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Endiguer la montée de l’AfD en Allemagne : un combat perdu d’avance ?

Un char de carnaval représente Björn Höcke, le leader régional en Thuringe d'AfD, soutenu par Mike Mohring de la CDU et Thomas Kemmerich du FDP lors du défilé du carnaval du lundi des roses à Düsseldorf, le 24 février 2020. Ina Fassbender/AFP

Depuis de nombreuses années, l’Europe est frappée de plein fouet par la résurgence des partis politiques dits « d’extrême droite » et des partis « populistes ». Sur fond de remise en cause des systèmes politiques, profitant des crises des « partis traditionnels », cette idéologie prend de plus en plus de place dans les débats politiques.

Prenons l’exemple de l’Allemagne. Depuis quelques années, Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne) ne cesse d’engranger des succès électoraux. Mais ces succès signifient-ils que l’AfD a réussi à imposer ses thèmes de campagne dans le débat politique et a gagné la bataille idéologique au sein de la société allemande ?

Un homme brandit une pancarte proclamant « Björn Höcke, le Chancelier des Cœurs », lors d’un rassemblement électoral à Koenigs Wusterhausen, dans l’est de l’Allemagne, le 30 août 2019. John Macdougall/AFP

L’évolution d’AfD

Procédons tout d’abord à quelques rappels historiques. Fondé en février 2013, le parti s’empare très rapidement des thèmes de campagne propres aux partis d’extrême droite en Europe tels que l’immigration, la sécurité ou encore l’opposition entre « les élites politiques » et « le peuple ». Pourtant, le programme de l’AfD était à la base centré uniquement sur l’affirmation qu’une monnaie unique (l’euro) ne pouvait pas convenir à tous les pays. Pour résoudre les défis économiques auxquels l’Allemagne était confrontée, l’AfD avait envisagé comme option le retour au deutsche mark.

Puis, avec l’arrivée à sa tête de Frauke Petry en juin 2015 (elle restera à ce poste jusqu’en 2017), le parti a opéré un tournant idéologique en s’opposant frontalement à la politique migratoire d’Angela Merkel à la suite de la crise des réfugiés en 2015. Parmi les thèmes récurrents d’AfD, on retrouve désormais la dénonciation de l’immigration, l’hostilité à l’islam, une proximité idéologique de certains cadres avec le national-socialisme, la défense d’une Europe composée d’États souverains, l’opposition au mariage de personnes de même sexe ou encore la fin de la « culture de repentance » allemande pour les crimes commis durant la période nazie.

Cette évolution s’inscrit dans un contexte marqué par de nombreux évènements graves relevant d’une idéologie « extrémiste de droite » : citons notamment la tuerie de Hanau, l’assassinat d’un élu local membre de la CDU ou encore la recrudescence des actes antisémites.

Une pancarte barrée de l’inscription « Plus jamais ça » assimilant Björn Höcke à Hitler est brandie lors d’une veillée à Hanau, près de Francfort-sur-le-Main, le 20 février 2020. La veille, un attentat raciste a fait neuf morts dans la ville. Odd Andersen/AFP

Un parti tiraillé entre deux ailes

Le parti AfD est tiraillé entre un bloc de « modérés » (dont la priorité est la libéralisation de l’économie) et une frange plus « radicale » (qui se caractérise avant tout par un nationalisme ombrageux), cette dernière ne cessant de gagner en influence au sein du mouvement – si bien que Frauke Petry, une fois élue au Bundestag, a refusé de siéger au sein du groupe parlementaire d’AfD en raison de la radicalisation de ce dernier. La dérive identitaire effraie le noyau du parti qui cherche à s’emparer de thèmes plus classiques tels que l’éducation, la santé ou encore l’environnement (tout en adoptant sur ce dernier sujet une position climato-sceptique). Pour les tenants de cette tendance modérée, c’est le seul moyen de « gagner en respectabilité auprès de l’opinion publique » et ainsi d’accroître leurs chances d’accéder au pouvoir.

À l’opposé, une personnalité comme Björn Höcke (tête de liste de l’AfD aux élections régionales en Thuringe) est considérée comme le représentant du courant le plus radical défendant une vision nationale ethnique, lequel a pour nom « Der Flügel » (l’Aile). Höcke n’hésite pas à reprendre à son compte une rhétorique propre au national-socialisme. En janvier 2017, devant les jeunes de l’AfD, « Junge Alternative », il s’était indigné de la présence du Mémorial de la Shoah construit à Berlin, se désolant que les Allemands soient « le seul peuple au monde à avoir implanté au cœur de notre capitale un monument de la honte ».

De plus, Björn Höcke n’a pas hésité à se montrer à une manifestation organisée par le mouvement anti-musulman Pegida, dont l’idéologie repose sur la « la lutte contre le grand remplacement » et la « défense de l’identité allemande » Selon Gero Neugebauer, politologue à l’Université Libre de Berlin, Höcke « s’exprime comme Goebbels ». Il n’est donc pas étonnant que la frange la plus radicale d’AfD fasse l’objet d’une surveillance constante des Renseignements généraux allemands.

Björn Höcke s’exprime lors d’une manifestation de Pegida le 17 février 2020 à Dresde. Stringer/AFP

Des résultats électoraux en progression

Ce dualisme idéologique au sein de l’AfD constitue à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, car il lui permet de ratisser un électorat large allant des libéraux aux nationalistes. Mais aussi sa faiblesse car il provoque de nombreux affrontements internes. Il n’en reste pas moins que, pour l’instant, le mouvement ne semble nullement pâtir de ses dissensions.

