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Cocaïne sur un clavier d'ordinateur
Des travaux de recherche montrent que le recours aux drogues légales ou illégales sert dans la grande majorité des cas « à tenir et se tenir au travail » malgré les difficultés. Shutterstock

Drogues au travail : un phénomène aggravé par 40 ans de prévention mal ajustée

En France, l’action publique sur les usages de substances psychoactives (SPA) au travail, n’est pas nouvelle. L’histoire de la lutte contre l’alcool au travail en témoigne. Cependant, les produits ont changé, se sont diversifiés ; leur mode de consommation et la lutte contre leurs effets au travail aussi. Désormais, une politique de prévention et de gestion des conduites addictives, impliquant des produits (légaux ou illégaux) ou des comportements excessifs (écrans, travail, etc.), oriente l’action publique.

La trajectoire de cette politique reste marquée par des tensions et bifurcations expliquant les difficultés de sa mise en œuvre. Trois grandes phases scandent son histoire. Tout d’abord, le problème des drogues au travail émerge dans la seconde moitié des années 1980. Dans un contexte international de relance de la « guerre à la drogue », les premières mesures françaises répondent à une demande de l’entreprise pharmaceutique Syva-bioMérieux, alors leader mondial sur le marché du dépistage des drogues.

Par le biais d’une charte destinée aux entreprises françaises, l’objectif est de généraliser le dépistage des toxicomanies sur le modèle étatsunien. Saisie, la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les toxicomanies (Mildt) charge alors le ministère du Travail et le Conseil consultatif national d’éthique d’évaluer la conformité de cette charte avec les règles juridiques et éthiques du travail. Les avis rendus réfutent la spécificité des toxicomanies pour les traiter comme des enjeux de santé au travail tout en cantonnant le dépistage aux seuls postes à risques.

Or, ces premières régulations révèlent une tension entre deux approches du problème : la première envisage les drogues comme un problème de sécurité au travail, la seconde insiste sur la prévention et la prise en charge de travailleurs consommant des SPA.

Les employeurs deviennent chargés de la prévention

Jusqu’aux années 2000, l’action publique reste relativement discrète, laissant aux entreprises la possibilité d’adopter les mesures qu’elles jugent nécessaires. Puis débute une deuxième phase. Objet d’attention accrue des pouvoirs publics, la prévention des usages de substances psychoactives au travail fait l’objet d’actions spécifiques dans les différents Plans de lutte contre les drogues et la toxicomanie et, dans une moindre mesure, dans les Plans santé travail (PST).

De nouveaux acteurs participent à l’action publique. Celle-ci est désormais pensée en termes de risques sanitaires et d’épidémiologie. Ainsi, on ne parle plus de consommation de toxiques ou de toxicomanies mais de conduites ou de pratiques addictives envisagées comme risques pour les travailleurs, les entreprises et les tiers.

Ouvrier buvant une bière et fumant une cigarette
Les premières politiques de lutte contre les conduites addictives au travaul se cantonnaient au dépistage des travailleurs occupant des postes à risques. Pxfuel, CC BY-SA

La notion d’addiction reste alors centrale dans l’élaboration par la Mildt d’une politique sanitaire englobant les SPA légales (alcool, tabac) comme illégales (cannabis, amphétamines, cocaïne, etc.). Cette sanitarisation de l’action publique s’inscrit dans un rapprochement entre santé publique et santé au travail, entérinée par la réforme de la médecine du travail de 2011. La loi du 20 juillet 2011 change ainsi la prévention des usages de SPA au travail : elle en fixe le cadre légal et redistribue les responsabilités. Désormais, les services de santé au travail conseillent les employeurs, les travailleurs et leurs représentants sur les mesures de prévention de la consommation d’alcool et de drogue en milieu professionnel. Indirectement, les employeurs sont ainsi dans l’obligation de prévenir ces consommations.

Au cours des années suivantes, une troisième phase s’engage. Pilotée par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca, ancienne Mildt) l’action publique privilégie une logique incitative pour que les entreprises peu familiarisées, voire réticentes à aborder les questions de conduites addictives, adoptent des programmes de prévention.

