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États-Unis : l’avenir du parti républicain, un enjeu de démocratie

Les leaders des Républicains au Sénat
Le chef adjoint (whip) de la minorité républicaine au Sénat, John Thune, entouré (de gauche à droite) du chef de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell (R-KY), et du sénateur républicain Roy Blunt (R-MO), au Capitole, à Washington, DC., le 2 mars 2021. Samuel Corum/Getty Images North America/Getty Images via AFP

Depuis le départ de Donald Trump de la Maison Blanche, le parti républicain au Congrès est tiraillé entre trois factions de taille inégale.

D’une part, on retrouve les quelques « courageux » qui, au péril de leur survie politique, ont voté la mise en accusation de l’ex-président à la Chambre (ces représentants sont au nombre de dix, dont les plus emblématiques sont Liz Cheney et Adam Kinzinger.

De l’autre, l’aile « légitimiste », caractérisée par l’ambiguïté dont le leader du parti au Sénat, Mitch McConnell, est l’incarnation : il a voté l’acquittement puis immédiatement dénoncé la responsabilité morale et politique (à défaut de juridique, difficile à prouver) de Donald Trump dans l’assaut contre le Capitole le 6 janvier. McConnell sait qu’il est urgent de sortir le parti de la dangereuse emprise de l’ancien président, mais il a besoin des électeurs de ce dernier.

La troisième faction est constituée des inconditionnels de Trump comme le sénateur Lindsay Graham (Caroline du Sud) et le leader républicain à la Chambre Kevin McCarthy, qui estiment qu’ils doivent faire allégeance à l’ex-président pour garder ses électeurs, lesquels ont été, et sont encore, abreuvés de mensonges, notamment sur l’élection présidentielle qui aurait été « volée » à leur champion. D’ailleurs, Graham et McCarthy vont l’un et l’autre régulièrement baiser l’anneau du grand leader à Mar-a-Lago, Floride, où il réside désormais.

Convaincue que le salut passe par Trump, cette aile rassemble tous ceux qui ont voté contre la reconnaissance de la certification de la victoire de Joe Biden le 6 janvier, après l’attaque du Capitole, soit 139 représentants et 7 sénateurs, ainsi que, au plan local, les antennes du parti qui ont censuré les rares Républicains ayant voté la mise en accusation ou la culpabilité. En outre, on retrouve dans ce groupe certains médias comme Fox News, désormais doublée sur sa droite par America News Network (OANN) et News Max. Quant aux organisateurs de la conférence annuelle des conservateurs, la CPAC, ils ont spécialement choisi de l’organiser en 2021 en Floride, fin février. Dans le calcul de ces politiques, la peur des représailles et le risque d’être confrontés à un extrémiste pro-Trump à la primaire de 2024 jouent un rôle central. L’alignement qui en résulte comporte des risques pour le parti et pour le pays.

En effet, la direction qui sera choisie par le parti (ou imposée de l’extérieur) concerne non seulement le parti républicain mais aussi, ainsi que l’histoire nous l’apprend, l’avenir démocratique des États-Unis.

Le dilemme du parti républicain est évident : il représente les nantis et une catégorie d’électeurs en voie de devenir la minorité démographique, les Blancs de la classe moyenne. Les Républicains ont compris que la démographie joue contre eux ; en conséquence, ils ont instrumentalisé la guerre culturelle (avortement, immigration, port d’armes) afin d’amener les cols bleus et la classe moyenne à voter contre leurs intérêts économiques.

La domination républicaine dans les États

Pour cela, ils mobilisent pleinement les armes constitutionnelles, à commencer par la règle des deux sénateurs par État qui permet aux sénateurs républicains de tout bloquer par le filibuster alors qu’ils représentent 44 % des électeurs. C’est ainsi qu’ils ont bloqué toutes les initiatives de Barack Obama, la loi santé ayant été adoptée en vertu de la procédure de réconciliation qui ne requiert pas de super majorité et échappe au piège du filibuster.

En outre, depuis des années, ils n’hésitent pas à changer les règles de la compétition électorale afin que les électeurs qui ont tendance à voter démocrate aient des difficultés à exercer leur droit. C’est facile pour eux car la Constitution confie aux législatures des États fédérés le soin de définir les règles du jeu électoral. Or, alors que les Démocrates ont remporté le suffrage populaire lors de six des sept dernières élections présidentielles, les Républicains ont la mainmise sur les législatures dans 30 États sur 50.

