Menu

Examens : la fin de la triche n’est pas pour demain !

Pour lutter contre la fraude, faut-il renforcer la surveillance ou miser sur des épreuves plus singulières, qui sortent du classique contrôle de connaissances ? Shutterstock

Comment assurer aux étudiants une évaluation équitable et fiable, garantissant la valeur de leur diplôme sur le marché de l’emploi ? Dans les conditions actuelles d’enseignement à distance, l’enjeu se manifeste avec une acuité accrue dans les établissements du supérieur, remettant sous les feux des projecteurs le problème de la tricherie.

« La mise en place des partiels à distance pose de grandes difficultés aux établissements qui ne parviennent pas à neutraliser les nombreux tricheurs », selon une enquête du Figaro Etudiant publiée le 15 mai, sous le titre « Examens en ligne à l’université : quand la triche devient la norme ».

À vrai dire, la triche lors des examens est un phénomène ancien, généralement minimisé par les autorités universitaires mais volontiers reconnue, voire pratiquée, par de nombreux étudiants, certains n’hésitant pas à s’en vanter. C’est ce que révélait déjà un rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’Education nationale publié en juillet 2007, dans un contexte pourtant très différent.

« La mission a constaté un écart important de perception du phénomène selon qu’elle interrogeait les professeurs et personnels éducatifs (qui la minimisaient) ou les étudiants (qui en faisaient une évocation inquiétante), pour ce qui concerne la fraude traditionnelle aux examens “sur table”. »

Bien sûr, la tricherie est d’autant plus aisée que l’examen vise à une simple restitution de connaissances, à travers un QCM par exemple. Pour lutter contre la tricherie, on peut donc aller vers des sujets plus singuliers qui demanderont aux étudiants d’être inventifs et de rassembler des éléments pour trouver et exposer une solution singulière à un problème donné. Mais, même en ce cas, la tricherie n’est pas exclue, notamment lorsqu’un tiers peut aider le candidat de façon occulte.

Histoire et sanctions

Dans l’article du Figaro Etudiant, des étudiants qui n’hésitent pas à donner des exemples concrets de ces collaborations illicites occultées, d’autant plus faciles à mettre en œuvre que l’on n’est pas dans le « présentiel », mais dans un examen « à distance ».

Mais on a eu aussi dans le passé des équivalents à cela avec le phénomène au baccalauréat des « versionnaires » ou « passeurs », comme le relate le Journal des débats politiques et littéraires du 31 mars 1857 :

« Le passeur se substitue au candidat, prend sa place et son nom […] et reçoit sous ce nom le diplôme de bachelier, qu’il remet au candidat dont il a été le sosie. En général, le versionnaire se contente d’assister le candidat aux épreuves écrites […]. Pour cela il se fait inscrire en même temps que le candidat, se place à ses côtés pendant l’épreuve, puis, la version faite, on échange les copies. »

On pourrait objecter qu’il ne s’agissait pas d’un examen universitaire. Mais on aurait tort car, jusqu’à l’entre-deux-guerres, le baccalauréat a été un vrai examen d’entrée dans le supérieur, le jury étant composé uniquement d’universitaires.

Des dispositions ont été prises pour tenter d’enrayer ces pratiques illicites. Dès 1837, Guizot signe un arrêté afin que les procédures de vérification de l’identité des candidats soient renforcées.

Préparateur au baccalauréat, Honoré Daumier, 1837. British Museum, CC BY-NC-SA

Pour lutter contre l’organisation de la fraude, la loi du 23 décembre 1901 indique que « toute fraude commise dans les examens et les concours publics qui ont pour objet l’acquisition d’un diplôme délivré par l’État constitue un délit », et les peines prévues vont d’un mois à trois ans d’emprisonnement et de 100 francs à 10000 francs (or) d’amende.

Par ailleurs deux décrets successifs (du 21 juillet 1897 et du 27 mars 1971) ont fixé d’autres peines qu’encourt le candidat fraudeur et elles sont en principe lourdes : interdiction de subir tout examen universitaire ou de s’inscrire dans un établissement supérieur public pour « une durée maximum de cinq ans », voire, dans certains cas, définitivement. Mais les mesures effectivement répressives sont rarement employées.