Le récent dispositif ESPER « (Les entreprises et les services publics s’engagent résolument) dont l’objectif est de « briser les tabous » illustre cette dynamique. Via des partenaires locaux, dont le réseau de l’Agence nationale des conditions de travail (Anact), les entreprises sont invitées à adopter une nouvelle charte. Il s’agit de valoriser leur action et leur donner accès à un ensemble d’outils pour développer « une démarche cohérente de prévention collective et individuelle des conduites addictives ».

L’analyse du travail devient secondaire

La prévention est notamment justifiée par l’ampleur du problème des drogues au travail qu’attesteraient des études chiffrées sur les consommations de SPA chez les travailleurs. Or, les données disponibles sont rarement élaborées dans cette optique. Comme toute quantification, leurs méthodologies et objectifs sont limités. À l’instar d’autres activités illicites ou socialement réprouvées, la consommation de drogues au travail est une pratique souvent cachée par les travailleurs comme par les employeurs.

De plus, les estimations de consommations de SPA s’inscrivent souvent dans des dispositifs rapprochant l’expertise en santé publique de celle en santé au travail. Cela favorise un raisonnement analogique : puisque les consommations de substances psychoactives sont répandues dans la population générale, elles seraient forcément présentes dans les espaces professionnels, notamment parce que les jeunes ayant expérimenté divers produits importeraient ces pratiques dans le monde du travail.

Homme consommant du cannabis devant son écran d’ordinateur
La consommation de drogues au travail est une pratique souvent cachée par les travailleurs mais aussi par les employeurs. Shutterstock

L’analyse du travail devient ainsi secondaire. De même, si des études montrent des consommations de SPA présentes dans tous les secteurs professionnels, elles n’indiquent pas si les travailleurs interrogés consomment sur leur lieu de travail (sauf pour l’alcool et le tabac). En outre, des statistiques issues de cohortes épidémiologiques établissent que certaines situations professionnelles stressantes favorisent des consommations de SPA mais sans préciser si ces dernières ont lieu au travail.

Elles peuvent resituer des consommations dans des parcours de vies sociales et professionnelles pour orienter les mesures de prévention mais sans conclure quant à la gravité du problème. Dès lors, comment élaborer une démarche de prévention globale si les études et statistiques disponibles sont éloignées du travail réel ?

Les produits sont-ils le problème ?

Les approches préventives les plus courantes restent centrées sur les produits consommés. Or, l’entrée par les produits réactive une approche individualisante de la prévention des usages de SPA au travail. De plus, les approches préventives dominantes envisagent ces usages uniquement comme une faute ou un risque pour le travail. Faute, parce que certains de ces usages sont juridiquement ou moralement condamnés. Risque, parce que certains usages sont associés à l’absentéisme, aux accidents du travail, aux désordres et conflits dans les entreprises. Pour autant, cette association est rarement étayée par des études menées dans le cadre de situations de travail.

Les approches préventives dominantes envisagent ces usages uniquement comme une faute ou un risque pour le travail.

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Plus encore, l’affinité persistance pour la faute et du risque contribue à occulter les dynamiques professionnelles et organisationnelles pouvant expliquer le recours à des produits par les travailleurs. Cette occultation est renforcée par la généralisation de la notion de conduites addictives. Pour nombre d’acteurs du monde professionnel, cette notion reste ambiguë car elle peut amalgamer et pathologiser des usages ne relevant pas forcément de la maladie ou de la dépendance, sauf à considérer que toutes les consommations, quelles que soient leur fréquence, leur intensité et leurs situations professionnelles, relèvent de l’action sanitaire.

Les usages peuvent aussi avoir des fonctions professionnelles

En ce contexte, il est nécessaire de réintroduire l’enjeu des conditions et des formes d’organisation de travail comme moteur ou vecteur aggravant des usages professionnels de SPA. À cet égard, nous avons mené des enquêtes dans le cadre de plusieurs recherches financées par la Mildeca, l’Agence nationale de sécurité sanitaire et l’Anact.

