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Énergies renouvelables : jusqu’où l’autonomie énergétique des territoires ?

Installations de panneaux solaires sur une maison particulière en 2009 en France. Shutterstock

Les coopératives citoyennes gagnent du terrain aujourd’hui en Europe en matière de production d’énergie renouvelable et décentralisée.

Elles sont plutôt vantées face aux « mégaprojets » industriels comme les EPR ou les grandes fermes éoliennes offshore.

Revisibiliser l’énergie

Ce phénomène se caractérise par un double balancement. Le premier tient aux ancrages locaux des adhérents, habitant près des sites de production (éoliens, solaires, etc.), afin de « revisibiliser » le circuit de l’énergie (en dépassant ainsi le sens commun de la prise de courant dans le logement !), en regard de mises en réseau nationales (telle Enercoop ou les Centrales villageoises pour la France) voire internationales, à l’instar de la fédération européenne Rescoop.eu.

Le second distingue deux catégories de coopératives : celles qui sont uniquement productrices d’énergie – qu’elles revendent ensuite au réseau, c’est-à-dire aux énergéticiens « traditionnels » (EDF en France, EnBW, E.ON, RWE et Vattenfall en Allemagne, etc.), à travers un tarif de rachat, garanti ou non selon les pays et avec une éventuelle durée d’engagement – et celles qui sont elles-mêmes fournisseurs d’électricité.

Il a été montré, notamment en Belgique, que la taille des structures, la concentration territoriale et les motivations des adhérents diffèrent selon le cas : la fourniture d’électricité se comprend à des échelles élargies et correspond davantage à des motifs financiers qu’environnementaux.

Autonomie énergétique et renouvelables

Que signifie alors l’autonomie énergétique des territoires fréquemment associée à l’idée de développer les sources renouvelables ?

Au temps de la consomm’action et autres néologismes « verdis », les logiques de prosumers (contraction de producteur et consommateur) se font entendre. Du point de vue des régulations, elles posent la double question de l’auto-consommation et de la revente de l’énergie produite (totale ou en surplus après auto-consommation), au réseau de distribution existant, d’autant que les cycles de consommation et les contraintes d’intermittence voire de saisonnalité des énergies renouvelables ne peuvent complètement coïncider.

Les dispositifs nationaux sont relativement complexes et évolutifs. Par exemple, en Allemagne, s’il est possible de fournir à d’autres consommateurs de l’énergie produite par ses propres installations, un cadre précis est à respecter : le producteur devient fournisseur d’énergie, ce qui entraîne des coûts supplémentaires, au point que la revente n’est pas forcément intéressante économiquement.

En Suisse, les communautés d’autoconsommateurs prennent la forme de contrats entre le propriétaire de l’installation et plusieurs consommateurs, à condition d’habiter en proximité ; les pratiques et périmètres concrets demeurent matières à controverses.

En France, la loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte et l’ordonnance du 27 juillet 2016 relative à l’autoconsommation d’électricité imposent des tarifs réseau aux « prosumers collectifs ».

Pourquoi continuer à payer pour le réseau ?

Le projet trinational RES-TMO – dont nous avons porté le volet sociologique en Alsace, Bade-Wurtemberg et Suisse du nord – a précisément montré une controverse par rapport à la façon de répercuter les coûts de réseau.

Que ce soit la coopérative allemande fesa Energie Geno près de Freiburg ou Énergies partagées en Alsace, le discours est le même : si, en auto-consommant, l’on n’utilise pas ou moins le réseau de distribution, pourquoi payer pour cela ?

D’autres témoignages sont parlants :

« Pour moi, c’est comme lorsque vous faites pousser de la laitue dans votre jardin, que vous la récoltez et que vous devez en donner la moitié à quelqu’un d’autre » (entretien, Bernhard Mertel, dirigeant de l’entreprise allemande EnergieSüdwest Projektentwicklung).

Et :

« Si on consomme moins, après une rénovation énergétique d’un bâtiment, on ne vous demande pas de payer pour ce qu’on consomme moins » (atelier, Rémi Bastien, cofondateur de la start-up française Enogrid).

