Élections municipales : ce que révèle l’analyse du premier tour de mars 2020

Des assesseurs et bénévoles dépouillent les votes du premier tour, ici à Strasbourg le 15 mars 2020. Frederick Florin / AFP

La plupart des observateurs des élections municipales qui se sont tenues le dimanche 15 mars en ont essentiellement retenu le taux de participation – le plus faible jamais enregistré pour ce type de scrutin –, commentant notamment le lien entre cette abstention record et la situation sanitaire entourant la crise du Covid-19.

Le contexte spécifique dans lequel ces élections ont eu lieu et les incertitudes qui subsistent autour de l’organisation du second tour, engendrent aujourd’hui des tensions qui conduisent certaines associations ou citoyens à remettre en cause le scrutin.

Malgré cela, l’analyse des résultats de ce premier tour (agrégés et dans leur contexte) permet de jauger l’état des forces politiques dans le pays, trois ans après l’accession d’Emmanuel Macron au pouvoir.

Les éléments à prendre en compte

Que donnent donc à voir les élections de mars 2020 ? Comme tout scrutin de « mi-mandat », les scores du parti présidentiel La République en Marche (LREM) sont bien à observer en regard de ceux des forces d’opposition, en l’occurrence les deux partis traditionnels de l’échiquier politique français (le Parti socialiste PS et les Républicains, LR), l’extrême droite, et la gauche radicale. Mais il faut aussi compter sur d’autres éléments :la recomposition en cours du système partisan français, la résistance possible de certains bastions, le brouillage de l’offre politique induit par la multiplication des alliances et des listes étiquetées « citoyennes », ou encore la dynamique ascendante des écologistes.

Notre projet de recherche s’est focalisé sur toutes les villes de plus de 15 000 habitants, leur paysage politique étant généralement le plus lié à la scène politique nationale.

Au total, avec près de 18 millions d’électeurs inscrits, ces villes représentent 37,5 % de l’électorat du pays.

État des lieux avant le scrutin

Retracer les résultats de la gauche et de la droite depuis 2001 permet de rendre compte de l’évolution des forces politiques locales à moyen terme.

Graphique 1. Évolution du nombre de villes de plus de 15 000 habitants gagnées par les tendances depuis 2001. Calculs des auteurs, données du Ministère de l’Intérieur

Nous nous appuyons sur les étiquettes attribuées aux différentes listes par le ministère de l’Intérieur afin de les classer en trois catégories : la gauche (de l’extrême gauche aux écologistes en passant par les listes socialistes), la droite (listes d’extrême droite, de droite traditionnelle et du centre) et une catégorie « divers » (comprenant les étiquettes non immédiatement liées à l’une des deux catégories mentionnées précédemment, comme les listes régionalistes par exemple).

Comme le montre le Graphique 1, les élections municipales de 2014 avaient été marquées par une nette victoire de la droite au niveau national, largement interprétée comme une sanction contre François Hollande alors président à mi-mandat. Six ans auparavant, en 2008, la gauche avait profité de la fin de la courte lune de miel de Nicolas Sarkozy avec les Français pour remporter 53,9 % des villes de notre panel.

À la veille des élections de mars 2020, la situation est donc largement favorable à la droite et autres alliances de centre droit. Cette tendance dirige 408 villes grandes et moyennes (soit 63,0 % d’entre elles), alors que la gauche n’en détient que 231 (35,6 %) – parmi lesquelles seulement 36 sont étiquetées exclusivement socialistes (l’immense majorité des autres listes de gauche s’étant imposées en 2014 étant des listes d’union de la gauche).

L’offre électorale du 15 mars

Indicateur de l’ancrage local des différents partis tout autant que de la structure de leur base militante, le nombre de listes présentées permet également d’évaluer le morcellement de l’offre politique.

Le Tableau 1 montre qu’entre 2001 et 2020, le nombre moyen de listes dans les municipalités de plus de 30 000 habitants a augmenté de près de 50 %, passant de 4,1 à 6,2.

Cette hausse est constante sur la période et se produit dans toutes les catégories de villes observées, quelle que soit leur population.