Ces travaux ont déjà permis de caractériser différentes fonctions des usages professionnels de produits : ils montrent que le recours à des SPA légales ou illégales sert dans la grande majorité des cas « à tenir et se tenir au travail » et donc à continuer à « faire son travail » malgré les difficultés organisationnelles, les horaires variables ou décalés, l’intensification et la répétition des tâches, l’imbrication de la vie personnelle et professionnelle, la pression des objectifs à atteindre voire l’ennui, etc.

Renaud Crespin : « Se doper pour travailler » (Xerfi Canal, 2018).

Ces fonctions professionnelles sont des outils analytiques pour sortir les usages de SPA au travail de la seule catégorie de « risques ». Elles permettent de comprendre comment ces usages peuvent s’avérer des ressources pour les travailleurs et les collectifs de travail.

Quatre fonctions professionnelles des usages de SPA peuvent être distinguées :

  • Anesthésier pour tenir physiquement et psychiquement : le recours à des SPA sert à calmer la fatigue, la peur, l’ennui, la douleur ou l’angoisse associés à des métiers éprouvants, relevant, par exemple, de la sécurité ou de la sûreté publique ou privée. On retrouve également cette fonction d’usage chez les travailleurs atteints de troubles musculo-squelettiques ou de maladies chroniques.

  • Stimuler, euphoriser, désinhiber : cette fonction est proche du « dopage » mais elle s’en différencie. Il s’agit moins de « tricher » pour « gagner » que de parvenir à « bien faire » son travail. Les SPA servent à rester éveillé, à pouvoir enchaîner pour « assurer » le travail en optimisant ses capacités mentales et physiques. Cette fonction est souvent présente dans les métiers soumis à des « deadlines » ou des « charrettes » pour l’atteinte d’objectifs de production.

  • Récupérer : dormir, lâcher prise, se détendre, « redescendre » après des activités intenses relève de cette fonction. Que l’on songe aux pauses cigarette ou café ou à des consommations d’alcool ou de cannabis après le travail, ces usages de SPA s’inscrivent dans une logique de récupération ou de « sas » entre le travail et le hors-travail. C’est aussi souvent le cas des usages de somnifères. Parvenir à (s’en)dormir rend la journée de travail qui suit moins difficile.

  • Intégrer, entretenir les liens socioprofessionnels. Cette fonction recouvre des usages s’inscrivant dans des stratégies de présentation de soi visant la reconnaissance et l’insertion dans un groupe socioprofessionnel. Ainsi, des usages collectifs d’alcool (pots pour diverses occasions) considérés comme vecteurs de convivialité, et de solidarité sont des pratiques prégnantes dans les métiers où la cohésion, entre et dans les équipes, sont essentielles.

Au-delà des tabous, les défis de la prévention

« Se doper pour travailler », Renaud Crespin, Dominique Lhuilier, Gladys Lutz. Prix du livre RH 2018. Édition Eres (2017)

Les approches dominantes de la prévention comme certaines logiques organisationnelles participent à invisibiliser les usages professionnels de SPA. Or, ces usages s’inscrivent pleinement dans le travail et remplissent des fonctions professionnelles. Les usages problématiques de SPA sont des symptômes d’organisations et de conditions de travail dégradées nuisant à la santé des travailleurs. Cette approche existe pour la prévention et gestion d’autres problèmes de santé au travail comme les troubles musculo-squelettiques (TMS) et les troubles psychosociaux.

Pour les SPA, les entreprises ont-elles la volonté et les moyens d’adopter une telle approche ? Comment faire en sorte que les organisations de travail s’inscrivent dans une démarche collective interne de prévention ? Nombre de salariés craignent que révéler des consommations de SPA nuisent à leur carrière.

En outre, les encadrants s’inquiètent des conséquences des remontées des signalements de consommation – dégradation des relations avec leurs équipes, leurs supérieurs hiérarchiques voire de l’image de l’entreprise. Les acteurs de la prévention soucieux de comprendre les dimensions professionnelles des usages de SPA ont donc raison : le chantier est énorme.

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