 13 000 morts liés à l’invasion de l’est de l’Ukraine et les crimes de guerre commis en Syrie.

La politique aussi erratique qu’agressive de la Turquie a connu un nouveau développement avec ses menaces contre la Grèce et Chypre, deux membres de l’UE, et son soutien inconditionnel à l’offensive de l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh.

Pour le président français comme pour ses homologues démocrates, il devient de plus en plus évident que dialogue, concertation et compromis ne suffisent pas à changer le comportement des régimes hostiles. Avec la Chine, la coopération économique ne fait qu’accentuer notre dépendance et la prudence sur les questions de droits humains renforce l’agressivité de Pékin. Quant à la Russie, la politique de réengagement non seulement ne s’est traduite par aucun résultat concret, notamment en Syrie et en Ukraine, comme l’a reconnu la ministre des Armées, Florence Parly, mais elle a encouragé le régime de Poutine à aller encore plus loin dans son mépris de la démocratie et des droits sur le plan interne et à l’extérieur, y compris par des opérations de déstabilisation au sein de nos démocraties. Sur la Turquie, les démocraties occidentales semblent plus divisées, notamment en raison de son appartenance à l’OTAN, mais aussi de la sous-traitance à Ankara du problème des réfugiés syriens, mais elles prennent ainsi le risque d’un « deux poids deux mesures ».

Le succès remporté par Emmanuel Macron et Angela Merkel sur le plan de relance européen fut aussi, à sa façon, un plaidoyer pour la solidarité et la coopération au sein de l’Europe, qui attend sa concrétisation dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité.

Vaincre la solitude : la précondition russe

Une idée commune veut que la « solitude » de la France soit l’une des limites intrinsèques de sa politique étrangère. Ce constat a reçu une forme de consécration officielle mais paradoxale lors de l’intervention d’Emmanuel Macron à la Conférence de Munich sur la sécurité le 15 février 2020.

Le président français a alors répondu à ceux, nombreux en Europe, qui lui reprochaient de faire le jeu du régime de Poutine en poursuivant le réengagement avec la Russie. Si nous devions répliquer aux menaces sécuritaires du Kremlin en Ukraine et en Syrie, s’était-il en substance exclamé, avec qui le ferions-nous ? Pourrions-nous compter sur les États-Unis ? Non – et cela date d’Obama et non de Trump. Pourrions-nous demander à l’Allemagne de venir avec nous sur les théâtres d’opérations ? Non, car Berlin reste un nain géostratégique et ne supporterait pas de voir retourner au pays dans des cercueils plombés ses enfants tombés au champ d’honneur. Sur le Royaume-Uni ? Peut-être plus, mais Londres est absorbée par d’autres sujets et a aussi montré son inconsistance et nous ne devons pas oublier le refus du Parlement britannique d’intervenir en Syrie en 2013. Qui d’autre ? Les pays nordiques ? Ils tiennent à leur neutralité. La Pologne et les États baltes ? Sans doute, mais leurs forces sont insuffisantes devant la Russie. Et n’oublions pas le peu de solidarité manifesté par la plupart de nos alliés lors de nos opérations au Sahel.

Il existe un élément de vérité dans cette solitude opérationnelle. La voix de la France est certainement écoutée aux Nations unies et ailleurs ; mais elle n’est pas un moteur pour l’action.

Il reste que cette solitude peut se transformer en prophétie autoréalisatrice et qu’une politique maladroite peut ajouter de la solitude à la solitude. Certains constatent ainsi que, de Wunderkind de l’Europe, Emmanuel Macron a pu se transformer en irritant, voire, selon des propos entendus, en menace, du fait de sa main tendue à la Russie qui crée une confusion parmi les alliés. Qu’importe ici que ces évaluations soient parfois excessivement sévères – rappelons que Macron, depuis qu’il est président, n’a jamais poussé à la levée des sanctions, a dénoncé les organes de propagande du Kremlin et a qualifié de « tentative d’assassinat » l’empoisonnement de Navalny tout en poussant avec l’Allemagne un nouveau train de sanctions envers Moscou qui vient d’être approuvé par l’Union européenne : la politique est une affaire de perception. Pour s’en tenir aux faits, l’espoir de desserrer les verrous en dialoguant avec la Russie a été, comme cela avait été prévu, douché.

Notre politique étrangère n’est pas condamnée à cette solitude – l’accord sur le plan de relance européen, répétons-le, l’illustre avec force. Quelques réorientations sur le fond, dans les processus et surtout le « récit » permettraient de changer radicalement les choses.