En effet, lors des élections législatives de 2017, l’AfD a effectué une entrée historique au Bundestag, dont elle est devenue, avec 12,6 % des voix, la troisième force (derrière les sociaux-démocrates du SPD, crédités de 20,5 % des suffrages, et la CDU, 32,9 %). En septembre 2019, ce bon résultat a été confirmé lors des élections régionales en Saxe (l’AfD y a obtenu près de 27,5 % des voix) et dans le Brandebourg (23,5 %).

Pendant des décennies, l’Allemagne a su maîtriser les partis d’extrême droite qui tentèrent de concourir aux élections, ceux-ci n’obtenant à aucun moment de résultats probants. Des formations comme le DKP-DRP, le NPD, les Republikaner, Die Rechte ou Der III.Weg n’ont jamais été en mesure de peser sur l’échiquier politique. Mais depuis quelques années, entre l’essor inquiétant de Pegida et la montée en puissance de l’AfD, l’Allemagne se voit de plus en plus menacée. Un phénomène que favorise, on l’a dit, la crise institutionnelle et politique traversée par les partis dits de gouvernement, à savoir les chrétiens-démocrates de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD.

L’AfD, à l’instar de son voisin autrichien le FPÖ, obtient des résultats électoraux positifs et réussit à inonder le débat politique avec ses idées, allant même jusqu’à mettre en difficulté Angela Merkel, au pouvoir depuis maintenant quinze ans.

Tout laisse à croire que la société allemande a mis un genou à terre face au phénomène AfD. En effet, les idées extrémistes se répandent au sein de la société, où la parole se libère de plus en plus. De fait, la transformation de la société allemande qui s’opère ne peut que profiter à l’AfD. La rhétorique extrémiste était puissante dans l’ex-RDA communiste, plus pauvre. Par exemple, en Thuringe, le revenu moyen annuel s’élevait en 2018 à 35 701 euros, contre 42 962 euros en moyenne en Allemagne, selon l’Office des statistiques ; le chômage y était également supérieur au taux fédéral (5,3 % contre 5 %). De plus, le score de l’AfD en Thuringe a eu une forte répercussion sur la politique du pays et, plus particulièrement, sur le parti de la chancelière Merkel. En effet, suite à ce scrutin régional, la ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer, longtemps présentée comme la dauphine désignée de Mme Merkel, a démissionné de son poste de présidente de la CDU et renoncé à être candidate aux législatives de 2021.

Qui vote pour l’AfD ?

Les études montrent que les hommes votent plus facilement en faveur de l’AfD que les femmes. Si l’AfD attire davantage les 30-59 ans, plus que n’importe quel autre parti en Allemagne, elle réalise aussi de très bons scores chez les plus jeunes (ceux de moins de 29 ans) : dans cette catégorie de la population, elle a été le deuxième parti lors des dernières élections dans le Brandebourg derrière les Verts, et le premier parti en Saxe. Ce vote peut s’expliquer par le fait que ces générations n’ont connu ni la période nazie ni la RFA et la RDA, et sont donc moins marquées que leurs aînés par le poids de l’histoire. Enfin, notons que l’AfD est un vrai parti 2.0, très présent sur les réseaux sociaux et Internet, ce qui lui vaut une meilleure audience auprès des jeunes.

L’implantation géographique de l’AfD tend également à se confirmer. Dans les années 1990 déjà, l’extrême droite obtenait des scores plutôt élevés par rapport au reste du pays près des frontières polonaise et tchèque. AfD a su conserver cette assise territoriale en ex-RDA.


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Selon Bettina Kohlrausch, sociologue de l’Université de Padeborn, ce n’est pas seulement le manque de reconnaissance à l’égard de l’ex-Allemagne de l’Est qui pousse les électeurs de ces régions à voter en faveur d’AfD. Leur préoccupation majeure reste d’ordre économique. Déçus par les politiques économiques menées par les partis traditionnels, les électeurs se sont donc tournés « plus facilement » vers l’AfD.

À l’Ouest, l’AfD ne peut présenter un discours aussi radical, axé uniquement sur l’immigration ou sur des positions anti-islam. En effet, ces thèmes ne sont pas porteurs pour le parti. C’est la raison pour laquelle dans de nombreux Länder de l’Ouest, le parti a davantage axé sa campagne sur les problèmes sociétaux que connaît l’Allemagne.

Des membres d’AfD manifestent à Binz, dans la circonscription d’Angela Merkel, le 16 septembre 2017. Les pancartes proclament : « Burkas ? Nous préférons les bikinis », et « Les nouveaux Allemands ? Nous les produisons nous-mêmes. ». John Macdougall/AFP

Vers la banalisation ?

La société allemande tente de réagir par des manifestations contre l’extrême droite ou contre toute alliance des autres partis avec cette dernière, comme en 2018 à Berlin ou il y a quelques semaines à Erfurt (la capitale du Land de Thuringe).

Malgré cette mobilisation, l’AfD est en train de remporter son pari consistant à gagner en respectabilité auprès de l’opinion publique allemande. De récents sondages montrent que 48 % des personnes interrogées pensent que l’AfD participera à un gouvernement régional ou fédéral d’ici à 2030. Seuls 29 % des sondés ne voient pas le parti exercer des responsabilités gouvernementales dans les dix années à venir. En outre, 26 % estiment qu’il n’y aurait aucun problème à voir l’AfD participer à un gouvernement régional et 19 % pensent qu’il serait normal que la formation d’extrême droite soit représentée au sein du gouvernement fédéral.

À l’instar de son partenaire européen, le FPÖ en Autriche, AfD serait-elle déjà aux portes du pouvoir ? De fait, l’Allemagne serait-elle condamnée à voir ses vieux démons du passé ressurgir ? Assisterons-nous à un véritable séisme politique lors des élections législatives de septembre 2021 ?

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