En 40 ans, les Républicains ont renversé la domination des Démocrates qui, en 1980, détenaient la majorité dans les législatures de 29 États contre 15 aux Républicains). En 2020, les Républicains sont majoritaires dans 30 États et les Démocrates dans seulement 16. Or, c’est là que se décident les règles du droit électoral que la Constitution confie aux États fédérés. Ainsi la possibilité ou non de voter par correspondance, le nombre de jours de vote anticipé ou l’exigence d’une carte d’identité bien particulière pour pouvoir voter.

Ce sont aussi les législatures, sauf s’il existe une commission indépendante dans l’État, qui vont procéder au découpage électoral après le recensement décennal de 2020.

Dès la défaite de Trump, plusieurs États aux mains des Républicains ont encore durci les conditions d’exercice du droit de vote : 406 mesures dans 35 États selon le Brennan Center. Ils ont bon espoir que ces modifications ne seront pas censurées car ils comptent sur une Cour suprême où siège une majorité de six conservateurs pour valider leurs modifications du droit électoral. Celles-ci sont toujours présentées comme des moyens de lutter contre la fraude électorale – en réalité inexistante – alors qu’elles visent à rendre le vote plus difficile – ce qu’on appelle la « voter suppression ».

Quelle orientation pour le parti républicain ?

Sans entrer dans les détails que développe Daniel Ziblatt dans son ouvrage, Conservative Parties and the Birth of Democracy, où il compare les cas britannique et allemand durant les années 1930, il apparaît que le centre-droit joue un rôle central dans la survie des démocraties libérales : soit il comprend la nécessité d’ostraciser l’extrême droite et de la priver d’oxygène, soit il signe un pacte faustien avec les extrémistes dans l’espoir de les contrôler tout en profitant de leur attrait populiste. Mais l’histoire montre que lorsque de tels pactes sont signés, c’est le parti lui-même qui se retrouve « kidnappé » par l’extrême droite. Au sein des partis conservateurs, la relation entre la base et la direction a des répercussions sur le système politique dans son ensemble ; et de l’organisation des partis dépend la survie de la démocratie.

Si l’on suit cette grille d’analyse, plusieurs voies s’ouvrent au parti républicain après Trump : prendre ses distances avec l’ex-président ou s’allier avec lui et, donc, avec l’extrême droite. Une troisième voie, plus difficile, consisterait à proposer des politiques et arguments susceptibles de convaincre de nouveaux électeurs. En 2012 déjà, les Républicains avaient compris qu’ils étaient minoritaires et que s’ils voulaient atteindre de nouveaux groupes – notamment les jeunes et les non-Blancs –, ils devaient tendre la main à ceux-ci et faire évoluer leurs positions ; or c’est pratiquement impossible car leur message fondamental, hostile à l’« assistanat » et favorable à l’orthodoxie budgétaire (surtout lorsque les Démocrates sont au pouvoir), est aux antipodes de ce que souhaite la majeure partie de ces électeurs.

Illustration : le plan anti-Covid de l’administration Biden, adopté le 10 mars dernier, jouit du soutien de 70 % de la population, donc d’une partie de ceux qui ont voté républicain. Le président a eu le courage de le faire passer en force, malgré l’obstruction des Républicains, déguisée en effort de coopération bi-partisane.

Et cela, pour deux raisons au moins. La première est que son coût, près de 2 000 milliards de dollars, est à peine supérieur (en termes d’augmentation du déficit budgétaire), à celui dû à la baisse d’impôts voulue et obtenue par Donald Trump en 2017 (TJCA), qui aurait coûté entre 1 000 et 1 400 milliards de dollars, selon les sources. La seconde est que ce plan aide les États, mais aussi les familles, les menacés d’éviction et les enfants. En d’autres termes, il s’agit pour les Démocrates de livrer une vraie « guerre contre la pauvreté », laquelle a crû considérablement à cause de la pandémie, et de se différencier ainsi des Républicains, accusés par les progressistes d’avoir livré une guerre non pas à la pauvreté mais aux pauvres.