Sans surprise, les (très) grandes villes affichent en moyenne un nombre plus élevé de listes. Le nombre de villes de plus de 100 000 habitants avec plus de 10 listes a d’ailleurs explosé en 2020 (24 contre 6 en 2014). En d’autres termes, plus la ville est grande, plus l’offre politique est abondante. Surtout, c’est dans les très grandes villes, et dans celles-ci uniquement, que 2020 se distingue des autres scrutins l’ayant précédé en y enregistrant une bien plus forte progression. La fragmentation de la vie politique nationale se donnerait donc à voir de par la multiplication des listes présentées, surtout dans les grandes métropoles.

En ce qui concerne l’ancrage local des partis, notons qu’en 2020 l’extrême droite (listes RN ou associées) a constitué des listes dans presque toutes les villes de plus de 100 000 habitants, dans 42 des villes comptant entre 50 000 et 100 000 habitants et dans 53 de celles situées entre 30 000 et 50 000 habitants. À l’exception d’un certain « passage à vide » en 2008 son ancrage ne semble pas en fait avoir fondamentalement évolué depuis 2001 (suite à la scission entre le FN et le MNR), et est même légèrement en deçà des chiffres observés en 2014 (avec respectivement 46, 58 et 90 listes).

La présence accrue de listes du centre est aussi à relever. Cette tendance était absente en 2001, mais s’était déjà fortement organisée sous l’impulsion du MoDem en 2008, présentant notamment 44 listes dans les villes de plus de 100 000 habitants. En 2020, la forte présence centriste n’est pas sans rapport avec celle de LREM qui a présenté à elle seule 161 listes. Mais le parti présidentiel a surtout créé de nombreuses alliances, principalement avec d’autres partis du centre ou de droite (MoDem, UDI, LR). C’est le cas dans 311 villes.

Pertes, gains et reconductions

Le taux de reconduction des majorités municipales sortantes en 2008 et 2014 constitue un autre indicateur pertinent des recompositions nationales.

La comparaison de ces taux de reconduction (par grandes tendances politiques) à la fin des premiers tours des différentes élections, montre que si la droite n’avait conservé que 42,3 % de ses mairies précédemment détenues en 2008, ce score est passé à 50,1 % en 2014 (Tableau 2).

En miroir, l’élection de 2014 n’avait permis à la gauche de reconquérir directement après le premier tour qu’un pourcentage historiquement bas de 30,6 % de ses municipalités, contre 59,8 % lors du scrutin précédent. Dimanche 15 mars, les deux tendances se sont largement neutralisées avec des taux de renouvellement dès le premier tour davantage resserrés, s’élevant respectivement à 50,9 % pour la droite et 40,6 % pour la gauche. Au total, sur les 229 communes détenues par la gauche au matin du premier tour, 93 lui sont directement revenues le soir même, alors que la droite a ruiné tout suspense dans 207 des 407 communes qu’elle administrait déjà.

Ce qui a néanmoins changé, c’est bien l’étiquetage et la composition des listes des deux côtés, avec notamment la résurgence politique des listes de centre gauche (notamment EELV) et surtout de centre droit (alliances électorales autour de LREM).

Vers un nouveau jeu d’alliances ?

Mais c’est peut-être davantage l’ampleur des taux de reconduction à l’issue du second tour qui, jusqu’en 2014, confirmait le phénomène de fortes implantations locales. Ainsi, même lorsqu’une tendance perd les élections, elle parvient depuis 2008 à conserver une large majorité de ses mairies (que ce soit la gauche en 2014 ou la droite en 2008). La tenue du second tour, même si elle est encore entourée de diverses incertitudes, permettra de confirmer ou d’infirmer ce constat pour 2020 – le contexte de crise sanitaire et les efforts des municipalités en place pour y faire face pouvant potentiellement d’autant plus jouer en faveur des équipes sortantes.

Il est en définitive bien difficile de dégager un vainqueur à l’issue de ce premier tour. Si LREM ne sort pas grandi du scrutin et continue de s’éloigner de ses scores de 2017, sa stratégie d’alliances lui a permis de limiter les dégâts et de maintenir le bloc de droite (du centre droit à la droite traditionnelle) dans ses clous. Pour autant, les bastions de gauche ont tenu ou sont en position de le faire. Là où les fusions de listes doivent d’habitude se décider en quelques jours, un entre-deux-tours de plusieurs mois risque bien de redessiner les stratégies d’alliances des partis.

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