Menu Close

Débat : Face à la crise démocratique, mobiliser l’éducation populaire ?

Jeunes inscrits en service national universel assistant au défilé du 14 juillet 2019. Ludovic Marin/AFP

Au regard de l’abstention très importante lors des dernières élections, on pourrait imaginer que l’éducation populaire (re)vienne sur le devant de la scène comme un outil indispensable à (re)développer pour lutter contre le désengagement des citoyens envers la politique. Il ne semble pas que ce soit la direction prise par les politiques, qui misent plutôt sur des campagnes de communication.

Néanmoins, le gouvernement sollicite l’éducation populaire sur deux politiques publiques importantes : le service national universel et les colonies de vacances apprenantes. Que nous apprennent ces deux politiques publiques sur la réalité des apprentissages proposés ?

Promesse de campagne du candidat Macron, le service national universel (SNU) vise la transmission d’un socle républicain, le renforcement de la cohésion nationale à travers une expérience de mixité sociale et territoriale et le développement d’une culture de l’engagement. Il a été mis en place à partir de 2019, autour de trois étapes :

  • un séjour de cohésion de 14 jours,

  • une mission d’intérêt général dans une association ou un service public,

  • la possibilité d’un engagement volontaire de trois mois.

Le séjour de cohésion donne à voir, au-delà des intentions et des discours, ce que le gouvernement attend de ce SNU. Il se construit comme une colonie de vacances : même déclaration administrative, même type de contrat d’engagement éducatif, même déroulement de journée. Les différences sont marquantes par le décorum militaire ou policier : uniforme, marseillaise et levée de couleur chaque matin. Sur la pédagogie mise en œuvre, la communication met en avant les pédagogies actives, mais lorsqu’on regarde les guides pratiques rédigés par le ministère on remarque que le programme, les méthodes et la vie de groupe sont réglés de manière fixe et ferme.

Les colonies de vacances apprenantes sont nées en juin 2020 pour répondre aux enjeux des suites du confinement et à la crise du secteur des colonies de vacances. L’objet énoncé à la création par le ministre Blanquer était bien de faire des temps d’apprentissages scolaires durant des colonies de vacances. Devant le peu d’enthousiasme des organisateurs, le cahier des charges a été assoupli et la simple définition d’activités ludiques et pédagogiques qui permettront aux enfants de renforcer savoirs et compétences dans la perspective de la rentrée prochaine, suffit à obtenir le label de l’État. Le cahier des charges, tout de même un peu plus précis, montre qu’on reste sur un modèle centré sur l’adulte, et donc très proche de la pédagogie scolaire traditionnelle.

Dynamique participative ou centralisation

Centralité du maître, impersonnalité de la relation, asymétrie stricte, transmission d’un savoir coupé de la vie, idéal éducatif très normé, dispositif bureaucratique, modèle charismatique, tels sont les traits qui définissent la Pédagogie traditionnelle selon Jean Houssaye. Et l’on voit que les deux dispositifs de politiques publiques ci-dessus y correspondent.

Nous l’avons vu clairement sur la bureaucratie (le simple fait d’être labellisé avec un cahier des charges), sur le savoir coupé de la vraie vie puisque pour le SNU et les colonies apprenantes les activités sont conçues bien avant l’arrivée des adolescents et des enfants. L’adulte définit tout et notamment le cadre éducatif : ce qu’on apprend et comment, le tout se fait en uniforme pour le SNU. Enfin le rapport d’évaluation du SNU réalisé en 2019 précise : « Les directeurs ont la plupart du temps incarné la figure de l’autorité charismatique et de compétences. Ils ont le plus souvent « de très fortes personnalités ».

Dès le début du XXe siècle, les acteurs de l’éducation populaire vont s’appuyer sur les pédagogies actives, donc l’éducation nouvelle, pour construire un espace éducatif différent de l’école et parfois, souvent, en opposition avec celle-ci.

Notons que la centralité de l’adulte y reste un vrai objet de fracture. En effet, il y a ceux qui pensent, comme François Bloch-Lainé dans sa thèse en 1936, que l’éducation populaire est l’utilisation des loisirs ouvriers avec « un double souci, de justice sociale et d’ordre social » ou ceux qui se rapprochent des courants émancipateurs libertaires, Fernand Oury en France, Saul Alinsky aux États-Unis ou Paulo Freire au Brésil. Ce courant s’appuie sur l’idée que seules les personnes savent ce qui est juste ou bon pour elles-mêmes, qu’il faut construire collectivement les changements et lutter. C’est dans ce processus que se construit l’émancipation.