Dans ce contexte, le parti républicain est condamné à s’enfermer dans un message fondé sur le ressentiment éprouvé par les « makers » (ceux qui estiment qu’ils travaillent et produisent la richesse du pays) envers les « takers » (tous ceux qui, dans cette vision des choses, profitent indûment du filet social financé par les premiers). Et comme il est numériquement minoritaire, le parti républicain est voué, pour gagner, à empêcher autant que possible le camp d’en face de voter (la voter suppression évoquée ci-dessus) et/ou à succomber à la tentation extrémiste pour mobiliser toujours davantage son propre camp.

Tentation extrémiste et faiblesse du parti républicain

La tentation extrémiste consiste à se reposer sur une base activiste qui tend à se montrer plus extrémiste que la direction du parti. Se pose alors la question de savoir qui contrôle le parti. Autrement dit, existe-t-il des pare-feux organisationnels susceptibles de mobiliser les électeurs et les activistes tout en permettant aux dirigeants de garder le contrôle du parti ? S’il y en a, la démocratie est protégée. Mais si le parti est faible et composé de groupes divers comme c’est le cas du parti républicain actuel, il est difficile aux dirigeants de garder le contrôle. Or, il existe au sein du parti de l’éléphant des factions très différentes : la classe des donateurs (qui correspond à l’aile économique et financière attachée à la déréglementation et à la baisse des impôts), la droite religieuse, mais aussi tous les électeurs animés par le ressentiment cultivé par Trump.

De plus, le parti subit l’influence des médias de droite qui imposent les messages et lui ont fait perdre sa fonction de contrôle à l’entrée de la classe politique. Il est devenu dépendant du « complexe média industriel » qui lui souffle idées et interdits, et de forces extérieures qui façonnent le message du parti et font pression sur lui.

En raison de la dérégulation des financements électoraux par la Cour suprême des États-Unis (décision Citizens United de 2010), les groupes d’intérêts puissants et riches et des organisations comme ALEC (piloté par les frères Koch) au niveau des États peuvent dépenser des millions de dollars et noyer le message des candidats et du parti sous un barrage de publicités politiques. Dès lors, le parti républicain n’est plus qu’une maison vide (d’idées) et si la machine gagne encore des élections, ce n’est pas sur un programme et des idées, mais seulement sur l’émotion et le charisme d’un leader populiste.

Le problème de l’argent opaque

C’est l’argent opaque (dark money) qui a mené à la radicalisation du parti républicain au niveau des primaires présidentielles.

Au fil des années, on a vu émerger une série d’individus qui, sans cet argent extérieur, n’auraient eu aucune chance de gagner la nomination ou même de se maintenir dans la compétition pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Avec la dérégulation du financement des élections par la Cour suprême, les partis ont perdu leur monopole sur le financement des campagnes et donc ce sont des groupes extérieurs qui façonnent l’agenda. L’argent est désormais déversé par les groupes « opaques », combinaison de superPacs et de groupes 501 (c), qui peuvent collecter et dépenser sans limite depuis la décision Citizens de la Cour suprême en 2010.

Ceux-ci bénéficient d’un statut fiscal favorable et de surcroît ne sont pas soumis à l’obligation de divulguer le nom de leurs (riches) donateurs. Ils alimentent de façon opaque les superPacs qui ensuite dépensent des sommes illimitées en publicités politiques (à 80 % négatives) en faveur des candidats de leur choix et contre des adversaires choisis par eux et non par le parti, alors qu’ils ne jouissent d’aucune légitimité. L’argent sous le contrôle des partis politiques et des candidats est noyé sous les dépenses dites indépendantes (dont il est quasi impossible de tracer la source) faites par des groupes et individus qui ne sont pas responsables devant les électeurs.

De surcroît, le parti républicain risque d’avoir de plus en plus de difficultés à collecter des fonds car l’ancien président a interdit aux comités républicains (RNC) au plan national, l’un pour les élections sénatoriales et l’autre pour les élections à la chambre, d’utiliser son nom dans leurs collectes de fonds. Comme toujours, Donald Trump est plus attaché à son pouvoir et à son désir de vengeance contre ceux qui ont osé voter contre lui (qu’il souhaite torpiller lors des élections primaires de 2022) en leur opposant des extrémistes qui lui sont « 100 % loyaux » qu’à la bonne santé du parti. Les deux comités ont rétorqué en affirmant leur droit (en vertu du premier amendement qui garantit la liberté d’expression) à utiliser le nom et l’image de Trump car c’est un personnage public. Le combat pour les électeurs de Trump et pour l’argent des donateurs ne fait que commencer.

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