Les principes de décentralisation et de territorialisation de l’énergie qui légitiment les coopératives citoyennes interrogent ainsi sur le rapport individuel/collectif.

L’intérêt général questionné par la transition

Le rôle de l’État et des collectivités est requestionné, la puissance publique étant historiquement associée à la garantie de l’« intérêt général » face aux acteurs privés mus par le profit.

Les coopératives viennent revisiter ce paysage en termes de gouvernance de la transition écologique dans la gestion des territoires. L’appréhension et la portée donnée à la transition énergétique varient en fonction des échelles, selon que l’on évoque le niveau d’un ménage, d’un collectif regroupé au sein d’une coopérative, ou d’une entité territoriale (locale, régionale, nationale) plus largement.


Read more: Pourquoi parle-t-on de « transition » écologique ?


Parler d’autonomie croissante peut avoir deux sens : celui d’une alternative vis-à-vis des énergéticiens actuels et/ou des sources d’énergie carbonée ou nucléaire, ou celui d’une sortie de tout réseau.

La seconde hypothèse représenterait certes une alternative à la dualité de l’État et du marché, mais où le troisième terme ne serait pas tant le collectif du faire commun qu’une approche individuelle qui peut déborder le slogan de la mise en durabilité « penser global, agir local ».

Le point est d’autant plus important à mesure qu’il est question du stockage des énergies renouvelables avec des batteries et de la technologie vehicle-to-grid consistant à mobiliser la batterie d’un véhicule électrique pour pallier les effets d’intermittence, ainsi que le met d’ores et déjà en avant un constructeur comme Renault.

Quatre points clés

C’est pourquoi l’analyse sociologique des coopératives énergétiques citoyennes dans le Rhin supérieur a mis en avant quatre principaux enjeux de l’autonomie énergétique des territoires.

D’abord, s’entendre sur la signification de la transition énergétique : est-ce faire mieux, au sens de plus d’efficience technologique, de remplacer des sources fossiles par des renouvelables, etc. ; ou moins, au sens d’une réduction de la production et de la consommation, avec un mot d’ordre de sobriété ?

Ensuite, d’associer à cette transition l’ensemble des parties prenantes territorialement (collectivités et structures en régie, collectifs et associations, habitants…) et pas seulement les acteurs historiques du secteur (producteurs, fournisseurs, gestionnaires de réseau), mais sans non plus prétendre à une autarcie vis-à-vis de ces derniers.

Penser également ensemble la relocalisation de l’énergie et les réseaux, c’est-à-dire aussi une solidarité entre territoires compte tenu de situations matérielles distinctes dans les potentiels de production d’énergie renouvelable (ensoleillement, vent, cours d’eau…) et des incidences concrètes comme le prix de l’énergie.

Enfin, ne pas oublier que la capacité d’action renvoie aux positions sociales : si l’on souhaite installer des panneaux photovoltaïques sur son logement, il faut être propriétaire et non locataire ; et, sous une affirmation plus collective, l’engagement au sein d’une coopérative citoyenne est synonyme d’achat d’actions, ce qui suppose d’en avoir les moyens, et se révèle, du moins pour les principaux animateurs, lié à des capitaux sociaux identifiables (éducatifs, professionnels, culturels, etc.).

Autonomie énergétique, démocratisation énergétique

Au final, une question sociétale se pose, tant sur un plan politique qu’éthique : à quoi participe-t-on, avec qui et avec quelle visée dans des projets de reterritorialisation de l’énergie ?

D’une initiative à l’autre, le curseur peut être placé diversement entre mise en responsabilité individuelle – y compris la métaphore du colibri (faire chacun sa part) chère à Pierre Rabhi et régulièrement reprise par des coopérateurs interviewés – et mise en commun des ressources et/ou des infrastructures.

Ce qui fait alternative est l’objet de transactions permanentes (économiques, techniques, écologiques…) bel et bien ancrées dans l’épaisseur du social : pas plus que les valeurs coopératives et environnementales ne se superposent forcément, le registre de l’autonomie n’est pas mécaniquement synonyme de démocratisation de l’énergie.

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