Ce clivage reste prégnant encore aujourd’hui avec des associations qui acceptent de rentrer dans des délégations de services publics ou dans des marchés, et d’autres qui sont méfiantes. Il y a des acteurs qui pensent la question éducative comme descendante, faisant appliquer un programme préétabli, et d’autres qui travaillent à partir de la parole des personnes rencontrées pour construire avec elles la suite des activités à faire ensemble. Ce qui change dans ces deux positions, c’est le rapport d’autorité détenu par l’adulte encadrant, pour les uns, et par le collectif organisé démocratiquement, pour les autres, et le fait que l’éducation se fait par le contenu pour les premiers et par les situations pour les seconds.

Clairement, plus les encadrants se rapprochent de la position de F. Bloch-Lainé, moins la rupture est forte avec la pédagogie traditionnelle, plus les animateurs et animatrices se basent sur le travail avec les personnes concernées, plus la rupture est forte avec le modèle classique.

Pédagogies de la décision

L’approche proposée par le gouvernement est, donc, une approche traditionnelle. Les enfants et adolescents suivent un programme, exécutent les ordres ou les demandes et peuvent, parfois, amender ou modifier les choses dans de rares temps dits de « démocratie interne » et un « conseil de vie du séjour » (SNU). Le pouvoir et l’organisation, comme dans les colonies (apprenantes ou pas) reste dans les mains des adultes.

Pourtant et dès les années 1920, les colonies de vacances, outil de l’éducation populaire, ont vu se développer des pédagogies permettant aux enfants de décider collectivement de ce qu’ils et elles vont faire pendant les séjours. Un mouvement de jeunesse sera même basé sur ce principe : les faucons rouges. S’il existe toujours en Belgique notamment, en France, il a disparu progressivement dans les années 1950, notamment en raison de la création de la fédération Léo Lagrange qui prendra ses distances avec les méthodes des faucons rouges.

Service national universel en Charente en juin 2021 (France 3 Nouvelle-Aquitaine).

Les pédagogies korczakiennes, institutionnelles, coopératives, libertaires ou le personnalisme communautaire (Mounier) sont elles aussi fortement imprégnées d’outils et méthodes inventées dans ces républiques d’enfants.

À partir des années 1990, voyant les colonies de vacances perdre de l’influence et des effectifs, Jean Houssaye essaie de leur trouver des finalités spécifiques et différentes de l’école et de la famille qui pourraient permettre d’en faire un outil de politiques publiques. Il va imaginer que les accueils collectifs de mineurs pourraient être le lieu où la démocratie s’apprend, non pas dans les livres ou avec une leçon, mais dans un endroit où les enfants pourront apprendre à décider collectivement pour se socialiser.

Ces pédagogies de la décision se basent sur quelques principes forts : les animateurs et animatrices travaillent avec les personnes concernées et non pour les personnes. Les personnes décident collectivement de ce qui les concerne (notamment l’argent) dans un espace dédié. Il existe un principe d’égalité, c’est-à-dire pratiquer une capacité égale pour tous, chacun a une attention particulière au plus fragile (care) et la liberté se vit en s’exerçant.

Ces principes sont finalement ceux de la République : liberté, égalité, fraternité. En utilisant les pédagogies de la décision, il est alors possible de faire vivre aux enfants des moments et situations de loisirs où chacun peut participer à la définition des communs et à leur gestion.

Ces pédagogies ne sont pas une méthode à reproduire ou des outils à commercialiser, il s’agit de garder les principes et d’adapter, en permanence, aux enfants, adolescents ou adultes présents. Ce qui concerne un enfant de 5 ans n’est pas ce qui concerne un adolescent. Si les ados peuvent gérer avec les responsables l’argent du camp ou de la colo, les enfants de 5 ou 6 ans ne sont pas vraiment concernés par ce sujet, par contre ils et elles sont concernés par des questions comme : avec qui je partage ma chambre, qu’est ce que je fais cette après-midi ou qu’est-ce qu’on mange demain. Si les enfants ne peuvent pas faire à manger pour toute une colonie, ils peuvent y participer, là où les ados devront s’organiser tous ensemble pour faire trois repas par jour. Les animateurs veillent à ces singularités.

Les pédagogies de la décision permettent progressivement, et sur un objet temporaire et sans grands enjeux (le loisir), d’apprendre à faire ensemble, commun.

À ce titre, la colo redevient un lieu éducatif permettant de construire le citoyen de demain, mais vivant la société future dès aujourd’hui : transmission de valeurs par l’agir et non par le dire.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 131,000 academics and researchers from 4,110 institutions.

Register now