L’attitude envers Moscou est le point majeur de contentieux. Elle concerne d’ailleurs moins le processus – personne, y compris l’auteur de ces lignes, n’a jamais prétendu qu’il ne fallait pas du tout parler avec le Kremlin et fermer les canaux de communication – que le langage employé, étonnamment calqué parfois, sans que le président en ait conscience, sur la rhétorique désinformative de Moscou (reconnaissance de l’« humiliation » subie par la Russie après la chute de l’URSS, nécessité d’une « compréhension » de ses positions, torts partagés, références historiques peu pertinentes quant au présent, invocation rituelle d’avancées, etc.).

L’empoisonnement de Navalny a conduit à prendre à sa juste mesure la menace systémique posée par le régime de Poutine. Le ton employé à l’égard du chef du Kremlin lors de la conversation du 14 septembre 2020 fut exceptionnellement vif. En outre, pour la première fois, Emmanuel Macron a évoqué publiquement l’inquiétude que lui inspire le projet de gazoduc Nordstream 2. La France est aussi prête à s’engager dans de nouvelles sanctions. Le secrétaire d’État à l’Europe a rappelé de son côté que le dialogue avec la Russie n’était « ni inconditionnel, ni irréversible ». Le report, pour lequel nous avions plaidé, de la réunion dite 2 + 2 (ministres russes et français des Affaires étrangères et de la Défense) est aussi un signe majeur de changement.

La suspension des discussions liées à la nouvelle « architecture de sécurité et de confiance », dont il est difficile de voir ce qu’elle recouvre précisément, serait la suite logique de cette évolution, mais le président français a récusé cette idée. Elle est pourtant nécessaire pour que les acquis, au niveau européen, du leadership dont le président a fait preuve avec le plan de relance ne disparaissent pas au profit d’une initiative dont les résultats seront nuls tant que Poutine restera au pouvoir. L’idée de cette architecture peut certes rester, mais elle devra attendre des temps meilleurs.

La présence des organes de propagande du Kremlin auprès de Loukachenko, le vraisemblable appui d’agents de sécurité russes aux forces de répression de ce régime et les tentatives, encore discrètes, de Poutine visant à empêcher l’instauration d’un régime libre et démocratique en Biélorussie doivent aussi conduire à considérer avec prudence l’idée d’une médiation de l’OSCE dont les tenants et aboutissants pourraient être largement contrôlés par Moscou. Les mises en garde discrètes à l’endroit du Kremlin sur une possible prise de contrôle de Minsk, à travers une union ou toute autre forme de renforcement des liens entre les deux pays, doivent être soutenues par la crédibilité de notre riposte mais dont le contenu manque encore de netteté. Peut-être faut-il tenter de pousser Poutine à lâcher Loukachenko, pour lequel il n’a aucune estime – tentative dont les résultats ne sont pas garantis ; mais les Européens disposent de peu de marges de manœuvre pour organiser la suite en dehors d’un soutien à la société civile et d’aides conditionnelles de l’Union européenne. Il est d’ailleurs significatif que le Kremlin ait dénoncé, après la rencontre entre Emmanuel Macron et la principale figure de l’opposition biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa, une ingérence de la France, ce qui montre aussi, s’il en était besoin, les limites d’un éventuel dialogue.

La France a besoin d’alliés

Alors que l’UE paraît plus résolue que par le passé à se définir comme une puissance et à affirmer une politique étrangère propre, la France, désormais seule puissance nucléaire et seul membre permanent du Conseil de sécurité au sein de l’Union, est en position de créer des convergences vitales.

Au-delà des cas russe et chinois, la politique parfois qualifiée de « néo-ottomane » du président turc doit conduire à la fois à une réponse européenne ferme devant ses menaces au cœur de l’Europe, mais aussi à une gestion, délicate et aux résultats potentiels incertains, de ce membre de l’OTAN qui attise le feu de manière préoccupante, récemment encore dans le Haut-Karabakh. Et les résultats de l’élection américaine pourraient nous obliger à trouver les moyens d’un renforcement, lui aussi vital, des alliances au sein de l’Europe, mais aussi au-delà de l’UE, avec nos alliés d’Asie-Pacifique (Japon, Corée du Sud, Australie, Singapour principalement) vers lesquels la France a commencé à conduire une politique volontariste qui devra s’amplifier pour vaincre un certain scepticisme dans la région.

Cette multiplicité de fronts ouverts pour l’Europe et la France oblige à une réinvention – parfois une réaffirmation – des principes de notre politique étrangère. Il leur faudra une feuille de route claire en termes de principes et structurée autour d’une vision partagée à la fois des dangers et de la manière de les contrer – ce qui n’est pas encore gagné. Ce point fera l’objet de la seconde partie de la présente réflexion, qui sera publiée demain.

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