De façon plus générale, comme il est souligné dans le rapport de juillet 2007, « les étudiants sont agacés par la fraude, mais s’abstiennent de la dénoncer à des autorités qui souhaitent souvent l’ignorer. Les convocations en conseil de discipline suite à des cas de fraudes sont rares, peu dissuasives et les peines en général légères ».

À l’instar des mesures qui ont été prises dans le passé pour renforcer les procédures de vérification de l’identité des candidats en présentiel, il y a eu récemment des tentatives de mises en place de télésurveillances pour détecter l’éventuelle présence d’autres personnes venant en aide à l’examiné dans les évaluations à distance. Mais outre que cela pose des problèmes éthiques voire juridiques, cela s’est révélé coûteux et lacunaire pour un contrôle en continu.

Un sujet sans tabou ?

Parmi beaucoup d’autres possibles, citons trois exemples historiques. L’essayiste et journaliste Jules Vallès évoque Le Cri du peuple le 13 février 1884 un souvenir de sa vie estudiantine tout à fait significatif :

« Il avait encore une fois échoué, et il m’offrait de le remplacer […]. Un versionnaire peut gagner et licher pas mal. Je fus assez bête, assez lâche, pour ne pas accepter la combinaison, pour ne pas saisir l’occasion aux cheveux, pour ne pas adopter ce métier et me précipiter sur ce gagne-pain. »

Parmi les « passeurs » non pas « professionnels » mais occasionnels et de haut vol, on peut citer par exemple Louis Leprince Ringuet, futur physicien de renommée internationale, acceptant de remplacer pour un partiel de Polytechnique son condisciple Jean Borotra afin de lui permettre d’aller disputer un tournoi de tennis en Belgique sous le pseudonyme d’Ortabor (son anagramme)

On peut aussi évoquer le comportement de Georges Pompidou lorsqu’il a passé le baccalauréat. Sa classe était mixte. Parmi les lycéennes se trouvait une Parisienne venue se rattraper en province de son échec au baccalauréat de l’année précédente. Merry Bromberger le rapporte en ces termes dans Le destin secret de Georges Pompidou :

« Georges Pompidou est violemment ému […] Vient l’épreuve de philosophie. De son banc, à vingt mètres de lui, la Parisienne lance vers le brillant philosophe des regards désespérés. Sur une feuille de brouillon rose, il jette, d’une écriture serrée, des notions sur l’un des sujets, la roule en boule. Tout dépend maintenant d’un exercice balistique. La Parisienne obtient une note inattendue en philosophie. Georges Pompidou, qui avait rédigé deux dissertations, l’une à son propre usage, l’autre pour elle, est reçu sans mention. »

On voit qu’il ne faut pas compter automatiquement, loin s’en faut, sur les figures d’exemplarité en l’occurrence. Trois figures de premier plan, pourtant, Jules Vallès, « l’insurgé vertueux », Louis Leprince Ringuet, le « grand savant rationaliste », Georges Pompidou, « l’humaniste classique chef d’État » n’ont pas fait mystère – même devenus adultes et célèbres – de leurs écarts en la matière durant leur jeunesse… On ne devrait pas être autrement surpris que des dizaines d’étudiants se vantent actuellement chaque jour sur les réseaux sociaux d’avoir triché lors de leurs épreuves universitaires.

In fine, comment ne pas reprendre pourtant les préoccupations exprimées dans le rapport de l’Inspection générale de juillet 2007 ?

« Faut-il être préoccupé par la fraude ? La mission répond positivement sans hésitation : en effet la question de l’authenticité des prestations des candidats, de leur honnêteté et de l’égalité des conditions de composition n’admet pas de discussion ; il est d’autre part certain qu’à partir du moment où la concurrence entre les formations sera plus vive, où les diplômes universitaires seront plus recherchés, la fraude tendra à se développer, y compris sous de nouvelles formes, et viendra saper une large partie des efforts de valorisation réalisés par les universités. »

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 113,000 academics and researchers from 3,686 institutions.

Register now